3. Rêves d'évasion

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Je fis ma première fugue environ quatre ans après mon arrivée à l’hôpital. Ce fut ma toute première tentative, mais aussi la plus concluante.

C’était durant une journée d’été, alors que le mois d’août touchait à sa fin. L’atmosphère était particulièrement pesante à l’hôpital, la chaleur inhabituelle de cet été-là ayant accru la propagation des maladies. Il ne faisait pas bon vivre à l’hôtel-Dieu à cette époque : les salles étaient remplies de malades qui agonisaient sur leurs lits, et la surabondance de corps transpirants de maladie et le manque d’aération rendaient les lieux irrespirables. Les bonnes sœurs étaient constamment occupées et je dois reconnaître que leur investissement auprès des malades était hautement honorable.

Tous les ans, lors de ces inévitables périodes épidémiques, les bonnes sœurs étaient donc trop absorbées par leurs patients pour nous asséner leurs interminables leçons de catéchisme qui nous faisaient tant horreur. De manière à pouvoir profiter de ce temps libre, mes camarades et moi avions établi une sorte de roulement afin de se répartir les corvées obligatoires. Ainsi, pendant que quelques enfants aidaient les religieuses dans leurs tâches, les autres pouvaient aller mendier en ville.

Ces moments de vagabondage dans les rues de Morlaix étaient de véritables bouffées de fraîcheur et de liberté nous permettant de fuir, l’espace de quelques heures, l’atmosphère étouffante de l’hôpital.

J’étais devenue inséparable de mes amis, Jean et Ambroise, deux garçons qui avaient plus ou moins le même âge que moi et avec qui je partageais le même désir d’évasion. Nous formions une sacrée équipe, tous les trois, toujours à faire les quatre-cent coups au grand désarroi des bonnes sœurs. Celles-ci avaient maintes fois tenté de nous séparer, mais ces tentatives s’étaient toujours soldées par un échec. Nous passions le plus clair de notre temps à échafauder toutes sortes de plans visant à nous soustraire de la surveillance des religieuses, à voler de la nourriture dans les cuisines, ou encore à chaparder des médicaments dans la pharmacie pour ensuite aller les revendre sur le marché. Mais notre plus grand coup, qui restera gravé dans la mémoire de tous, fut le jour où nous avions surpris sœur Marguerite et le médecin de l’hôpital en train de fricoter dans le petit débarras qui jouxtait la salle des accouchements. Nous avions alors réussit à les enfermer dans ce placard, les obligeant à tambouriner à la porte pour que sœur Catherine vienne les délivrer, ce qui eut pour effet de révéler au grand jour leur liaison secrète. Certes, sœur Marguerite fut renvoyée et certainement excommuniée, et nous reçûmes une sévère correction que nous sommes pas prêts d’oublier, mais cela en valait largement la peine et l’évocation de cette affaire nous fait, aujourd’hui encore, nous tordre de rire.

Malgré toutes les peines que l’on pouvait leur causer, les bonnes sœurs éprouvaient une certaine tendresse pour Jean, Ambroise et moi, et je suis sûre que certaines de nos blagues les amusaient, elles aussi, même si elles ne voulaient pas l’admettre et qu’elles s’évertuaient inutilement à nous corriger à coups de bâton.

Il faut dire que notre trio ne manquait pas de charme. Jean avait quelques années de plus que moi ; c’était un garçon dégingandé, aux cheveux bruns hirsutes et au visage étrangement criblé de taches de rousseur. Grand et fort pour son âge, c’était un éternel bagarreur, et gare à celui qui lui chercherait des noises ! Quand il n’était pas en colère, Jean était néanmoins un garçon doté d’un grand humour qui lui valut d’être apprécié de tous. C’était aussi le cas d’Ambroise, qui, à défaut d’avoir un humour indéfectible, possédait un charme certain. Ambroise, qui devait avoir le même âge que moi – soit environ douze ans au moment des faits – était un jeune homme plein de vie, au physique plutôt avantageux. Ses cheveux blonds et ses yeux bleus ne faisaient qu’accentuer la beauté naturelle de ses traits, et son port de tête altier, ainsi que sa posture droite, lui donnaient vaguement l’air d’un aristocrate. Il racontait d’ailleurs à qui voulait l’entendre qu’il était le fils illégitime d’un riche homme d’affaires issu de la haute bourgeoisie, mais que son statut de bâtard lui avait valu d’être refourgué à l’hôtel-Dieu tel un vulgaire orphelin. À défaut d’avoir une force physique telle que Jean, Ambroise possédait un puissant intellect, une soif de connaissances inépuisable et une grande générosité. Il était chérit par toutes les bonnes sœurs, et c’était généralement lui qui nous sortait de l’embarras quand nous nous faisions prendre lors de nos manigances.

Quant à moi, j’incarnais le grand désespoir des bonnes sœurs. Ces dernières attendaient beaucoup de moi, et ce qui était facilement pardonné à mes amis m’était sévèrement reproché. Je savais très bien que cette injustice était dû au fait que j’étais une fille, et que les sœurs étaient beaucoup plus tolérantes envers les garçons parce qu’ils étaient, justement, des garçons. Les attentes des bonnes sœurs envers moi me dépassaient ; elles souhaitaient certainement que je devienne comme elles et que je suive leurs traces, mais j’aspirais à autre chose et ne pouvais me résoudre à entrer dans leur moule. C’est suite à leurs incessantes punitions, corrections et autres réprimandes que j’obtins le statut de calamité et de cancre de l’hôpital, même si, je le sais, ces bonnes femmes m’appréciaient tout de même, en dépit de mon caractère revêche et de mon comportement rebelle indigne d’une jeune fille.

Pour ma part, je n’avais que faire de leur enseignement religieux et, bien que je les assistais dans leurs travaux sans rechigner, je rêvais d’autres horizons.

C’est pour cela que je chérissait nos escapades, à Jean, Ambroise et moi, lorsque nous parcourions la ville pour mendier. Souvent, nous nous asseyions sur le port pour regarder les bateaux aller et venir, en nous imaginant embarquer sur l’un d’eux vers une destination inconnue. L’année précédente, nous avions entendu dire qu’un navire français avait accosté sur l’île Bourbon avec à son bord plusieurs hommes mandatés de coloniser cette île, et nous rêvassions en imaginant ce à quoi pouvait bien ressembler une telle île tropicale, tout en savourant la nourriture que nous avions volé aux cuisines. Ces moments de répit étaient une vraie bouffée de fraîcheur pour nous, et nous pouvions passer plusieurs heures à rêver d’évasion avant de retourner mendier dans les rues.

Il ne nous fallut d’ailleurs pas longtemps avant de nous rendre compte que le vol rapportait beaucoup plus que la mendicité. Il n’était pas si difficile de faire les poches des bourgeois qui arpentaient les rues de la ville, et nous devînmes rapidement une bande de larrons expérimentés.

Pour des enfants tels que nous, l’argent ainsi récolté était largement suffisant pour subvenir à nos besoins, et c’est ainsi que nous commençâmes à échafauder des plans pour nous enfuir de l’hôpital et quitter la ville.

– Le soir, c’est le meilleur moment pour mettre les voiles, quand les sœurs dorment, s’énerva Jean.

– Mais non, je te dis ! renchérit Ambroise après avoir discrètement subtilisé la bourse d’un bourgeois qui passait par là. En pleine journée, pendant qu’on est dehors comme maintenant, c’est le moment idéal.

– Dans tous les cas, une fois qu’on est libres, qu’est-ce qu’on fait ? demandai-je, exaspérée par leur dispute qui durait depuis le début de l’après-midi.

– On rêve tous de partir d’ici, non ? avança Ambroise. Il paraît que la grande caravelle qui est amarrée au port part dans trois jours en direction des Indes, et qu’elle fera une escale à Portsmouth. De là, il ne nous sera pas difficile de trouver un autre bateau pour Londres. Et si nous embarquions pour l’Angleterre ? Eivy vient de là-bas et elle sait parler l’anglais, peut-être même réussirons-nous à retrouver sa famille !

– On ne peut pas, répliqua Jean d’un ton impatient. N’oublie pas que Londres est infestée par la peste !

Les paroles d’Astrid me revinrent alors en mémoire. L’année précédente, je lui avais dit que Londres avait été frappée par une épidémie de peste, et que, en dehors de quelques téméraires, le commerce avec l’Angleterre avait été interrompu, et que les autorités de Bretagne craignaient une possible contamination de nos terres.

« Ne t’inquiète pas pour la peste », m’avait alors dit Astrid, sans se départir de son éternel calme. « Elle ne touchera pas la France et, durant les premiers jours de septembre de l’année prochaine, Londres brûlera dans un grand incendie et cette catastrophe permettra d’anéantir l’épidémie. »

Ce n’était pas la première fois qu’elle me faisait ce genre de prévision. Plus tôt cette année-là, en janvier, elle avait prédit que le roi Louis XIV allait déclarer la guerre à l’Angleterre, pour venir en aide aux Provinces-Unies. Cela semblait incroyable, mais son présage s’était avéré vrai. Je ne savais pas quoi penser, si j’étais simplement folle ou si j’avais – moi ou mon amie imaginaire, mais cela ne devait pas faire grande différence – des dons de divination. Néanmoins, cela me permit d’avoir suffisamment confiance en Astrid et en ses prédictions. Sachant que nous étions fin-août, le soit-disant grand incendie de Londres n’aurait lieu que dans quelques jours. Cela nous laissait largement le temps de prendre un bateau pour Portsmouth, puis pour Londres. De plus, la perspective de regagner mon pays natal et, qui sait, de retrouver ma famille, me transcendait.

– Ça vaut le coup d’essayer, m’exclamai-je, le regard perdu au loin. Quelque chose me dit que la peste ne sera plus qu'un mauvais souvenir le temps que nous arrivions à Londres. Et puis, vu que personne ne veut y aller, ils doivent manquer de matelots, ce qui nous laisse toutes nos chances de nous faire embaucher à bord de la caravelle.

Mes deux amis se tournèrent vers moi, l’air légèrement surpris.

– Alors, me fit Ambroise, un sourire grandissant aux lèvres, tu es partante pour l’Angleterre ?

Jean me regarda en fronçant les sourcils, visiblement peu convaincu par cette idée.

– Oui, confirmai-je. Plutôt deux fois qu’une !

Jean poussa un soupir et Ambroise éclata de rire, ravi. Il écarta les bras pour nous serrer contre lui, au grand dam de Jean qui, exaspéré, leva les yeux au ciel.

– Très bien, finit-il par se résigner. Si Eivy est partante, je vous suis. Et quand partons-nous ?

– La caravelle lève l’ancre dans trois jours. Alors, nous aussi !

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