23. La soute aux biscuits

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Sa cabine était moins spacieuse que celle du capitaine mais beaucoup plus que la mienne, et était chargée d’étagères qui croulaient sous des dizaines et des dizaines de livres à la reliure de cuir. Je n’en avais jamais vu autant rassemblés au même endroit et je pris quelques secondes pour les contempler, fascinée. L’un de ces ouvrages était ouvert sur le bureau, et je vis qu’il était couvert d’une écriture fine et ornée de fioritures. Je devinai que tous les autres livres alignés sur les étagères, ou du moins une partie d’entre eux, étaient des carnets et des journaux écrits de la main d’Adam. Je me demandais bien ce qu’ils pouvaient contenir, sachant qu’ils appartenaient à une personne vieille de plusieurs siècles qui avait dû voir tellement de choses au cours de sa vie, et je regrettai avec amertume de ne pas savoir lire.

La cabine d’Adam était également pourvue d’un petit coin salon, et mon hôte m’invita à prendre place sur l’un des fauteuils. Il nous servit deux verres d’eau-de-vie et m’en tendit un. À priori, il partageait la même conviction que Dan, à savoir que toutes les discussions sérieuses devaient débuter par un bon verre d’alcool. Je sirotai ce dernier en l’écoutant me raconter son plan, toute ouïe.

– J’adore l’idée, m’exclamai-je lorsqu’il eut fini, mais tu crois que ça va fonctionner ?

– Il n’y a pas de raisons que ça ne marche pas, à condition qu’on s’y prenne bien. Et on ne perd rien à essayer.

J’acceptai donc son plan et nous nous mîmes à l’œuvre aussitôt. L’élaboration de cette preuve de mon existence demandait du temps, et nous organisâmes des séances quotidiennes durant lesquelles nous nous retrouvions, Adam et moi, dans la pièce qui lui servait à la fois de chambre et de bibliothèque.

Les quatre autres capitaines de notre flotte votèrent en faveur du plan de Dan, autrement dit continuer de poursuivre les navires espagnols coûte que coûte. Le projet initial de couper la route au convoi qui remontait depuis le sud avait été abandonné, à cause du retard que nous avions pris – cela me fit un peu culpabiliser, mais ce n’était pas de ma faute si j’avais été enlevée, après tout. Dès lors, nous devions miser sur la rapidité de notre flotte pour simplement leur filer le train en espérant les rattraper avant qu’ils n’atteignent l’Espagne. Sachant qu’ils devaient déjà être au courant de notre attaque imminente et qu’ils se préparaient sans doute à nous tendre un piège, cette idée m’inquiéta quelque peu mais je faisais confiance en la stratégie de nos cinq capitaines, qui semblaient sûrs d’eux.

Plus les jours passaient, plus je pouvais constater l’avancement de notre projet, à Adam et moi, et je finis par être convaincue que cela allait fonctionner. Non seulement c’était une idée excellente, mais en plus, cela me permettait d’occuper mes interminables journées. Astrid comprit rapidement qu’il se tramait quelque chose, mais je tenais à lui faire la surprise et gardai le secret, que seul Adam et moi partagions. Nous parlions peu durant ces longues heures passées ensemble ; Adam n’était pas très bavard et moi je n’osais pas engager la conversation, bien trop intimidée par cet homme étrange qui avait un petit quelque chose de surhumain.

En parallèle, Ezra et moi avions commencé nos séances d’entraînement. Chaque jour, quand il n’était pas de quart, Ezra venait me retrouver à notre lieu de rendez-vous. Nous nous étions trouvés un coin discret pour pouvoir nous exercer en toute tranquillité : la soute aux biscuits, située sur le troisième pont inférieur, bien en-dessous de la ligne de flottaison. Il y faisait sombre et humide, et l’odeur d’eau croupie rendait l’air à peine respirable, sans parler des dizaines de rats qui grouillaient dans tous les sens. Néanmoins, c’était l’endroit idéal pour s’entraîner sans se faire prendre.

Ezra passa de longues heures à m’apprendre l’art du combat rapproché, d’abord à mains nues, puis avec mon poignard. Cette idée m’inquiéta et je fus tout d’abord réticente, mais il était si rapide et agile que ma lame ne le toucha pas une seule fois.

Une sorte de routine s’installa ainsi au cours des jours qui suivirent, et bien que je n’avais pas encore repris mon poste, mes journées étaient bien remplies. En effet, je consacrais plusieurs heures par jour à mes séances d’entraînement secrètes avec Ezra, et quand il était de quart, je m’entraînais toute seule dans ma cabine à combattre contre un ennemi invisible. Le reste du temps, je rejoignais Adam dans ses quartiers afin de continuer l’élaboration de notre fameux projet. Et enfin, tous les soirs, Exquemelin venait me rendre visite pour changer mes pansements et surveiller la guérison de mes blessures, tout en me faisant la conversation.

– Je ne comprends pas, s’alarma-t-il un beau soir en examinant mes bras. Plus les jours passent, plus de nouvelles contusions apparaissent sur votre corps ! Vous n’avez pas encore repris votre travail, pourtant. Quelqu’un vous fait-il des misères ?

Je le rassurai du mieux que je pus en inventant quelques bobards, et il fit mine de les gober sans se départir de son air suspicieux.

Au fil des jours, mes blessures finirent par guérir et il devint évident que je n’avais plus besoin de ses soins. Alexandre Bras-de-Fer finit par demander la restitution de son chirurgien, et Exquemelin regagna le Phénix à bord d’une chaloupe.

Mes soirées n’étant plus occupées par des discussions interminables avec Exquemelin, il m’arrivait d’aller rejoindre Ezra et sa bande sur le pont, où nous passions une partie de nos nuits à boire et à jouer aux cartes. Le seul qui s’énervait de ma présence était Billy, qui ne m’adressait pas la parole et se contentait de me lancer des regards noirs, mais je continuai à l’ignorer. Hormis cela, nous passions du bon temps au cours de ces soirées, à la suite desquelles Ezra finissait bien souvent par déserter son hamac au profit de ma cabine.

À mesure que les journées passaient et que nous filions vers le nord-est à la poursuite de la flotte espagnole, le temps commença à se détériorer et les températures à baisser, à tel point que je dus ressortir mon long manteau. Malgré tout, nos cinq navires continuaient à filer à travers l’océan, imperturbables.

Je finis vite par me sentir assez en forme pour regagner mon poste, à la grande joie de Steve et de Hans. Même Tom, Gaston, Franz et John qui, jusqu’à présent, m’avaient toujours tolérée sans plus, m’accueillirent cordialement. Cela confirma l’intuition d’Adam, à savoir que mes mésaventures avec Teddy et Claude avaient eu un impact positif sur mes relations avec mes coéquipiers, et cela m’emplit d’allégresse.

Notre projet secret, à Adam et moi, avançait bien et il fut terminé au bout de plusieurs jours. Les séances d’entraînement avec Ezra allaient aussi bon train. Bientôt, je fus capable de lui porter quelques coups, et je réussis même une fois à l’envoyer au plancher. Après l’apprentissage du combat à mains nues et au poignard, il m’entraîna au maniement du sabre, et nous constatâmes tous les deux que j’étais plutôt à l’aise avec cette arme. Il m’apprit les mouvements et les gardes de base, jusqu’à ce que je les maîtrise suffisamment pour m’attaquer aux assauts et aux feintes. Il devint vite évident que le sabre d’abordage était l’arme que je maîtrisais le mieux, et nous nous concentrâmes donc sur les leçons d’escrime, de plus en plus techniques.

– Si ça continue, haleta-t-il alors que nous étions en plein combat acharné, l’élève va finir par dépasser le maître !

Au même moment, comme pour confirmer ses dires, je profitai d’une ouverture dans sa garde pour arrêter mon sabre à quelques pouces de sa gorge.

Il me fusilla d’un regard noir et s’avança vers moi, m’obligeant à reculer jusqu’à ce que je me retrouve dos au mur, et que je sois forcée de baisser mon sabre pour ne pas lui transpercer la gorge. L’air menaçant, il attrapa mon visage et m’embrassa avec fougue.

À cet instant, la porte de la soute s’ouvrit à la volée. Ezra et moi sursautâmes et nous retournâmes d’un même mouvement vers l’intrus.

– J’en étais sûr ! persifla Billy, le visage déformé par un rictus mauvais. Vous vous cachez pour batifoler ensemble.

– C’est pas c’que tu crois, se défendit Ezra, j’apprends seulement à Eivy à manier le sabre, pour qu’elle puisse se défendre pendant l’abordage…

– Et ta langue dans sa bouche, c’est une nouvelle manière de manier le sabre ? rétorqua le jeune garçon, une lueur cruelle dans le regard. J’pense que le capitaine sera ravi d’apprendre ça !

Il tourna les talons et disparut dans la pénombre de l’entrepont. Tandis que le visage d’Ezra se décomposait, je m’élançai à la poursuite de Billy.

– Billy, attends ! Je sais que tu ne m’apprécies pas, mais si tu racontes ça au capitaine, c’est à Ezra que tu vas attirer des ennuis ! C’est ton ami, tu ne voudrais pas qu’il ait des problèmes, n’est-ce-pas ? C’est pas après lui que tu en as, c’est après moi !

Billy se retourna et me toisa avec tout le mépris dont il était capable.

– C’est vrai, c’est après toi que j’en ai. Si tu veux acheter mon silence, retrouve-moi cette nuit sur le pont de batterie pour un duel au sabre. Comme ça on saura si Ezra a eu le temps de t’apprendre ou non quelques passes.

Sur ce, il fit volte-face et disparut dans l’escalier. Ezra me rejoignit, et il ne cacha pas son inquiétude.

– Billy est un redoutable escrimeur, il va te faire mordre la poussière... Eivy, n’accepte pas ce duel.

– Je n’ai pas le choix, répliquai-je. Je ne peux pas lui donner raison, et encore moins te laisser t’attirer les foudres du capitaine.

À mesure que la journée déclinait et que l’heure du duel approchait, je fus envahie par une inquiétude croissante, qui finit par se muer en panique.

Ezra, qui s’était longtemps entraîné avec Billy, connaissait bien son style de combat et entreprit de me montrer quelles étaient ses principales attaques, contre-attaques, parades et ripostes. Mais mon angoisse grandissante m’empêcha de me concentrer, et elle contamina bientôt Ezra.

– Je serais à tes côtés, prêt à intervenir si jamais les choses tournent mal, tenta-t-il de me rassurer.

Mais nous savions tous deux que Billy, qui me vouait une haine féroce, ne me ferait pas de quartiers. Ce que nous ignorions, cependant, c’est que les choses allaient effectivement mal tourner, mais Ezra ne me serait d’aucun secours et Billy n’en serait pas la cause, bien au contraire.

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