20. Laissée-pour-compte

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Regagner le port en longeant la plage dans mon état fut un véritable calvaire, et je dus m’arrêter plusieurs fois pour reprendre mon souffle, non sans verser quelques larmes au passage. Il devait être près de midi désormais, la chaleur était atroce et le soleil cognait dur contre ma peau, mais je n’en avais cure. L’idée que Dan et tous les autres aient pu partir sans moi m’avait plongée dans un profond désarroi.

Qu’allais-je donc faire, désormais ? Essayer de m’enrôler dans un autre équipage ? Rester à Port Royal ? Est-ce que Dan, Adam, Ezra, et les autres allaient revenir un jour ? Allait-on m’enfermer pour le meurtre de Teddy et de Crâne-rasé ?

Épuisée, je finis par atteindre l’extrémité de la plage et je me retrouvai bientôt à l’entrée du port. Je croisai plusieurs passants qui me dévisagèrent avec des yeux ronds en se retournant sur mon passage. Je devais avoir fière allure avec mon poignard ensanglanté à la main, ma robe déchirée, mon œil tuméfié, ma lèvre éclatée, mon visage et mes bras couverts de sang séché, et je-ne-sais-quoi d’autre encore. Mais ça n’avait aucune espèce d’importance. La tête basse, je continuai vaillamment à boitiller le long du quai jusqu’à l’endroit où l’Ad Patres était amarré hier soir encore.

Lorsque je constatai par mes propres yeux que notre flotte n’était plus là, ce fut comme si mon cœur se déchirait une seconde fois. Je fus submergée de désespoir, puis ma colère finit par prendre le dessus.

C’était comme si j’étais victime de la plus haute trahison. J’avais été enlevée et battue, j’avais tué deux hommes, j’avais réussi à m’en sortir par un prodigieux miracle, et voilà que maintenant j’avais été abandonnée sur le port comme une vulgaire marchandise laissée-pour-compte. Je sentis la rage m’envahir et serrai de toutes mes forces le poignard dans ma main.

– T’es perdue, ma mignonne ?

Une main inconnue et pleine de crasse s’était posée sur mon épaule. Je tressaillis à ce contact et, sans réfléchir, je me retournai d’un mouvement vif et décrochai un formidable coup de poing à l’homme qui m’avait interpellée. J’en avais assez bavé comme ça pour aujourd’hui, je n’allais pas en plus me laisser me faire emmerder par un mendiant.

J’avais mis toute ma force dans ce coup, et le manche du poignard lui fit sauter une dent. L’homme s’étala au sol, inconscient. Je l’observai un instant, puis détournai les talons. Ma colère annihilait toute ma détresse et je préférai l’attiser plutôt que d’être de nouveau envahie par le désespoir ; cela rendait les choses plus faciles à supporter.

Mes pas me portèrent jusque chez Louise, la vendeuse de vêtements. Sa boutique était ouverte, et elle eut un hoquet de surprise en me voyant passer la porte.

– Doux Jésus ! s’écria-t-elle d’une voix suraiguë. Mais que t’est-il arrivée, ma petite ?!

– Je viens vous rendre votre robe, fis-je d’une voix morne. Désolée, j’ai perdu les chaussures.

Elle resta bouche-bée de stupéfaction en avisant la robe en lambeaux, tachée de sang, et dont la dentelle pendouillait lamentablement.

– Je voudrais des vêtements plus… pratiques, s’il vous plaît. Mettez-les sur le compte du capitaine Morcanth.

Comprenant qu’il s’était passé quelque chose de grave et que je ne voulais pas en parler, Louise n’insista pas et me fournit un pantalon, une ceinture, une chemise et de nouvelles bottes. Elle m’apporta également une bassine, dans laquelle je pus nettoyer mes bras et mon visage maculés de sang.

– Tu as de vilaines plaies qu’il faut suturer, remarqua-t-elle. Je ne suis pas médecin mais je sais coudre et…

– Allez-y, la coupai-je, déterminée à en finir au plus vite. Recousez-moi.

En ressortant de son échoppe une bonne heure plus tard, je me rendis sur le marché et profitai de l’agitation pour dérober une bouteille de rhum, tandis que le vendeur était occupé à marchander avec un client. Un peu plus loin dans la rue, je m’assis sur le seuil d’une boutique, débouchai la bouteille d’un coup de dent et avalai une longue rasade bien méritée après toutes ces émotions.

Tout en descendant la bouteille, j’observai la vie suivre son cours autour de moi. La ruelle poussiéreuse était animée, pleine de badauds qui faisaient leurs emplettes en bavardant et en riant. Des étals pleins à craquer de fruits et légumes colorés et d’épices odorantes étaient installés de part et d’autre de la rue, devant les maisons qui n’étaient pour la plupart que des cabanes construites avec du bois récupéré sur des bateaux échoués, peintes en bleu ou en rouge et recouvertes d’un toit en feuilles de palme. Quelques habitations étaient bâties en pierre blanchie à la chaux, appartenant sans doute aux gens les plus fortunés.

De là où je me trouvais, je pouvais distinguer au moins trois tavernes déjà ouvertes à cette heure-ci, d’où me parvenaient les exclamations enthousiastes des joueurs et des bribes de chansons paillardes. Je n’étais pas la seule à m’être assise sur le seuil d’une échoppe pour boire, et un ivrogne installé de l’autre côté de la rue leva son verre dans ma direction comme pour trinquer à distance.

Non loin de moi, un forgeron faisait cogner son marteau contre son enclume dans un tintement régulier que je trouvais étrangement apaisant. Je fermai les yeux et essayai d’imaginer, l’espace d’un instant, que j’étais encore à Morlaix. J’avais l’impression d’avoir parcouru tellement de distance depuis l’époque où je travaillais encore au Relais du Pêcheur ! Et voilà que maintenant j’étais sur le point de devenir une ivrogne mendiant dans les rues de Port Royal.

Je rouvris brusquement les yeux. Je n’allais pas me laisser abattre, je n’avais pas fait tout ce chemin pour en arriver là !

Je vidai ma bouteille d’un cul-sec et me relevai en époussetant mon pantalon. Il était temps de reprendre les devants, et une seule personne était susceptible de m'aider.

Je me rendis jusqu’à la sortie de la ville. Avec un léger frisson, je dépassai l’endroit où les deux hommes m’avaient enlevée hier soir, et m’engageai sur le sentier qui serpentait vers les hauteurs de l’île. En chemin, je croisai bon nombre de charrettes chargées de victuailles ; je fis signe à l’un des charretiers, qui arrêta ses mules à mon niveau.

– Où allez-vous, ma jolie ?

– Chez Henry Morgan, répondis-je en prenant place à ses côtés sur le banc.

– C’est là que je vais moi aussi ! répondit-il d’un ton enjoué. Je dois lui livrer quelques tonneaux de son rhum préféré. Il vous a embauchée comme main d’œuvre ? demanda-t-il en me jetant un coup d’œil tandis que la charrette reprenait sa route en cahotant.

– Non, je dois m’entretenir avec lui.

– Oh ! N’espérez pas obtenir un entretien avec lui aujourd’hui ! On raconte que le lieutenant-gouverneur est d’humeur massacrante et qu’il ne veut voir personne.

Je soupirai de lassitude, contrariée. Décidément ce n’était pas mon jour. Tant pis, je trouverai le moyen de lui parler coûte que coûte, qu’il le veuille ou non.

– Vous êtes une pirate, vous, pas vrai ? finit-il par demander, rompant le silence.

– Qu’est ce que vous fait dire ça ?

– Il est rare de croiser des demoiselles aussi amochées que vous ! Vous avez recousu vos plaies vous-même, ou quoi ?

Au même instant, la résidence du lieutenant-gouverneur se dessina devant nous. Je remerciai mon conducteur et sautai de la charrette.

En me dissimulant derrière les buissons, je m’approchai discrètement de la villa qui grouillait d’activité. Une demi-douzaine de charrettes encombrait l’allée, attendant d’être déchargées. Une armée de domestiques s’affairait dans tous les sens pour accueillir les livreurs et vérifier leurs marchandises ; d’autres encore, les bras chargés d’imposants bouquets de fleurs ou de gros ballots de tabac, faisaient des allers-retours entre la demeure et la petite grange située non loin de là. On devait sans doute être en train d’organiser quelque fête ou banquet.

Je profitai de l’agitation pour me faufiler dans la grange et attrapai le plus gros bouquet de fleurs disponible. En le tenant assez haut, je pouvais dissimuler mon visage et espérer entrer dans la villa sans me faire prendre.

Ce fut un succès, et je me retrouvai bientôt dans le hall d’entrée où régnait une grande confusion. Les domestiques fourmillaient dans tous les sens, concentrés sur leurs tâches, et personne ne fit attention à moi. J’emboîtai le pas à une femme aux bras chargés de draps, et montai les escaliers à sa suite.

– Que fais-tu ? Ces fleurs vont dans le salon ! lança-t-elle en voyant que je la suivais.

– Le gouverneur a changé d’avis et les veut dans son bureau…, marmonnai-je. Tu le connais, il est d’humeur changeante ces derniers temps…

– Mmh… dans ce cas, pose-les sur la petite table, là-bas, dans la pièce attenante à son bureau. Je ne pense pas qu’il souhaite être dérangé avec ça maintenant, il est en pleine entrevue avec Lord Vaughan.

La domestique disparut dans l’une des chambres, et je m’empressai d’entrer dans la pièce qu’elle m’avait désignée en prenant soin de fermer la porte derrière moi. Je posai le bouquet de fleur sur la table et m’approchai de la petite porte qui faisait la jonction entre ce petit salon et le bureau de Morgan.

– Vous m’emmerdez ! rugit une voix tonitruante que je reconnus comme étant celle d’Henry Morgan.

– Je vous rappelle que vous vous adressez au gouverneur de la Jamaïque, répondit une voix plus calme aux accents aristocratiques. En tant que lieutenant-gouverneur, vous êtes sous mes ordres et vous me devez le respect.

– Vous savez où vous pouvez vous le foutre, votre respect ?

– Cessez-donc vos gamineries, sir Morgan ! s’exclama le deuxième homme qui commençait à perdre patience. Moi non plus je ne vous apprécie pas, mais restons courtois, voulez-vous ? Je suis au courant que vous et votre beau-frère continuez à exercer votre patronage sur les flibustiers, pour vous remplir les poches grâce aux commissions qu’ils vous rapportent ! Cela est inadmissible, vous apportez la honte sur la Couronne britannique !

– Et qu’allez-vous donc faire, mon cher gouverneur ? rétorqua Morgan d’un ton moqueur. Je vous rappelle que vous êtes en pleine disgrâce et que toute la sphère politique n’a que faire de vos pleurnicheries.

Le dénommé Lord Vaughan ne répondit pas tout de suite, probablement offensé par les paroles du gouverneur en second.

– Eh bien, tout le monde ne me tourne pas le dos, voyez-vous, finit-il par ajouter avec assurance. Sachez que je maintiens d’excellentes relations avec mon prédécesseur, sir Thomas Lynch, celui qui vous a arrêté il y a trois ans et qui vous a renvoyé à Londres pour y être jugé. Sachez également que nous partageons les mêmes sentiments à votre égard, et que je compte lui envoyer aujourd’hui-même une missive dénonçant vos infâmes agissements.

– Je devrais vous tuer sur-le-champs, sale raclure de bidet !

– Cela ne ferait que précipiter votre chute. Écoutez, je suis au courant que vous parrainez la flotte dirigée par ce satané Daniel Morcanth, qui a levé l’ancre ce matin-même en provoquant un véritable esclandre. Dites-moi quelle est leur cible, et j’effacerais votre dette.

S’ensuivit un silence pesant, seulement perturbé par le tintement d’une bouteille qu'on reposait avec brutalité sur une table.

– Très bien, très bien ! beugla Morgan. Ils pourchassent le Nuestra Señora de Atocha et son escorte, qui font voile vers l’Espagne les cales remplies de l’or du Nouveau Monde.

– Vous voyez, quand vous voulez ! Merci pour ce précieux renseignement, qui ne fait que confirmer mes soupçons. Il faut dire que j’ai été bien inspiré ! Le navire le plus rapide de toutes les Caraïbes a levé l’ancre il y a une heure, pour intercepter le convoi espagnol et le prévenir d’une attaque imminente. Et par la même occasion, cela nous permettra d'éradiquer une bonne fois pour toutes plusieurs centaines de pirates en un seul coup. Ce serait dommage de ruiner le commerce qu’on s’évertue à maintenir avec l’Espagne pour quelques livres d’or, n’est-ce-pas ? ajouta-t-il d’un ton cruel.

Je m’écartai vivement de la porte, le cœur battant. Dan et les autres fonçaient droit sur un piège. Il fallait que je trouve un moyen de les prévenir au plus vite ; auquel cas, ils finiraient bientôt par tous se balancer au bout d'une corde.

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