24. Orage, Ô désespoir

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Billy me toisa avec le même regard haineux que d’habitude, pressé d’en découdre. Nous tournâmes lentement l’un autour de l’autre, le sabre au clair, attendant de voir qui lancera le premier assaut, sous l’œil attentif d’Ezra qui se tenait prêt à intervenir au moindre problème. Tout à coup, Billy se rua sur moi et enchaîna les coups d’estoc et de taille avec une rapidité fulgurante.

Assaillie par sa lame qui fendait l’air et jaillissait de partout à la fois, je ne pus que contrer tant bien que mal les coups qu’il m’assenait avec frénésie, me forçant à reculer. Je sentis des gouttes de sueur couler le long de mon visage crispé, à cause de l’effort surhumain que je devais fournir pour éviter son sabre qui sut trouver quelques fois ma chair, sans toutefois l’atteindre trop profondément.

Je dus reculer encore d’un pas, et mon pied se prit dans un cordage ; je faillis perdre l’équilibre et basculai en arrière. Ezra se rua en avant et s’apprêta à parer le prochain coup de Billy, quand une violente embardée nous envoya tous les trois au sol. Nous nous étions à peine relevés que le navire bascula de nouveau, et nous nous retînmes de justesse à la paroi.

Harry Stetson, le quartier-maître, passa devant nous en courant et se rua dans l’escalier menant sur le pont supérieur.

– Que se passe-t-il ?! demanda Billy, en criant pour se faire entendre malgré les grincements de la charpente et les vagues qui malmenaient la coque.

– Ne vois-tu pas que nous fonçons droit sur une tempête, idiot ?! beugla l’officier. Vu que vous êtes là, tous les trois, vérifiez que les canons soient bien arrimés !

Arrivé au milieu de l’escalier, il se retourna vers nous et ajouta :

– Et ne croyez pas que je n’ai pas vu votre duel ! Les règlements de compte sont interdits pendant mon quart, on reparlera de votre châtiment plus tard !

Ezra, Billy et moi nous empressâmes d’aller vérifier la solidité des nœuds qui maintenaient les canons au sol, tandis que sur le pont supérieur, le quartier-maître sonnait le branle-bas.

Le bateau prenait dangereusement de la gîte, et il devenait de plus en plus difficile de se maintenir debout. Bientôt, le martèlement de centaines de bottes résonna sur tous les ponts de l’Ad Patres tandis que les matelots s’activaient dans tous les sens afin de préparer le navire à la tempête.

Plusieurs matelots se joignirent à nous pour renforcer les nœuds maintenant les canons. Cette mission était essentielle car un seul canon libéré de ses attaches en pleine tempête pouvait causer des dégâts irréparables : à la moindre embardée, il pouvait en effet se transformer en monstre indomptable et écraser plusieurs hommes, ou encore fracasser la coque et provoquer un naufrage.

Alors que nous continuions notre tournée d’inspection, je fus prise de mal de mer et je dus me retenir à l’une des bouches à feu pour vomir lorsque le navire fit une nouvelle embardée, plus violente que les précédentes.

Le maître d’équipage Thomas Hamilton traversa le pont de batterie en trébuchant, essayant tant bien que mal de courir malgré le fort tangage du navire.

– Gabiers à leur poste ! Gabiers à leur poste ! s’égosilla-t-il d’une voix sonore.

– Vas-y, on s’en occupe ! me cria Ezra, aux prises avec un cordage récalcitrant.

Je m’empressai alors de remonter l’échelle d’écoutille menant sur le pont supérieur, soulagée de regagner l’air libre. Mais ce réconfort fut de très courte durée.

Dehors, c’était le chaos le plus total. Les éléments se déchaînaient ; des bourrasques soufflaient avec une violence phénoménale, des vagues gigantesques déferlaient sur le pont, une pluie torrentielle s’abattait avec force, m’enveloppant tel un rideau compact qui obstruait ma vision. La proue du navire se projetait dans les airs à chaque fois qu’on franchissait une lame, avant de retomber vertigineusement dans les creux. Les mouvements verticaux du navire étaient si amples et si violents que mon cœur semblait tomber en chute libre dans ma poitrine à chaque fois que la proue s’enfonçait dans les eaux tourbillonnantes.

– Ne reste pas plantée là ! hurla le maître d’équipage d’une voix forte, sans parvenir pour autant à couvrir le tumulte. Il faut carguer les voiles avant que le vent ne les arrache !

Le visage fouetté par les trombes d’eau, j’entrepris de traverser le tillac en m’accrochant à tout ce qui était à portée de mes mains. Les vagues qui déferlaient sur le pont faillirent me faire perdre l’équilibre, et emportèrent avec elles tout ce qui n’avait pas été solidement attaché.

Le vent hurlait dans le gréement, faisant grincer la charpente de manière inquiétante. Les mâts semblaient se balancer dangereusement de bâbord à tribord, et je déglutis avec peine à l’idée de devoir grimper là-haut. Tom, Gaston et John escaladaient déjà le mât de misaine ; prenant mon courage à deux mains, j’entrepris de me hisser sur les haubans afin d’aller leur prêter main-forte.

Dans le gréement, les bourrasques soufflaient avec une telle violence que je dus m’accrocher de toutes mes forces aux enfléchures pour ne pas être emportée, rendant mon ascension plus que périlleuse.

Les trois gabiers me firent un signe de tête en voyant que je les avais rejoints sur la plus haute vergue, et nous entreprîmes de carguer le petit perroquet, qui claquait violemment dans le vent en menaçant de se déchirer. Pour réduire la surface de voilure, il nous fallut remonter la voile en la repliant sur elle-même, ce qui impliquait d’avoir le haut du corps basculé en avant, dans le vide. De cette façon, j’avais une vue imprenable sur le pont, situé à plus de cent pieds en-dessous de moi. Vu d’ici, il paraissait si minuscule, si fragile au milieu de l’océan déchaîné qui le secouait dans tous les sens !

Je dus me faire violence pour ne pas penser aux eaux tumultueuses qui encerclaient le navire de toutes parts comme si elles cherchaient à l’engloutir tout entier. Malgré moi, les souvenirs de la tempête dans laquelle j’avais failli me noyer me revinrent en mémoire, et je ne pus retenir un hoquet de terreur. Je préférerai encore m’écraser sur le pont que de tomber dans cet océan impétueux.

Lorsque le petit perroquet fut solidement ferlé à la vergue, mes coéquipiers et moi descendîmes d’un étage afin de faire de même pour la voile de petit hunier.

– Arisez ! Il faut mettre la voile au bas ris, à la hâte ! beugla John, qu’une brusque rafale de vent faillit faire tomber en arrière.

Nous nous empressâmes d’exécuter son ordre, et nous dûmes nous y reprendre à plusieurs fois pour remonter la voile, que le vent s’évertuait à nous arracher des mains, en la déchirant à plusieurs reprises. C’était un exercice difficile et périlleux, et des gouttes de sueur se mêlèrent vite à la pluie qui trempait mon visage.

Lorsque le petit hunier fut cargué, nous répétâmes l’opération pour la voile de misaine, la plus grande et la plus lourde. Le corps basculé en avant sur la vergue, je haletai sous l’effort que je devais fournir pour ramener la voile qui claquait avec force dans le vent. Un éclair déchira le ciel et illumina furtivement la scène se déroulant en contrebas, qui s’imprima sur mes rétines. Le pont était toujours plongé dans une agitation chaotique et j’eus le temps d’apercevoir un marin se faire emporter par-dessus bord par une vague.

Il y eut un deuxième éclair et, à travers le rideau de pluie, je crus distinguer le Cantankerous à quelques encablures de nous, qui tanguait avec tellement d’amplitude que ses mâts semblaient toucher la cime des vagues à chaque oscillation.

Ce spectacle me paralysa de terreur et mes membres se mirent à trembler de manière incontrôlable.

– Attention !

J’entendis l’avertissement mais n’eus pas le temps de réagir. Une bourrasque plus forte que les autres gonfla la voile avec une violence inouïe ; l’écoute que je tenais entre les mains céda sous la puissance du souffle et, ainsi libéré de sa tension, elle claqua dans l’air avec force. Par un stupide réflexe, je restai cramponnée au cordage et il m’emporta avec lui. Terrifiée, je sentis mes pieds décoller du marchepied et mon corps basculer par-dessus la vergue.

Toujours accrochée à la corde folle, je fus projetée dans les airs à une hauteur vertigineuse ; j’eus l’impression de rester quelques instants en suspens à cinquante pieds de hauteur avant que la gravité ne se rappelle à moi. Je tombai alors en chute libre dans un hurlement d’effroi.

À l’instant où j’aurais normalement dû m’écraser à la surface de l’océan, la corde se raidit et stoppa net ma chute avec une telle violence que je crus que mes bras allaient s’arracher. Mais je tins bon et ne lâchai pas le cordage tandis que mon corps s’écrasait avec brutalité contre le flanc tribord du navire.

La mer survoltée n’était qu’à quelques pieds en-dessous de moi, et m’engloutissait jusqu’aux épaules à chaque fois que le bateau s’enfonçait dans les vagues. Je hurlai et sanglotai, en proie à une terreur sans nom, m’accrochant de toutes mes forces au cordage devenu glissant. Je donnai des coups de pieds acharnés contre le flanc du navire à chaque fois qu’il remontait hors de l’eau, priant pour que quelqu’un m’entende de l’autre côté de la paroi ou bien sur le pont au-dessus de moi, avant que je ne perde ma prise et que je ne sois engloutie par l’océan.

Je ne sais par quel miracle, quelqu’un m’entendit et je vis le sabord situé à ma gauche s’ouvrir. Une main salvatrice en sortit et attrapa mon pied. J’engouffrai mes jambes par l’ouverture et lâchai le cordage, me raccrochant désespérément à mon sauveur… qui n’était autre que Billy. Le haut de mon corps était encore dans le vide et je faillis tomber en arrière ; j’empoignai alors l’avant de sa chemise qui se déchira, dévoilant sa poitrine dissimulée sous une gaine. Nos regards se croisèrent et j’eus le temps de voir son expression atterrée devenir hésitante, puis sa prise sur mon bras se desserra lentement. Je lui lançai un regard suppliant, mais une ombre passa dans ses yeux et sa main me lâcha.

N’ayant plus aucune prise à laquelle me rattraper, j’eus tout juste le temps de penser « Billy est une femme ! » avant de basculer en arrière en emportant ce secret avec moi.

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