Le mastodonte

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 L’odeur du sang fut comme une déflagration. Appelée par l’air, elle assaillit les deux guerriers qui tendaient le cou dans l’ouverture. Elle prit d’assaut leurs narines et ébranla leur estomac.

Ils se ressaisirent promptement, plus par amour-propre que par résilience. « Honneur au porteur de lumière », murmura Théodore tout en se décalant de la brèche. Owen ne trouva rien à rétorquer et s’insinua en premier dans le puits de noirceur. Ses pieds évitèrent les cailloux sur lesquels ils auraient pu déraper, puis s’arrêtèrent brusquement.

Owen pataugeait déjà dans une mare de sang gluant. Des cadavres parsemaient la grotte. Le chevalier n’avait pas eu l’occasion de constater les dégâts sur les dépouilles de fenns à l’extérieur, mais, en se basant sur les dires d’Aurore, il pouvait conjecturer que les animaux devant lui avaient subi un sort bien plus terrible.

Une bataille s’était déroulée ici. Worgros et fenns s’étaient affrontés dans un combat sans merci. Les corps humanoïdes étaient mordus, griffés, broyés. Ceux des animaux étaient découpés, éparpillés, rongés. C’était à se demander lequel des deux camps avait compté parmi ses rangs des bêtes sauvages.

Au milieu de ce carnage, subsistait le couinement du jeune fenn. Owen suivi la piste auditive, insoucieux de savoir si ses deux compagnons étaient sur ses talons. Il le découvrit sans mal, quelques mètres plus loin.

Le petit animal était coincé sous la longue hampe d’une hache de guerre. En comprenant qu’Owen venait pour lui, le fenn fit mine de gratter le sol pour se creuser une rigole. Le chevalier en fut presque attendri. Il entama un pas qu’il laissa en suspension. Théodore venait de le stopper en posant une main sur son épaule.

Le chevalier suivit l’index du champion et comprit où il voulait en venir. Deux halos rouges scintillaient à la lumière de la torche. Des yeux. Un Worgro patientait à côté de la hache qui retenait le fenn.

La hache fut retirée du sol et les billes écarlates prirent de la hauteur. Le petit fenn, quant à lui, déguerpit dès qu’il le put. Il passa entre les jambes du champion, escalada le tas rocailleux puis disparut de la vue d’Owen.

— Il est… en vie ! balbutia Aurore, les yeux cloués sur la forme anthropoïde. Il faut nous en débarrasser.

— Il s’agit d’un mastodonte, trancha Théodore. S’en débarrasser ne sera pas aisé. Voire…

— Infaisable, dans notre état.

Les deux guerriers avaient néanmoins dégainé. Aurore s’était vue confier la torche, car les deux autres maniaient des épées à deux mains. Dans la noirceur, Owen savait pertinemment qu’ils n’étaient pas à leur avantage. Les Worgros ayant une bien meilleure vision dans le noir que les êtres humains, l’affrontement serait déséquilibré de fait.

S’ils désiraient avoir une chance de triompher, il était nécessaire qu’ils reculent jusque dans l’alvéole éclairée par le feu de camp. Owen fit part de ses craintes et proposa son idée. Heureusement, ils pouvaient communiquer à voix haute, puisque les barbares de l’ouest ne comprenaient pas un mot de la langue commune. Théodore se joignit à l’idée du chevalier.

Avant qu’ils ne puissent effectuer le moindre pas, le colosse noirâtre les chargea, un hurlement rauque accompagnant chacun de ses pas. Le champion leva son arme à l’horizontal dans l’espoir de parer l’énorme hache. Le tranchant percuta sa lame, mais son genou fébrile ploya. En ni une ni deux, l’homme pourtant robuste se retrouva écrasé sous la vigueur du Worgro.

Owen vint à son secours. Il cingla, hélas sans faire mouche. L'obscurité ambiante n'arrangeait en rien son handicap à l'oeil. Cependant, le mouvement hostile eut raison de l’insistance du barbare. Le colosse recula d'un pas, n'épargant personne de ses inqualifiables grognements.

Théodore put ainsi se relever. Néanmoins, il paraissait peu enclin à user de sa jambe blessée.

« Maintenant ! » commanda Aurore, qui avait déjà franchi la barrière rocheuse. Les deux hommes s’exécutèrent et bondirent à sa suite, au travers des monticules de pierres. La lumière rougeâtre du feu nimbait l’entrée de la grotte et une quatrième ombre rejoignit bientôt celles des trois voyageurs.

Le mastodonte venait, peu pressé mais déterminé à en finir avec eux. Les aspérités de son corps musculeux s’esquissèrent sous le pinceau des flammes. Il n’avait pas échappé aux répercussions du combat contre les fenns. Des lacérations zébraient son torse, ses bras et ses cuisses. Sa joue était totalement arrachée, laissant à vif ses gencives et ses crocs.

Cette fois, Owen n’attendrait pas que ce monstre entame les hostilités. Il s’élança, la pointe de l’épée en avant. Deux foulées plus tard, le chevalier réalisa à ses dépends que le champion avait pensé à l’identique. Son angle mort avait caché Théodore.

Voulant ralentir, le champion s’arc-bouta sur la mauvaise jambe et perdit une nouvelle fois l’équilibre. Il bouscula Owen qui se prit de plein fouet le plat de la hache. Il s’étala sur le dos, incapable d’achever son offensive.

Grâce à ses réflexes hors norme, Owen parvint tout de même à esquiver la hache qui fusait sur lui. Alors qu’il se relevait, il envoya une volée d’insultes à l’égard du champion. Cet incapable avait failli l’envoyer à la mort, uniquement par incompétence.

Profitant du fait que le Worgro avait planté sa hache dans le sol, Théodore lança une attaque hasardeuse, sans appuis véritables. La claymore laissa deux stigmates carmin sur les biceps du barbare. Il ne fallut pas plus d’une seconde pour que du sang jaillisse des plaies.

Malgré les blessures, le mastodonte verrouilla sa poigne sur la hampe et arma sa hache. Occupé par son duel contre Théodore, le barbare ne prévit pas l’attaque vicieuse d’Owen. Le chevalier lui entailla les jarrets mais se vit immédiatement récompensé d’un coup de coude dans la tempe.

Owen tomba à la renverse, déboussolé par le dernier choc. A travers la brume qui envahissait son esprit, il contempla la défaite de Théodore. Le Worgro plaqua le champion de la foi au sol et lui comprima la gorge avec le bout de sa hache. Ils avaient échoué ; et le barbare clamait sa fierté par des cris immondes.

Dans un ultime espoir de résistance, Aurore se hasarda à jeter sa torche contre le mastodonte tout en lui intimant de cesser cette folie. Mais le monstre resta sourd à tout ordre de la part de la gamine. Owen ne pouvait pas la laisser seule.

La bataille n’était pas finie !

Le chevalier attrapa son épée longue et s’en servit pour se remettre sur ses jambes. Avant qu’il ne puisse initier sa charge, une meute grondante de fenns apparut sur le seuil de la grotte. La lueur sélénite frappait leur dos, si bien qu’on ne distinguait que leurs yeux dorés par le reflet dansant des flammes.

La meute se rua sur le mastodonte et le mit en pièces. Durant le funeste ouvrage des bêtes, Owen dicta à ses compères de se mettre à genoux, de laisser leur arme et de baisser le visage.

Une fois qu’ils en eurent terminé avec leur proie, les fenns tournèrent autour des trois humains ; non comme des prédateurs à la recherche d’une ouverture, mais plutôt comme un roi évaluant la fidélité de l’un de ses sujets. Owen se laissa renifler.

Apeurée par ce procédé, Aurore avait clos ses paupières et bredouillait de silencieuses prières. Lorsqu’ils furent satisfaits, d’une part de ne pas avoir trouvé d’odeur de Worgro sur les humains et d’autre part de ne pas avoir ressenti d’hostilité dans leur regard, les fenns quittèrent la grotte avec une vivacité propre aux canidés.

— Sont-ils partis ? s’enquit Aurore en ouvrant un œil.

— Partis en chasse, oui.

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