Semaine 6 (du 18 au 23 mai 2020)- Des mots chapitre 2

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A quarante-sept ans Guillaume était un journaliste et un écrivain estimé. Il parcourait le monde à la recherche d’artistes originaux et sincères afin de les mettre en lumière. Il avait choisi son métier comme un défi, alors qu’il aurait pu sombrer dans la misanthropie. En effet, dans son enfance il avait connu les affres du désespoir. Son originalité, sa répugnance pour toute forme de violence et son goût pour les arts l’avaient automatiquement placé du côté des « lavettes ». Les moqueries et les quolibets eurent raison de son optimisme naturel. Il quitta l’école et suivit une scolarité à distance. Son caractère résiliant ainsi que l’amour de ses parents lui permirent de surmonter cette difficile période. Il sortit de cette crise, plus fort, déterminé à s’imposer tel qu'il était et à rechercher le bien dans tout ce qui l’entourait. Débusquer celles et ceux qui mettaient la beauté au centre de leur vie et la donnaient en partage, devint une quête personnelle.

Il avait participé à faire découvrir des personnalités qui prônaient la simplicité dans leur pratique artistique. Comme Ben Wilson qui avait élu les chewing-gum abandonnés sur le bitume comme support pour sa peinture. Sa philosophie étant de rendre belle cette pollution visuelle et environnementale. On le rencontrait sur les trottoirs de Londres, tête baissée à l’affût de cette pâte mâchée qu’il transformait en petites tâches colorées, en œuvres miniatures dont les scènes, le plus souvent, représentaient des tranches de vie de son quartier. Une esthétique naïve, au service d’un travail altruiste puisqu’il n’en tirait aucun salaire, que le plaisir de papoter avec les passants intrigués venant le saluer. Depuis ses débuts, il avait créé plus de dix mille de ces œuvres sur les trottoirs dans tout le Royaume-Uni et certaines régions d'Europe.

Guillaume revenait du Paraguay où il était parti interviewer un autre esprit original, Favio Chavez. Assistant social et guitariste, il avait redonné sens à la beauté dans le bidonville de Cateura en apprenant aux enfants à construire des instruments de musique à partir de déchets recyclés et en leur enseignant la musique. Depuis deux mille six, de nombreux enfants avaient participé à l’aventure et voyagé dans le monde pour donner des concerts. Les familles avaient retrouvé leur dignité grâce à l’enthousiasme de Favio et lui en étaient très reconnaissantes. Pour l’écrivain, il s’agissait d’une incroyable épopée à rapporter à ses lecteurs.

Ces derniers jours, Guillaume avait repéré sur les réseaux sociaux des échanges concernant une œuvre d’art singulière exposée dans le cimetière de la ville de Prosto, en hommage à une femme décédée quelques mois plus tôt. La réalisation éparpillait aux alentours des pièces en papier teinté et cisellé aux formes semblables à la feuille d’érable. Plusieurs internautes témoignaient de leur émotion d’avoir reçu comme cadeau du hasard un texte émouvant. Un employé de la ville de Prosto leur avait parlé alors, de l'arbre décorant une tombe du cimetière. Le journaliste souhaitait en savoir d’avantage et décida de se rendre sur place, un trajet de quelques heures en voiture ne lui faisait pas peur !

Lorsqu’il arriva sur les lieux, il découvrit une arborescence de tiges métalliques très fines encerclant la sépulture dans un mouvement protecteur, telle une Madone à l’enfant. Le feuillage opposant des teintes bleutées passées aux couleurs chaudes orangées irisées, évoquait les couleurs du temps. Il apparaissait encore bien fourni malgré les semaines écoulées. Le journaliste nota le nom de la défunte, Alice Tishina, gravé sur la pierre tombale ainsi que les dates, 1960-2020.

Soixante ans, c’est jeune. Que lui est-il arrivé ? se demanda Guillaume.

Il se renseigna auprès du gardien. Celui-ci raconta alors les visites régulières de l’artiste venant accrocher de nouvelles feuilles.

- Connaissez-vous la famille et savez-vous de quoi est morte la défunte ?

- Je sais que la famille est originaire du village mais je ne les connais pas.

- Que pouvez-vous me dire de l'artiste alors ?

- Elle s’appelle Tatiana Dann, c’est la fille d’Alice.

- Savez-vous où je peux la trouver ? s’enquerra Guillaume, séduit d'apprendre que l'oeuvre n'était pas une simple commande.

- Je crois qu’elle réside à Paris.

- Elle est venue récemment ?

- Oui, il y a deux jours.

Avec un peu de chance, elle est restée dans le coin puisque sa famille vivait ici, espéra Guillaume. Il décida de fureter dans le village, toujours à l'affût de richesses patrimoniales méconnues. Ce serait aussi l'ocassion d’interroger les habitants.

Aux alentours : des cafés restés dans leur jus d'une époque révolue, des boutiques aux devantures typiques boisées, une petit école au portail sculpté imposant. Sur le fronton de ce dernier s'affichaient une plume, un livre et une équerre témoins des activités du bâtiment toujours en fonction et devant lequel justement, des parents attendaient la sortie des classes. La plupart des personnes présentes connaissaient Alice et Tatiana. L'oeuvre avait bonne presse auprès d’elles, qui appréciaient l’hommage rendu par la fille à sa mère. Des poèmes pour la plupart évoquant la nature et quelquefois l'extrait d’un récit dont on ne saurait jamais la suite.

- Parlez-moi un peu d’elles, demanda alors Guillaume à une des mamans qui semblait bien les connaître.

- Tatiana a mon âge, quarante ans. Elle a grandit ici, on est allé à l’école ensemble jusqu’au collège. On s’est perdu de vue ensuite. Elle est partie étudier à Paris. Aujourd'hui elle est sculptrice et travaille beaucoup pour le théâtre, elle fait des décors. Elle a toujours été très discrète comme sa maman, la pauvre.

- Vous pouvez-me dire ce qui lui est arrivé ?

- Alice était dépressive. C’était une personne très timide et réservée, elle est venue s’installer ici avec son mari dans les années quatre-vingt, lui est parti en deux mille un par-là. Il faut dire que déjà, Alice n’allait pas bien, elle ne sortait plus beaucoup et ne parlait plus à personne.

- Reste t-il encore de la famille ici ?

- La famille habite la région de Lille, Alice avait deux sœurs, je ne sais pas si ses parents sont encore en vie, je ne les ai pas vus à l’enterrement. Tatiana a conservé la maison de sa mère qui se trouve dans la rue du château derrière la basilique. Elle passe souvent, peut-être y est-elle en ce moment.

C’est ce que je vais m’empresser de vérifier, pensa le journaliste de plus en plus intéressé par l’histoire de cette œuvre d’une élégante simplicité et qui réussissait à émouvoir les gens.

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