Le lac

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 L’ampleur et la fréquence d’apparition des portails foudroyants s’accentuèrent tout au long de leur cheminement. Aucun ne se matérialisa cependant aussi proche d’eux que le tout premier. Aurore soumit l’idée de changer de cap. Owen refusa sans détour. En obliquant vers le nord, ils se mesureraient aux hauteurs inaccessibles des collines abruptes ; tandis qu’en optant pour les percées au sud, leur temps de trajet s’en verrait prolongé.

— De plus, nous n’accèderons pas au col de Concorde par ces voies. Nous serons dès lors contraints de suivre les pistes menant au col de Lenvour. Ce serait un détour inconsidéré au vu de l’urgence de ta mission, jeune fille.

Owen, qui marchait devant, de coutume sans se retourner, s’étonna de ne pas entendre Aurore répliquer. Par-dessus son épaule, il découvrit que la jeune fille arborait un croissant blanc entre les lèvres. Lorsque le chevalier la sonda sur l’origine de son allégresse, elle lui signifia son estime pour ses compétences de guide. Pressentant que le pourpre s’accaparerait ses pommettes, Owen détourna le regard.

Dans le firmament, l’astre sélénite chevauchait les étoiles. Encore une heure ou deux, et il s’installerait confortablement sur son trône nocturne. Les nuages avaient déguerpi à l’approche de la lune, sans prendre la peine de déverser leurs pluies diluviennes.

Les bois épais et touffus laissèrent progressivement place à un taillis clair. En ce lieu, les arbustes primaient sur les arbres. Le ciel était enfin visible et les trois voyageurs en profitèrent pour prendre une profonde inspiration. Théodore fit la remarque qu’il avait l’impression d’émerger d’une grotte marine. Ce taillis évoquait, dans son analogie, une fissure dans la roche où il était possible de sortir la tête pour prendre son souffle.

Owen ne le contredit pas. Une atmosphère pesante emprisonnait cette forêt.

Au demeurant, ce taillis exhalait également un inconfort palpable.

Des trainées de la couleur de la suie hachuraient l’étendue herbeuse. Après examen, Théodore en conclut que des portails magiques avaient déchiré le monde ici. La terre et les végétaux jouxtant ces marques se flétrissaient et adoptaient une teinte cendreuse, à l’instar de fruits pourris.

— Au tournant de ce tertre, là-bas, nous pourrons enfin contempler le lac sur lequel repose la forteresse des magiciens.

— Espérons que nous y trouverons refuge, ajouta Théodore.

Leur traversée du taillis n’achoppa sur aucun obstacle. Pas une seule brèche ne survint des confins insondables du monde magique. Ce calme relatif — car on percevait des éclats de portails dans le lointain — était trop beau et tracassait sournoisement le chevalier. Au tournant qu’il avait indiqué précédemment, il se figea.

Derrière, Théodore s’inquiéta et pressa le pas. Que pouvait-il se trouver devant lui qui le méduse aussi brutalement ? Le champion reconnut l’endroit. En tant qu’instructeur de l’Ordre des champions de la foi, Théodore aimait présenter les nouvelles générations de protecteurs à celles des magiciens. Il emmenait donc les recrues visiter ce havre paisible.

Autrefois, le lac miroitait tel un diamant renfermant une flamme céruléenne. Aujourd’hui, une aura obscure et répulsive remuait au fond de l’étendue aquatique. Les acarnes d’une force inénarrable vomissaient leur flétrissure jusque sur les plages du lac. Au-dessus de l’eau, s’ouvraient et se refermaient d’innombrables portails magiques.

Le trio demeura immobile. Incapable d’affronter cette énergie dépravée et assommé par le bruit environnant.

La corruption s’étendait jusqu’à la forteresse elle-même. Un dôme aux dimensions faramineuses l’englobait entièrement. Une matière sombre s’agglutinait sur les fondements de cette demi-sphère. En revanche, son sommet était intact et nimbait les alentours d’une lumière rassurante et sereine.

— Nous voilà arrivés au cœur du danger, déduisit Théodore.

— Et nous ne nous enfoncerons pas plus profondément à l’intérieur, fit Owen sur un ton péremptoire. Contournons le lac et poursuivons vers l’ouest. Nous bivouaquerons une fois sortis de cette forêt grondante.

Théodore tiqua, mais n’objecta pas. Aurore capta sa frustration et décida d’ouvrir le débat. Owen l’avait senti venir. Sous ses airs candides, la jeune fille faisait preuve d’une volonté de fer.

— Ce dôme, à quoi est-il dû ?

— C’est une bulle protectrice, expliqua le champion. Les maitres magiciens l’ont dressée pour se protéger de l’envahisseur Worgro, je suppose.

— Si on suit votre logique, Théodore, des personnes sont enfermées sous cette couche magique.

— Probablement.

— Nous devrions les avertir que les Worgros sont partis. Leurs vivres s’épuiseront inévitablement s’ils demeurent là-dessous. Le mieux serait qu’ils quittent leur nid pour rejoindre les plages au nord.

— Je pense qu’ils sont bloqués.

— Comment cela ?

— La magie a déserté ce monde, intervint Owen. Si ce dôme est encore érigé, une source hors du contrôle des magiciens l’alimente indubitablement. Ce doit être ce qui dissimile la lumière du dôme, à sa base.

— Cela justifierait l’ouverture incessante des portails, saisit Théodore.

Aurore hocha la tête en comprenant ce que Théodore venait d’établir. Puis, s’adressant à Owen, elle lui demanda s’il voyait ce qui composait cette couche sombre sur la bulle protectrice. Parce qu’elle, elle s’en voyait bien incapable.

— Oui.

— Eh bien ! Il ne vous reste qu’un œil, mais il est aussi perçant que celui d’un aigle. Qu’est-ce ?

— Des corps humains agglomérés.

Un froid gela toute réaction de la part des deux autres voyageurs. Aurore exprima après un temps toute l’horreur qu’elle éprouvait pour cette pratique. Elle n’en comprenait ni l’utilité ni les raisons ayant poussées les Worgros à agir de cette façon.

Théodore éclaira sa lanterne. Pour lui, si des corps humains parsemaient ce dôme alors l’histoire pouvait se concevoir, sans risquer de se tromper.

Les barbares avaient poursuivi une troupe armée d’hommes jusqu’ici. Pris en étau entre le dôme magique, que les magiciens avaient levé pour se protéger des Worgros, et la horde monstrueuse, les soldats avaient été décimés.

— Mais comment ont-ils créé cette bulle protectrice si la magie avait déjà quitté le monde ? l’interrompit Aurore.

— Cette forteresse possède un colossal cristal contenant un rugissement du Lion. Les magiciens ont dû libérer cette ultime énergie pour dresser la barrière.

— Cela signifie que… les magiciens ont condamné consciemment les soldats pour leur propre salut.

— La guerre exige des sacrifices, fit Owen, perdu sans ses pensées.

Théodore reprit ensuite le cours de son récit. Ayant réalisé qu’ils ne pourraient pas franchir la muraille de lumière, les Worgros avaient décidé de ne pas gaspiller leur temps ici. En revanche, ils avaient adopté une méthode vicieuse : alimenter le dôme de l’extérieur afin d’interdire toute sortie.

Ils avaient donc suspendu des corps humains sur le dôme.

— Ce sort magique doit avoir la capacité de se nourrir de la matière. Les maitres magiciens ont opté pour un sort autosuffisant afin de se protéger le plus longtemps possible. Malheureusement, leur idée s’est retournée contre eux.

— Le dôme restera tel quel tant qu’il n’aura pas absorbé la totalité des corps, ajouta Owen.

— Ce qui risque de prendre une éternité, compléta Théodore.

Owen leva la tête vers le firmament étoilé.

— La nuit est tombée. Quittons la forêt avant de devenir sourds ou d’être frappés par un éclair.

— Non ! s’exclama Aurore.

— Quoi, non ?

— S’il y a des survivants, nous les libérerons de leur geôle.

— Il faudrait retirer chaque cadavre du dôme, expliqua Théodore pour la dissuader.

— Qu’importe !

— Et traverser le lac avec une barque, au travers de ce champ d’éclairs.

— Qu’importe !

Owen émit un grand rire sincère.

— Traversons les enfers, alors ! Et qu’elles nous entrainent au fond des leurs eaux troubles si nous avons été présomptueux.

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