Vaarauhone

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 Aucun homme dépourvu de magie n’affrontait un mastodonte sans de solides compagnons. Owen et Théodore s’étaient déjà mesurés à l’un d’entre eux. Des entailles zébraient alors le corps de celui-ci et sa fatigue transparaissait au travers de ses déplacements imprécis. Au bout du compte, des fenns les avaient secourus.

Il fallait se rendre à l’évidence, ils n’avaient pas la moindre chance de triompher d’un monstre de guerre pareil.

Si cette épreuve s’était présentée au commencement de leur voyage, Théodore se serait empalé sur sa claymore. Mourir en suicidé paraissait plus enviable que d’apprendre ce que faisait les Worgros des vaincus lors d’un vaarauhone.

— Il semblerait que le destin souhaite m’offrir plus vite que je ne l’envisageais ce que je m’étais promis d’accomplir. Mourir en combat contre ces fumiers.

Circonspect, Théodore observa Owen. Un sourire mauvais planait sur ses lèvres.

— De toute façon, reprit le chevalier, si nous remportons nos duels, qu’adviendra-t-il de nous ? Nous laisser partir indemnes n’entre sûrement pas dans leurs plans. Il y en a au moins deux cents, de ces vermines. Jamais nous ne quitterons le col.

Le gant en cuir d’Owen chuinta lorsque ses doigts se resserrèrent sur le manche de son épée.

— Hyène, il serait préférable que je…

Obstiné, le chevalier n’en faisait qu’à sa tête. Le cercle de Worgros se referma derrière Owen, poussant Théodore au premier rang afin qu’il assiste à la déchéance de son compagnon. La symphonie martiale reprit de plus belle. Pour honorer leur chant, le mastodonte élu pour le combat afficha bien haut sa terrible hache de guerre.

Lorsqu’il vit le chevalier à quelques mètres de lui, le monstrueux duelliste couvrit de sa paume l’un de ses yeux rouges et fumants, se moquant ouvertement de la blessure de chevalier. « Garahane kourolle » ajouta-t-il comme s’il pensait que l’humain le comprendrait.

Dès les premières enjambées du colosse, Owen cerna en quoi ces Worgros se distinguaient du reste de l’espèce. Leurs capacités physiques s’avéraient autrement remarquables. Était-ce dû à cette chose qui bouillonnaient en eux ? Owen n’eut pas le temps d’y songer et se jeta in extremis sur le côté pour esquiver un coup de hache.

Sans marquer de pause, la lame courbée fendit l’air à la verticale. Owen fit un pas-chassé et cingla son adversaire à la carotide. L’épée n’entailla sa peau qu’en surface, se confrontant à la dureté du métal. S’il voulait réellement faire mouche, Owen devrait viser des points précis. Ceux délaissés par l’armure sous-cutanée.

Frapper de taille n’aurait aucun impact. Alors, Owen attaquerait avec l’estoc.

Ses bottes grincèrent et, la seconde d’après, la pointe de son épée frôla la gorge du Worgro. Elle ne l’atteignit malheureusement pas. Le barbare repoussa l’assaillant du plat de son pied. Owen roula un peu plus loin, sous la pluie battante. Nullement découragé, le chevalier réenclencha. Cette fois, le colosse freina son élan d’un véloce cercle de sa hache.

Des ripostes sans faille…

Toutefois, les Hyènes savaient s’adapter. Si percer sa défense se révélait chimérique, alors Owen se plierait à la réalité. L’ennemi menerait la danse. Le chevalier le regarderait remuer sa hache et s’épuiser. Il patienterait jusqu’à ce que monstre enragé fasse une erreur et que la contre-attaque lui soit fatale.

La Hyène se tint prête. La pluie rafraichissait ses muscles déjà brûlants. Son souffle accéléré projetait des nuages éphémères. Owen pensait à La Mort. Elle qui siégeait, indéniablement, quelque part dans la foule bruyante. Pourtant, les lèvres du chevalier s’étiraient irrépressiblement. Il souriait. « Je n’ai plus rien à perdre, murmura-t-il pour lui-même. Autant jouir de mes derniers instants. Je n’aurais pas pu rêver meilleure fin. »

Le chevalier s’élança sur le flanc de l’adversaire et feinta une attaque en diagonale. Il espérait une réplique du mastodonte. Sans surprise, le monstre noir mordit à l’hameçon. Il dressa la hampe de sa hache, de sorte à contrer le coup. Celui-ci le prit à revers.

L’excitation de la victoire l’envahissant, Owen lança son épée en direction de la gorge déployée de l’ennemi. S’imaginant déjà dompteur de mastodonte, il en oublia son handicap. Il regretta alors de ne pas avoir retiré un grand enseignement de son exercice avec le champion de la foi.

D’imprécision, l’estoc glissa sur l’armature renflant la chair et dévia.

Le Worgro ne lui excusa pas son erreur. D’une main, il l’étrangla sauvagement. De l'autre, il lui flanqua des coups de hampe en acier. Après un nombre d’impacts que le chevalier ne compta pas, il se sentit voliger et atterrir dans une flaque.

La douleur se profilait. Rien d’insupportable. Lorsqu’il sortit la tête de l’eau, Owen aperçut le regard épouvanté de Théodore. Cette buse de champion tripotait son médaillon brisé. Comment pouvait-il encore escompter qu’implorer le Lion les aiderait en quoi que ce soit. A croire que cet être divin exaucerait les supplications d’un estropié défait… Risible.

Et en effet, Owen rit faiblement. Une voix dans son esprit s’entêta. « Si ce grand benêt y croit, alors je dois y croire. » Il réalisa alors qu’il se maintenait sur ses deux jambes, l’épée brandie devant lui.

« Profitons encore. »

Owen changea d’angle d’attaque. Il prit de la hauteur à l’aide d’un long saut et visa la tête du barbare. Paré ! Le chevalier cabriola pour garder une posture défensive après son envolée. Leste, il repartit à la charge imméditamement. Cette fois, il se risqua au niveau de l’abdomen du colosse. Paré !

La Hyène voulut s’écarter mais le monstre lui colla son poing dans l’occiput. Il tenta vainement de se rééquilibrer en agitant les bras. Des rires sadiques retentirent après sa chute. « Riez, chiens. » L’air stridula dans le dos du chevalier. Il n’eut qu’à peine le temps de se retourner et de se protéger, que la hache heurtait son épée. Le fer arrêta la hampe. La lame courbe, en revanche, passa outre, mordant sa chair et cisaillant sa clavicule.

Owen ne réprima pas son cri de souffrance. Dans le lointain, Théodore hurla son nom et le horde worgro lui répondit d’un terrible grondement. Le sang en dehors. La Hyène était cloué au sol, le torse en feu et le moral anéanti.

Mais n'était-ce pas une fin semblable qu'il s'était imaginée, quelques jours plus tôt, en se réveillant sur la plage ?

Ce fut à cet instant qu’il la vit.

Le sang en dehors. « Je vais vous offrir un vaarauhone digne de ce nom » ricana Owen à quelques centimètres de l’immonde visage de son adversaire.

Le mastodonte délogea sa hache, s’apprêtant sûrement à en terminer avec sa proie humaine. Owen ne l’autorisa pas à reculer. Il glissa son bras derrière la nuque du colosse et le contraignit à rester proche de lui. Avec hargne et frénésie, il fit pleuvoir un déluge de coups de poing.

S’il ne pouvait passer entre les mailles de métal, il les briserait !

Le barbare tenta de s’affranchir de l’étreinte mais Owen enroula ses jambes autour de ses hanches. La chair de son poing se fissura. Néanmoins, l'armure interne du monstre cédait. Petit à petit. Coup après coup. Les fils de métal s’enfonçaient.

Le Worgro se releva mais tomba aussitôt à la renverse. La trachée lacérée par ses propres renforcements, il s’étouffa dans un flot de sang noirâtre. L’instant suivant, les filaments éthérés de ses yeux s’éteignirent.

Le silence s’imposa lorsque l’humain se dressa, les phalanges en sang et l’œil rougeoyant de cruauté.

Owen poussa un cri plus animal qu’humain. Il avait triomphé.

Après avoir digéré l’information, le suzerain-sorcier rejoignit le corps de son subalterne. Dressant sa main vers le cadavre, il se concentra pour manipuler sa sorcellerie. L’une des vaillantes flammes qui dansaient au bout de ses épines de ferraille glissa le long de son bras pour se recueillir dans sa paume ouverte. Une déflagration insoupçonnable jaillit depuis la flammèche magique. Le défunt se consuma comme si des vers affamés le dévoraient de l’intérieur. Une brume pourpre exhala du cadavre avant de se mettre à tournoyer. Soudain, elle se dissipa. Venait-elle de rejoindre la tornade dans laquelle ils se trouvaient ?

Owen quitta l’arène improvisée et passa le relais à Théodore. Le champion le congratula sans fioritures. De son côté, Owen marmotta un remerciement.

— Eh, champion ! fit-il tandis que l'intéressé s'orientait vers le milieu de la foule.

— Oui ?

— Prends garde. La sorcellerie de leur chef leur octroie un surcroît de capacités corporelles. Ils sont plus rapides, plus forts.

Le futur combattant hocha la tête. Depuis son entrée dans l’Ordre, Théodore avait accumulé sur son tableau de chasse une enfilade de guerrières Worgros. Mais privé de magie et diminué physiquement, une seule de ces créatures furibondes pouvait le mettre dos au mur.

Le champion boitilla lentement jusqu’au centre de cette mauvaise imitation de lice. Sa claymore rayait le sol dans son sillon. En face, la guerrière se déplaça à l’instar d’un félin, à quatre pattes. Telles des griffes, deux dagues prolongeaient ses poignets. Elle crachait et feulait devant la masse de muscles et de métal venant à elle.

La créature venimeuse accourut jusqu’à lui, sans attendre qu’il soit prêt. Les femelles Worgros déjà vives à la base, celle-ci fila à une vitesse exorbitante. Avant même que Théodore ne bouge le petit doigt, la guerrière l’avait dépassé, lui laissant une strie rouge sur le flanc. Le plastron abîmé n’avait rien amorti.

Un horrible spectacle se déroula sous le visage interdit d’Owen. D’impulsion en impulsion, sans que la moindre soit évitable, la Worgro rossa le champion de lacération. Théodore engrangea les blessures mais demeura droit. Impassible. Impavide.

Puis, sans crier gare, le champion écrasa son coude dans le visage de son adversaire. Coupée dans son élan, la guerrière féline perdit ses appuis. La claymore s’éleva, tempêtant si fort que tout le col se fit son écho, et retomba. Telle la sentence irrévocable. Tranchée en deux au niveau du buste, la Worgro gesticulait, encore inconsciente qu’elle mourrait sous peu.

L’affrontement aurait pu s’éterniser. Le champion l’avait abrégé d’un coup de coude vicieux, accompagné d’une patience infaillible. Owen sourit dans son coin, heureux des progrès de son compagnon en matière d’acclimatation.

Chacun à leur tour, les humains avaient relevé le défi du suzerain-sorcier, pour en ressortir gagnant. De ce fait, ils avaient glané quelques secondes supplémentaires sur cette terre. Cela en valait-il la peine ?

Devant eux, le masse informe et hurlante se mouvait. Ses extrémités hérissées de piquants obstruaient toute sortie. Le col était clos.

Les flammes silhouettant le suzerain-sorcier s’intensifièrent.

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