Les champs d'or et de blé

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Les plaines orientales s’étendaient à perte de vue. Couvert de champs de blé, rendus dorés par la magie imprégnant les terres d’Yvrefleur, l’horizon s’apparentait à ces épaisses barbes blondes que portaient les dompteurs de drakkars. Des tertres d’importances variables se dressaient, çà et là, apportant avec eux du relief et des arbres feuillus.

L’est d’Yvrefleur resplendissait, à travers tout le royaume, par sa beauté, sa sérénité et sa majesté.

Il existait ici, comme pour chacun des quatre territoires composant le duché, une ville gardée par un Grand. Il s’agissait du Roi du vent qui, de ses ailes grandioses, balayait sans discontinuer les terres environnantes. Les hommes avaient forgé des chaines d’une immensité inconcevable avant de fixer, au dernier maillon de chacune, l’une des plumes magiques du Seigneur céleste, dont Il leur en avait fait don. Un présent dont s’étaient servis les hommes, après avoir ancré les chaines dans les soubassements de leur ville, pour faire léviter cette dernière.

Cependant, avec le passage des Worgros, la majesté avait été détrônée. La beauté avait laissé sa place à l’horreur et la sérénité de ce lieu s’était évaporée. Les envahisseurs avaient brisé certaines des chaines qui, enterrées dans la terre ferme évitaient à la ville de s’envoler au-delà des nuages. Comment avaient-ils pu fendre un métal épais de plusieurs mètres ? La question restait en suspens.

Perdant son équilibre, la ville s’était retournée, toujours suspendue dans les airs. Même depuis leur position éloignée, le groupe de voyageurs constatait les dégâts. Les bâtiments ainsi secoués s’étaient détruits et écrasés au sol, en contrebas de la ville. Les résidents avaient-ils réchappé à une telle catastrophe ? Encore une question sans réponse.

Couronnant cette vision issue de leurs pires cauchemars, le Roi du vent avait été abattu. Il siégeait là, cloué sur l’île retournée, les ailes écartées et les yeux clos. Même son bec d’ivoire était parsemé de lances d’améthyste.

— Ils l’ont… tué, balbutia Aurore, comme si les mots lui échappaient.

— Le Reptile puis le Roi du vent, confirma Théodore. Je suis heureux pour vous et votre divinité, Liniennes. J’espère du fond du cœur qu’elle survivra à tous ces assauts.

— Continuons à larmoyer ainsi et personne ne survivra, les coupa Owen. Hâtons-nous. Pour rejoindre le duché du Meridian, le chemin idéal passe sous la ville. Draliaa, Varlii, vous aiderez les survivants à sortir de ces décombres si cela se révèle nécessaire. Nous trois, nous continuerons. Nous ne pouvons plus nous permettre de faire des haltes.

Le ton péremptoire du chevalier décida l’ensemble des membres du groupe. Ils s’engagèrent entre les épis de blé qui, malgré la saison, atteignaient déjà leurs hanches. Le temps des récoltes n’était pas encore venu et les propriétés magiques du sol d’Yvrefleur engendreraient des plantes dépassant la taille des Liniens. Heureusement pour les voyageurs, la traversée des champs s’avérerait plus confortable à cette période.

Owen se surprit à passer ses doigts sur les plants de blé, comme s’il caressait la surface d’un océan de paix et de douceur. Avant d’avoir Espérance, le chevalier emmenait sa femme ici, lorsqu’il rentrait de mission. C’était leur paradis à eux. Ils n’y restaient certes pas longtemps, à cause du temps d’aller et de retour, mais ils y appréciaient chaque seconde. Ils dînaient entre les céréales, dormaient à la belle étoile sous une lune lascive et se réveillaient à l’aube, couverts par des draps blancs impalpables. Owen regrettait de ne jamais y avoir emmené Espérance.

La voix cristalline d’Aurore le sortit de sa rêverie. Elle s’adressait au champion.

— Vous semblez bien taciturne, Théodore. Cet endroit vous cause-t-il quelque désagrément ?

— Oui… Un souvenir difficile, articula le champion malgré son halètement.

— Les hommes…, intervint Draliaa. Votre passé est toujours si triste. Pourquoi continuez-vous d’y songer s’il n’en reste que du négatif ?

— La nostalgie ou le regret, intervint Owen. Je crois que notre espèce est accroc à de tels sentiments.

— Anecdote amusante, reprit Draliaa, le mot regret n’existe pas dans notre langue.

— Comment parlez-vous de ce qui vous manque, alors ? s’étonna Aurore.

— Nous n’en parlons pas. Le regret appartient au passé, nous, nous appartenons au présent. Pourquoi faudrait-il, dans ce cas, évoquer ce qui a eu lieu avant nous ?

— C’est… difficile à concevoir pour des humains, objecta Owen.

— Tout comme il se révèle ardu, pour nous, d’entrevoir l’intérêt de penser à ce qui a été, s’immisça Varlii.

Après un flottement, durant lequel chacun songeait aux visions culturelles de l’autre espèce, Owen reprit :

— Quelle est la nature de ce mauvais souvenir, champion ?

— J’ai enterré un frère, sur ces terres. Un frère de la foi.

— Je ne vous savais pas aussi sentimentaux entre champions, commenta le chevalier, suspicieux.

— C’était un autre temps, murmura presque Théodore en levant les yeux au ciel, un sourire en demi-teinte sur les lèvres.

Malgré la présence des enfants, dont les Liniennes se relayaient la charge, ils atteignirent les alentours de la ville plus rapidement que ce qu’avait conjecturé Owen.

Le soleil, déjà presque au sommet de son ascension, frappait la ville aérienne depuis les cieux. Une ombre infinie et oppressante s’en dégageait, enveloppant les silhouettes minuscules des voyageurs. Et même si la chaleur commençait à croître dans l’air, un froid mordant se glissait insidieusement dans leur cœur. La mort flottait ici-bas, entre les décombres de la cité annihilée, parmi les cairns branlants balisant les tombes de centaines d’âmes.

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