16. Association de malfaiteurs

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La fièvre qui s’était emparée d’Adam l’immobilisa encore une partie de la matinée. Je lui préparai une tisane de racines d’échinacée pour faire baisser sa température et restai à son chevet en compagnie de Dan. J’en profitai donc pour raconter mon propre rêve à Adam, sous les oreilles attentives du capitaine.

Non sans difficultés, je tentai de leur expliquer tous les souvenirs, impressions, sentiments et perceptions qui m’étaient venus spontanément durant ce voyage dans la peau d’Astrid.

Je leur décrivis l’incroyable monde dans lequel vivait ma sœur, peuplé de machines improbables mettant en scène de petits personnages racontant des histoires, d’installations ingénieuses permettant de se laver sous une pluie d’eau chaude, de vaisseaux filants sous terre à grande vitesse, et de bâtiments de pierre et de métal tellement hauts qu’ils semblaient côtoyer les nuages.

Ils me laissèrent raconter tout cela sans me couper la parole, se contentant de hausser parfois les sourcils pour exprimer leur surprise. Je parlais avec fougue et empressement, encore sous le coup de l’émotion, et je butais régulièrement sur certaines phrases, essayant de trouver les mots les plus à même de dépeindre ce que j’avais vécu.

Lorsque ma tirade prit fin, mes deux auditeurs restèrent muets quelques instants le temps d’intégrer mes propos, abasourdis.

– Et tu penses que c’est la présence d’Adam qui t’as permis d’avoir cette vision ? finit par me demander Dan.

– C’est certain, répondit Adam à ma place. Je pense que j’avais raison en disant que le Destin voulait que nous nous rencontrions. Maintenant que c’est fait, il semble attendre de nous qu’on exécute ce pour quoi nous avons été réunis. Et il n’y a qu’une seule façon de découvrir quel est ce grand projet…

Au cours des jours qui suivirent, il fallut organiser l’expédition et assurer le ravitaillement nécessaire à une nouvelle traversée de l’Atlantique. Dan confia cette tâche à son second, William Falk, et au cambusier. De ce fait, le capitaine put se consacrer à son autre projet : trouver une justification cohérente à ce nouveau voyage, car selon lui, peu de marins accepteraient de se lancer dans la quête d’un objet inconnu, sorti tout droit du rêve d’un de ses hommes.

Ainsi, Dan s’évertua à recueillir les rumeurs qui couraient à Port Royal, et il finit rapidement par apprendre que, par un heureux hasard – à moins que ce ne soit encore un coup du Destin – un convoi espagnol s’apprêtait à quitter l’Amérique du Sud, avec plusieurs navires transportant une cargaison d’or et de pierres précieuses à destination de l’Espagne. Dan jugea que c’était une véritable aubaine, qui permettrait non seulement de donner une justification satisfaisante à notre voyage, mais surtout de nous enrichir considérablement au passage. Je ne l’avais jamais vu aussi bouillonnant d’excitation, et son enthousiasme contamina vite tout l’équipage, moi y-compris.

Lorsqu’il annonça publiquement l’objet de notre voyage, une foule de prétendants se pressa sur le port pour tenter leur chance de se joindre à l’aventure.

Moins d’une semaine avant le départ, l’excitation était à son comble à bord de l’Ad Patres et tout l’équipage était au bord de l’ébullition. Tout en enroulant des cordages sur le pont, j’observai d’un œil amusé les péripéties des pauvres hommes chargés de faire embarquer les centaines de poulets, cochons et moutons sur le navire, lorsque quelqu’un posa sa main sur mon épaule. M’attendant à voir Hans, j’écarquillai les yeux de surprise en reconnaissant Ezra.

– Qu’est-ce que tu fais là ? m’étonnai-je.

– T’es pas heureuse de me voir ? badina-t-il en me refaisant le coup du sourire charmeur.

– Disons que… je suis surprise de te voir ici. Le capitaine est au courant que tu es à bord ?

– Sans doute, vu que c’est lui qui m’a recruté.

– Quoi ? Tu as intégré l’équipage ?

Il hocha la tête sans se départir de son beau sourire, visiblement ravi. Décidément, je n’étais pas au bout de mes surprises.

– Tu ne m’avais pas dit que tu étais marin.

– J’te l’aurais dit si tu me l’avais demandé, me charria-t-il. Mais pour être plus précis, je suis servant de pièce. Mon gagne-pain, c’est les canons et la mitraille. Je servais sous les ordres du capitaine Monbars, celui qu’on appelle l’Exterminateur… mais j’me suis méchamment brouillé avec lui et j’ai dû quitter l’équipage car j’étais à deux doigts de finir en chair à canon. Tu comprends l’ironie, pour un artilleur…

Il s'esclaffa face à ce trait d’humour et j’en fis autant, charmée par son rire communicatif.

– Quand j’ai entendu dire que Squally Dan recrutait j’ai sauté sur l’occasion. J’pouvais pas laisser passer pareille chance ! Surtout que ça faisait bien longtemps qu’on n’avait pas organisé une attaque groupée de cette ampleur.

– Une attaque groupée ? répétai-je sans comprendre.

– Eh oui ma jolie ! L’annonce vient d’être faite. Regarde.

Il me montra du doigt le quai, où Dan était en pleine conversation avec un groupe d’hommes aux coiffures extravagantes et aux costumes bariolés.

– Tu vois celui avec le gros chapeau tout emplumé ?

Je m’attardai sur le personnage qu’il me désignait, un homme corpulent vêtu à la dernière mode, avec un pourpoint surchargé de dentelles et de franges, une culotte rouge vif et des souliers à talons, sans oublier son large chapeau couvert de plumes de faisan.

– C’est sire Henry Morgan, le lieutenant-gouverneur de la Jamaïque. T’as peut-être déjà entendu parler de lui ? C’est un ancien flibustier bien connu pour avoir pillé Cuba, Porto Bello, et il s’est même emparé de Maracaïbo ! Il y a cinq ans, il a formé la plus grande flotte de flibustiers des Caraïbes, avec pas moins de trente-sept navires, et il a réussi à faire tomber Panamá. Il est rentré en Jamaïque avec les cales remplies d’or… on en parle encore dans toutes les Antilles. C’est une vraie légende de la flibuste en chair et en os.

– Et il a été fait gouverneur de l’île ? m’étonnai-je.

– Aye, par le roi Charles II en personne ! C’est grâce à Morgan que les pirates sont encore tolérés dans le coin malgré le Traité de Madrid qui l’interdit…

Je buvais les paroles du jeune homme, captivée par son récit sur la piraterie antillaise. J’avais encore tellement de choses à apprendre !

– Et qui sont les autres hommes qui parlent à Henry Morgan et à Squally Dan ?

– Ce sont d’autres capitaines pirates qui se joignent à notre expédition. Le gros balèze, c’est Monbars l’Exterminateur, un vrai taré qui ne vit que pour faire couler le sang espagnol… On a aussi le chevalier de Grammont, Alexandre Bras-de-Fer, Laurens de Graaf… Que des pointures, si tu veux mon avis. On va partir à la chasse au galion espagnol avec une véritable armada et je suis sûr qu’on entendra encore parler de cet exploit pendant des décennies !

Les paroles d’Ezra me galvanisèrent et mon cœur s’emballa à l’idée que j’allais prendre part à cette épopée formidable. Moi, Eivy Storm, première femme pirate de l’équipage de Squally Dan, présente lors de la fabuleuse prise d’un convoi espagnol chargé d’or et de trésors… Les yeux perdus dans le vide, j’imaginai la tête que feraient Jean et Ambroise quand ils apprendraient mes futurs exploits.

Les quelques jours qui précédèrent notre départ semblèrent filer à toute vitesse. Je passai le plus clair de mon temps libre en compagnie d’Ezra, qui se fit une joie de me faire visiter la ville que je n’avais fait qu’entrevoir lors de mes quelques excursions.

Tout était tellement différent de la France, à commencer par le climat. Nous avions beau être en plein mois de décembre, la chaleur était étouffante et le ciel ensoleillé. Étant plutôt habituée au froid, ces températures m’étaient difficilement supportables et je me réjouissais de la petite brise marine qui rafraîchissait l'air un tant soit peu.

Le paysage était d’une beauté à couper le souffle : les plages de sable blanc, l’eau turquoise pleine de poissons aux couleurs vives, la végétation luxuriante, les montagnes qui dominaient le nord de l’île… le tout était un vrai régal pour les yeux, mais aussi pour l’odorat : le parfum des fleurs embaumait l’air, et le marché exhalait une multitude d’odeurs épicées et suaves.

La population de Port Royal était, elle aussi, une vraie source de dépaysement pour moi. On pouvait y croiser des gens de toutes les nationalités, que ce soient des boucaniers irlandais ou des esclaves à la peau noire comme l’ébène. Mais la plus grande originalité, à mes yeux, résidait dans le mode de vie libéré des habitants. Ici, pas de prédications religieuses à tous les coins de rue, ni d’exécutions publiques, ni même de soldats chargés de faire régner l’ordre. Chacun vaquait à ses occupations comme bon lui semblait, privilégiant le commerce de produits exotiques et les lieux de réjouissance. La ville croulait sous l’abondance de tavernes et de bordels qui ne faisaient que répondre à la forte demande des habitants et marins de passage, et il y régnait une perpétuelle ambiance de fête et de débauche.

Je n’avais quitté la Bretagne que depuis quelques semaines, mais j’avais l’impression que mon ancienne vie était à mille lieues de moi, et elle me parut bien fade en comparaison de ce que je vivais dorénavant.

Les quelques jours passés à Port Royal me permirent de constater à quel point Dan était un capitaine réputé. Le nom de Squally Dan était sur toutes les lèvres, et était apparemment synonyme de gloire dans toutes les Caraïbes. Mon amant m’emmena dans les meilleurs tavernes et me présenta quelques uns de ses amis, dont certains avaient déjà navigué avec Dan. Avec admiration, j’écoutai leurs récits pleins de vie, vantant les exploits de ce capitaine intrépide et redoutable. Je pris conscience que je ne savais que très peu de choses sur lui ; j’eus l’impression de le découvrir sous un jour nouveau, et c’est avec une grande admiration que je le considérai désormais. Pleine de fierté, je me pavanai dans toute la ville en racontant à qui voulait bien l’entendre que je faisais partie de l’équipage de Squally Dan.

Mais stupide comme j’étais, il fallut bien sûr que je m’attire des ennuis et que je me retrouve dans un sacré pétrin quelques heures seulement avant le grand départ.

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Avec tout mon amour. »


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