Détermination

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Leurs oreilles leur donnèrent un aperçu de l’horreur avant même que leurs yeux ne distinguent nettement les dommages. Depuis le monticule de briques, un tumulte grondait. S’entremêlaient en ce lieu des vagissements stridents, des appels à l’aide étouffés, des plaintes inqualifiables et des pleurs abominables. A l’instant où cette cacophonie détestable atteignit Owen, le plan qu’il avait établi s’effrita, s’émietta et partit en poussière, emporté par les supplications de damnés.

Ses pas accélérèrent et sa course devint précipitation. Les autres voyageurs adoptèrent son allure sans broncher. Tous avaient ressenti un besoin similaire : celui d’apporter leur concours aux victimes. Owen escalada sans une once d’hésitation le titanesque tumulus.

Théodore l’arrêta juste à temps, lui évitant de recevoir sur le coin du crâne un morceau de construction venue de l’île céleste. Une pluie sporadique d’objets en tout genre continuait de déplacer la ville vers la terre ferme. L’on aurait dit un sablier qui, par chaque grain de sable, décomptait les minutes à vivre des victimes.

Owen remercia Théodore.

Puis, de son index, il pointa un pan de mur fracturé. Des gémissements feutrés par la paroi décatie s’élevaient faiblement. Le champion hocha la tête et se plaça du côté opposé au chevalier pour l’aider à soulever l’amoncellement de briques.

Owen donna le signal et tous deux poussèrent sur leurs cuisses en même temps. Ejecté un peu plus loin, le mur généra une vague de poussière aux relents de sang.

La pénombre occupait le gouffre que dissimulait jusqu’alors la cloison. Dans les débris obscurs se détachait une forme anthropoïde. Théodore bondit à l’intérieur. Il découvrit un homme, lové sur lui-même, dont les membres déformés étaient zébrés par les traces d’un saignement abondant.

Mort, assurément.

L’homme enserrait de ses bras un autre corps, positionné sous lui. Le champion tira sur les muscles raidis du cadavre pour l’écarter. Se trouvait là une femme. Morte dans les mêmes conditions tragiques.

En revanche, elle maintenait contre sa poitrine un enfant. Protégé par la chair et les os de ses parents, mais surtout par la bonne fortune, le garçon avait survécu. Voilà d’où provenaient les geignements mats. Théodore le libéra de l’étreinte figée de sa mère et le serra contre lui pour le réconforter.

— Ça va aller, maintenant, dit le champion en lui frottant le dos. Nous sommes là. Nous sommes là.

Sachant pertinemment que ses mots auraient moins de poids que le ton de sa voix, Théodore s’évertua à discourir sur l’avenir. Son timbre grave, empreint de flegme, vint à bout des sanglots de l’enfant. Le champion décida de retourner à la surface.

Embêté par son genou fragile, il resta bloqué un moment. Le chevalier l’avait quitté, sûrement parti aider ailleurs. Mais, avec ses deux mains prises, Théodore ne savait pas trop comment s’y prendre pour se hisser en dehors du trou. Après deux essais, alors que sa patience frisait l’explosion, le visage motivé d’Owen reparut.

— Un groupe de survivants est déjà à l’œuvre. Ils aident les gens à sortir des gravats.

— Bonne nouvelle ! Aide-moi à évacuer ce garçon, veux-tu ?

Owen acquiesça volontiers et tendit les bras pour accueillir l’enfant. Il posa l’enfant sur le côté puis offrit sa main au champion, qui l’accepta sans hésiter.

— Amenons ce brave garçon aux autres, suggéra le chevalier.

Malgré le regain d’espoir que générait la présence de survivants, aucun des deux guerriers ne se voila la face. Ils piétinaient actuellement des tonnes de débris et de dépouilles. Ils n’ignorèrent pas non plus les bras et les jambes dépassant des décombres, qui pointaient vers le ciel tels autant de pierres tombales de chair. Ils ne pouvaient malheureusement plus rien pour ces pauvres âmes.

Théodore et Owen se joignirent aux Liniennes et à Aurore.

— Nous avons laissé les enfants aux soins des habitants, les informa Aurore. Ils seront mieux traités qu’en restant avec nous.

— Nous devons participer au sauvetage de tous ces rescapés, fit le chevalier qui avait entièrement revu ses plans.

— Hyène Owen, intervint l’adolescente avant que le guerrier ne s’en aille soutenir la population locale. Nous avons discuté brièvement avec l’une des meneuses du mouvement. Un peu plus au sud, le bataillon d’Airain, mené par le général Ordhoutt, mène une bataille contre les troupes worgros. Le général les a attirés jusqu’à un temple du Lion, au sein duquel ses hommes se protègent. Il s’agit d’une diversion pour laisser le temps aux survivants d’évacuer les ruines de la ville.

— Ils ne pensent pas remporter la victoire ? s’enquit Owen, circonspect.

— Le suzerain-sorcier, qui sème des lances de glace en Koordie et le doute dans nos cœurs, dirige la harde. Leurs chances de victoires frisent le néant.

— Nous, nous sommes parvenus à en vaincre un, nuança Théodore.

L’adolescente le transperça de ses iris aux plus beaux reflets célestes.

— C’est pour cette raison que je vous demande de laisser les survivants se débrouiller et de mettre à bas ce sorcier. La survie du peuple koordien en dépend.

— Dans un affrontement entre deux armées, nous ne serions que des grains de sable sans impact, objecta Owen.

— Mais…, enchérit le champion, son médaillon brisé à la main. Nous devons aider ces malheureux, ajouta-t-il en désignant les survivants affairés. Je veux dire, le Code m’interdit de…

Aurore fit un grand pas vers lui et saisit la chainette.

— C’en est assez ! lui intima-t-elle en arrachant l’amulette de son cou.

Estomaqué, Théodore se figea.

— Avez-vous déjà tout oublié de notre discussion de cette nuit ? Vous n’êtes pas l’esclave de ce médaillon inerte. Il ne contient plus le Rugissement du Lion et votre Code ne sied aucunement à une situation de crise comme celle que nous traversons.

— Pour moi, il représente…, se hasarda Théodore en tendant la main pour récupérer sa chaîne.

Aurore ne le laissa pas faire. Elle compressa le médaillon fissuré dans sa main jusqu’à le réduire en une dizaine d’éclats. Entre ses phalanges blanchies, des filets de sang s’écoulèrent.

— Pour vous, Champion Théodore, ce médaillon ne représente qu’un fardeau. Et ce fardeau nous ralentit tous.

Sur ce, elle déposa les tessons dans la main toujours ouverte et tendue du guerrier.

— Débarrassez-vous-en. Quant à vous, reprit-elle après un instant, en s’orientant vers le chevalier. Des grains de sable, hein ?

— Aujourd’hui, gamine, c’est toi qui es aveugle. Même en comptant les Liniennes, nous ne serions que quatre à combattre. Comment quatre personnes pourraient-elles avoir du poids dans une balance qui oscille entre deux escadrons armés ?

— Je ne vous demande pas de combattre les Worgros. Mais d’intervenir dans la bataille, de dénicher leur suzerain et de le mettre à mort. Comme vous l’avez fait pour le précédent, au col de Concorde.

— Encore une fois, tu te contredis. Ton plan consiste à remettre nos actions entre les mains de la fortune. Cette même fortune dont tu niais l’existence hier encore.

— Ce n’est pas entre les mains de la fortune que je place la réussite de mon plan. Mais dans celles de la volonté. La volonté de deux hommes qui, en proie au doute, brandiront malgré tout leur épée. La volonté de deux hommes qui chargeront l’une des plus grandes menaces présentes sur cette terre, afin de lui trancher la tête et, ainsi, de sauver des milliers de vies. Je vous ordonne d’agir. Car tout part de là. Du choix d’agir ou de ne pas agir. Alors, agirez-vous, chevalier, champion ? Ou resterez-vous ici, à vous voiler la face, en attendant que les Worgros ne déciment le bataillon d’Airain puis ne reviennent dans ces ruines terminer leur exécrable tâche ?

Des cliquètements cristallins brisèrent le long silence qui suivit les remontrances d’Aurore. Théodore avait lâché les morceaux de son médaillon, qui s’étaient évanouis dans les profondeurs des décombres. Malgré son handicap, le champion se fit violence pour se redresser. Droit, il imposait une force colossale sur les personnes à proximité. Dans son regard scintillaient une assurance et une certitude retrouvées.

Owen put même y puiser assez d’énergie pour nourrir sa propre détermination. Un sourire sarcastique dévoila ses dents.

— Par le Lion, qui es-tu, gamine ?

— Aurore, la Messagère, répondit-elle en empruntant l’expression faciale du chevalier. Et je vais livrer un message à ce suzerain-sorcier.

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