15. Mélancolie et cartographie

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Astrid referma son ordinateur portable d’un coup sec en poussant un gros soupir de frustration. Une fois encore, ses recherches sur le Net étaient restées infructueuses. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir persévéré : depuis qu’elle avait appris à utiliser un moteur de recherche, il y a bien des années de ça, elle s’était toujours évertuée à taper toutes sortes de mots-clés et à faire d’innombrables recherches pour tenter de déceler le moindre indice qui pourrait confirmer que sa propre sœur, disparue en mer il y a des années, avait bel et bien survécu et voyagé dans le temps.

C’était une idée stupide et fantaisiste, Astrid en avait bien conscience. Le psychologue qu’elle voyait régulièrement depuis le tragique accident la félicitait constamment pour son imagination débordante, mais lui avait maintes fois conseillé de ne pas accorder trop de crédit à ces pseudo-conversations télépathiques.

C’était facile à dire pour quelqu’un qui n’avait jamais vécu ce qu’elle vivait au quotidien. Son lien avec le « fantôme » de sa sœur était particulier et incroyablement réaliste. Comment toutes ces fables pouvaient-elles sortir de son imagination ?

Astrid ouvrit le tiroir de son bureau et s’empara du carnet où elle notait tout ce qu’Eivy lui racontait. Elle y inscrivit les événements récents que sa sœur lui avait rapporté : l’arrivée à Port Royal, la rencontre avec Adam, et cette histoire de « paradoxe temporel ». Au moins, même si tout ça n’était que fabulations, elle tenait-là une bonne intrigue de roman.

Tout en écrivant dans son carnet, la jeune femme se fit la réflexion que ces trois-là, Daniel le redoutable et ténébreux pirate, Adam le mystérieux homme tatoué, et Eivy, la jeune « sorcière » frivole, constituaient vraiment un trio de choc et elle aurait tout donné pour les voir à l’œuvre.

Quand elle eut fini de noircir plusieurs pages, elle se leva, alluma la télévision sur l’une de ces horribles chaînes d’informations qui ne parlaient que de désastres et de conflits, et se campa à la fenêtre dont la vitre était battue par la pluie.

Du haut du sixième étage de son immeuble londonien, elle avait une vue imprenable sur le quartier de Whitechapel. D’ordinaire animé, le quartier populaire semblait particulièrement maussade en cette fin de journée pluvieuse.

En adéquation avec la météo, son humeur aussi était morose. « Comme d’habitude, après tout », se dit-elle en soupirant. Cela faisait quinze ans maintenant qu’elle n’arrivait plus à se départir de sa tristesse et de sa mélancolie. Ses interminables séances chez le psychologue et les antidépresseurs qu’elle prenait depuis des années n’avaient jamais réussi à lui rendre sa joie de vivre, et elle ne se sentait vraiment vivante qu’au travers des aventures imaginaires de sa sœur, aussi improbables soient-elles.

Après avoir pris une douche et s’être rapidement habillée, Astrid sortit de son petit studio et s’engouffra dans le métro. Lorsqu’elle descendit à Covent Garden, l’averse s’était calmée et les rues avaient retrouvé leur effervescence habituelle tandis que le jour avait déjà commencé à décliner. Elle slaloma entre les passants jusqu’au Cross Keys, son pub de prédilection à l’extravagante façade victorienne ornée de colonnes marbrées et d’un bas-relief couvert de dorures, représentant des chérubins tenant deux clés entrecroisées.

Son amie Marcia, avec qui elle avait rendez-vous, était déjà là et l’attendait à leur table fétiche. Elle avait déjà commandé deux pintes de la bière fortement houblonnée qu’elles chérissaient tant et lui fit un immense sourire lorsqu’elle la vit arriver.

Marcia était la véritable meilleure amie d’Astrid, dans la mesure où elle, au moins, était bien réelle.

- Alors, il y a du nouveau ? s’enquit la jeune fille au visage rond et jovial.

- Oui ! répondit Astrid en lui rendant son sourire tout en prenant place à ses côtés.

Les deux jeunes filles s’échangèrent quelques banalités courantes, puis Astrid prit son ton de conteuse et commença à lui narrer les dernières aventures d’Eivy avec force commentaires et quelques exagérations pour rendre son récit plus épique.

Astrid et Marcia se connaissaient depuis l’enfance. Marcia avait rencontré les jumelles alors qu’elles étaient encore toutes les trois à l’école primaire, quelques années avant le décès d’Eivy. Depuis, elle avait toujours soutenu Astrid et se régalait de ses histoires mettant en scène sa sœur disparue. Bien sûr, elle savait que tout cela n’était que fantaisies, mais elle prenait un plaisir certain à suivre les aventures romanesques d’Eivy, sorties tout droit de l’imagination d’Astrid. Les deux amies pouvaient passer des journées entières à en discuter, et elles passèrent les heures qui suivirent à spéculer sur une éventuelle histoire d’amour entre Eivy et Daniel, telles deux adolescentes devant un feuilleton à l’eau-de-rose.

Astrid pouvait tout raconter à Marcia sans la moindre gêne, et cela lui faisait un bien fou de pouvoir se confier sur ses états d’âme sans passer pour une timbrée.

J’ouvrais les yeux, le cœur battant et le souffle court. J’étais dans ma cabine, allongée sur mon lit, et les premières lueurs du jour filtraient par le hublot. Je restai un moment allongée à me remémorer mon rêve. J’avais rêvé que j’étais Astrid, que je voyais par ses yeux, entendais par ses oreilles, et avais partagé ses pensées. Je pouvais même encore ressentir la profonde mélancolie de ma propre sœur. Ça avait semblé tellement réel…

J’eus soudain la certitude que ce n’était pas qu’un simple rêve. J’avais réellement voyagé et m’étais retrouvée dans le corps de ma sœur. Elle n’avait pas perçu ma présence, mais moi j’avais vu, entendu, ressenti et pensé tout ce qu’elle avait vécu pendant ce moment, comme une spectatrice passive prisonnière de son corps. C’était incroyable !

Je me rappelais qu’Astrid m’avait déjà expliqué le principe du voyage astral durant l’une de nos conversations spirituelles. Mon esprit était-il sorti de mon corps cette nuit, pour aller jusque dans le sien ?

Je me levai précipitamment et sortis en trombe de ma cabine. Il fallait que je raconte ça à Dan ! Je toquai brièvement à sa porte et entrai sans attendre sa réponse, puis me figeai sur place. Le capitaine n’était pas seul ; Adam était là lui aussi, allongé sur le canapé, le visage tordu de douleur. Dan était agenouillé à son chevet, les traits tirés et l’air épuisé.

- Que se passe-t-il ? demandai-je, inquiète.

- Je l’ignore, avoua Daniel. Adam s’est réveillé en hurlant et en se tordant de douleur, il est arrivé ici quelques minutes avant toi. D’ailleurs, que fais-tu ici ?

Sans répondre, je m’avançai vers Adam qui gémissait faiblement, le visage trempé de sueur.

- Tu as fait un rêve qui n’en était pas un, toi aussi, n’est-ce pas ?

Adam ouvrit les yeux et me dévisagea. Je ne saurais expliquer ce qu’il se passa entre nous à cet instant, mais je sus qu’il me comprenait et que nous avions tous les deux vécu une expérience surnaturelle cette nuit-là. J’eus la conviction que non seulement Adam avait également fait une sorte de voyage astral, mais aussi que cela avait été provoqué par notre rencontre. Nous étions tous les deux des « paradoxes temporels » reliés par un lien mystique et inexplicable, et notre proximité physique sur le navire avait certainement déclenché ce phénomène.

Toutes ces pensées me frappèrent comme un éclair, et je restai le souffle court face à ce flot d’impressions étranges qui me submergèrent.

Adam parvint à se redresser en grimaçant et nous regarda tour à tour, Dan et moi.

- Je ne saurais vous expliquer ce que j’ai vécu cette nuit, formula-t-il d’une voix rauque. Mais il s’est passé quelque chose. Regardez.

À gestes précautionneux, il se leva et enleva péniblement sa chemise, se retrouvant torse-nu devant nous. J’avais déjà aperçu les nombreux tatouages géométriques sur son torse, la veille dans l’obscurité de la taverne, mais ce n’était rien par rapport à ce que je pouvais en voir désormais. Chaque millimètre de sa peau était tatoué ; les étranges motifs couraient du bas de son visage à son cou, ses épaules, ses bras et jusqu’au bout de ses doigts. Je n’avais jamais rien vu de pareil. Lorsqu’il se retourna, j’en restais le souffle coupé : l’intégralité de son dos était également tatouée de lignes droites et de courbes entrelacées, formant des motifs ressemblant étrangement aux cartes accrochées aux murs de la cabine de Daniel.

- C’est une carte ! s’exclama Daniel, confirmant mon intuition. Quelle précision remarquable… je n’en ai jamais vu de semblable ! ajouta-t-il, stupéfait et visiblement admiratif.

- Ça va vous paraître étrange, mais… je crois qu’elle cherche à m’indiquer quelque chose.

J’étais incapable de lire une carte ; pour moi, ce n’étaient que des lignes enchevêtrées qui ne m’évoquaient rien. Mais j’imitai tout de même Daniel et me rapprochai pour observer de plus près le dos d’Adam.

À proximité de sa colonne vertébrale, une zone semblait fortement enflammée. Daniel posa son index sur la peau rougie et enflée.

- C’est là que tu as mal, n’est-ce pas ?

Pour toute réponse, Adam grogna de douleur.

- Tu as raison, affirma Dan d’un ton enthousiaste. On dirait que ta douleur nous indique une position géographique. Et on dirait bien que c’est l’Angleterre.

Il fit précipitamment le tour de son bureau et s’empara d’une carte recouverte d’annotations et de calculs. Adam et moi l’observâmes tandis qu’il reportait le point situé sur le dos d’Adam sur sa propre carte.

- J’ai fait un rêve étrange, murmura Adam. Il y a… quelque chose là-bas dont nous devons absolument nous emparer. Je n’ai pas bien compris ce que c’était mais j’ai la certitude que c’est d’une importance capitale.

Une lueur d’excitation se mit à flamboyer dans les yeux de Dan.

- Dans ce cas, il ne nous reste plus qu’à aller découvrir de quoi il s’agit.

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