Chapitre 1 : La parole d'un homme

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Quel est le sens véritable d'une promesse ?

Si quelques mots avaient le pouvoir de changer une vie, ou même plusieurs, et qu'il suffisait de les prononcer pour accomplir une destinée, quelqu'un aurait-il le courage de le faire en ignorant toutes les conséquences en résultant ?

Chacun des êtres ayant foulé la surface de la terre menait finalement une vie dictée par les engagements : la scolarité, l'orientation, le travail, l'amour, le mariage, les enfants, la vieillesse... Nous prêtions serment lorsque nous témoignions, et nous offrions volontiers des gages de sincérité afin d'exhiber une certaine maturité, elle-même évaluée sur les promesses tenues et menées à terme.

Mais au fond, nous prenions tout cela à la légère. De nos jours, rares étaient ceux qui étaient prêts à risquer tout ce qu'ils possédaient, y compris les biens matériels, les liens affectifs, ou même leur vie, afin d'honorer leur parole par des actes. Pour ma part, j'étais persuadé que le destin les attendait de pied ferme au coin de la rue, afin de leur rappeler qu'ils avaient bafoué leur honneur et laissé pousser des ronces autour des cœurs brisés par leurs engagements manqués.

Car oui, j'étais de ceux qui n'ont qu'une parole. Mes parents m'avaient inculqué dès mon plus jeune âge qu'il était essentiel d'honorer chaque décision prise, et d'en assumer les conséquences, quelles qu'elles soient. Alors je ne m'engageais pas à la légère, car j'étais prêt à prendre tous les risques, à consentir à tous les sacrifices, ou à commettre les pires infamies si cela me permettait de ne pas traîner dans la boue mes valeurs et mes convictions.

Tout cela, simplement pour conserver un honneur qui était peut-être dénué de sens...

***

Le soleil brûlait sur Sagamihara. L'année scolaire était déjà reléguée aux archives alors que le calendrier affichait encore le vingt-neuf juin. Un doux parfum de saison estivale prenait progressivement place dans les rues animées du quartier que j'habitais. Chacun se réjouissait des instants qu'il allait vivre, et des souvenirs qui allaient être créés. Pour ma part, je me trouvais bien loin de ces effusions de joie, à des années lumière de cette ambiance se construisant peu à peu autour de moi.

Car j'étais sur la côte, face à la mer, scrutant d'un œil attentif la course frénétique des vagues qui allaient et venaient, comme il leur avait été dit de le faire depuis la nuit des temps. Il m'arrivait souvent de me perdre dans le bleu de l'océan. Il semblait comme embrasser le ciel et ne faire qu'un avec lui. Je me complaisais d'ailleurs souvent devant ce tableau dans lequel on ne pouvait vraisemblablement pas définir les frontières des eaux. Le soleil s'y reflétait en des moutons de lumière semblables à des cristaux scintillant dans le rideau couleur smalt s'étendant à perpétuité.

Je soupirai, laissant au vent une fraction de mes sentiments pour qu'il les emporte ailleurs. Baissant les yeux, je posai un genou sur le sol jonché de cailloux rouges, pour enfin m'entretenir avec mon passé gravé dans la roche.

« Il y a maintenant plus de dix ans que vous nous avez quitté, et pourtant, il m'arrive parfois de l'oublier et de vous penser à mes côtés. »

Je n'obtins aucune réponse. Shinichi Yamada et sa femme, Yuki étaient morts en octobre 2001, me laissant comme seul et unique orphelin derrière eux. J'avais cependant été victime d'un heureux hasard, puisqu'il se trouvait que notre voisine exerçait la profession d'assistante maternelle et se porta volontaire pour devenir ma tutrice. Je pus donc conserver la maison de mes parents et continuer à y habiter, sous réserve d'être sous sa constante surveillance à elle, ainsi qu'à celle de l'aîné des enfants dont elle s'occupait.

Ma majorité me surprit comme la tempête se formait sans aucune sommation. En un clin d'œil, douze ans s'étaient écoulés, me laissant désormais seul responsable de mes actions. J'habitais toujours cette maison que m'avaient légué mes ascendants, et celle qui était jusqu'alors ma tutrice devint une amie que j'aidais dès que je le pouvais, et qui me le rendait en me conseillant lorsque je faisais face à des dilemmes d'ordre professionnel ou personnel.

J'étais finalement satisfait d'être parvenu à trouver un équilibre. Mon diplôme d'études secondaires en poche, j'allais bientôt confirmer mon engagement chez les sapeurs pompiers par un concours afin d'acquérir le statut de professionnel plutôt que de volontaire. Il allait cependant falloir que je repousse l'échéance d'un an, puisque je m'étais engagé auprès d'un ami cher en lui promettant de rester une année de plus au lycée avec lui, tout cela pour prolonger la durée de vie de notre groupe de musique.

Car j'étais le guitariste du groupe de « cover artists » le plus populaire de notre lycée, et cela comptait beaucoup pour mon camarade qui était à la fois le vocaliste et le meneur de la bande. D'un an plus jeune que moi, il allait être incapable de maintenir en vie notre projet si nous partions, moi et l'autre vocaliste qui étions du même âge. Je me fus donc engagé de repartir pour une année de plus, et je devais signer mon inscription à la classe préparatoire d'ici quelques jours.

Une fraîche brise vint me taquiner la joue jusqu'à se glisser dans le col de ma chemise. Cela me tira de mes songes par une sensation vivifiante et rafraîchissante en ces jours de chaleur. Ainsi, je changeai les fleurs de la tombe de mes parents, afin d'y disposer quelques magnolias roses soigneusement entretenus dans un vase. Je lâchai un dernier regard aux portraits de ce couple m'ayant donné naissance qui étaient incrustés dans la pierre, avant de tourner le dos au passé pour penser à l'avenir. Car le futur m'appelait, et il n'allait pas manquer de me rappeler que je lui avais tourné le dos si je trahissais aujourd'hui mon engagement.

Cet avenir se nommait Erika Kurenai. Elle était ma précieuse amie d'enfance. Nous nous connaissions depuis des années, et mon affection envers elle avait grandi en même temps que nos corps pour devenir un amour porté à maturité. La jeune fille était un bout-en-train qui me tirait des abîmes de l'introversion et de la timidité. Une petite braise de motivation et de courage qui trouvait toujours les mots pour me donner la force d'entreprendre des projets. Elle était la seule personne auprès de laquelle je pouvais être moi-même, sans craindre le jugement extérieur.

Seule ombre au tableau : j'étais paralysé à la simple idée de lui avouer mes sentiments à son égard. Il m'était impossible de trouver en moi la confiance nécessaire à un tel obstacle. Un mur de flammes semblait une vaste plaisanterie face à cette difficulté que je rencontrais. J'étais tout bonnement incapable d'incarner autre chose que l'ombre de sa présence, disparaissant à son profit chaque fois qu'elle étincelait aux yeux de tous.

Cerise sur le gâteau, Erika était la muse de bien des jeunes hommes aux ambitions toutes aussi nobles que ne l'étaient les miennes. Son prétendant le plus sérieux était un garçon de quatre ans plus vieux que moi, beaucoup plus assuré, mature, et adulte que je ne laissais paraître. Il était le plus âgé des enfants élevés par Marie Kurenai, la tante de mon amie d'enfance, ce qui lui donnait un charisme de grand-frère sur lequel pouvaient compter tous les jeunes du quartier. Elle lui était par conséquent plutôt favorable, mais ne l'avait jamais exprimé de manière explicite l'engageant à toute forme de relation avec lui.

Mais je ne désespérais pas pour autant, puisque j'étais la personne partageant le plus clair du temps vécu par Erika. Nous avions fait nos classes ensemble, et nous nous étions adonnés à la musique en même temps. Elle m'entraînait toujours dans ses aventures les plus folles et rocambolesques, et pour tout dire, j'aurais été hypocrite si j'avais avancé ne pas m'y complaire.

Aujourd'hui, je devais marcher dans un autre de ses caprices : me rendre sur la place de l'espoir afin d'y donner un concert en plein air avec les membres de notre groupe. Être scruté par les passants me mettait mal à l'aise, mais le simple fait de pouvoir faire plaisir à mon amie d'enfance me donnait le courage de franchir le mur de la peur.

Il me fallait me rendre à Tokyo d'ici une heure, et pour être honnête, j'avais accumulé quelques minutes de retard en m'attardant sur les ronces du passé. Ainsi je dus prendre quelques raccourcis peu recommandables pour y arriver à l'heure. J'empruntai quelques ruelles qui étaient souvent désertes ou mal fréquentées, jusqu'à parvenir non loin de la grande place de l'espoir, là où allait se jouer un instant décisif pour le groupe « The Fallen Moon ».

Dans ma course, je me fis percuter par une masse lourde et puissante qui me prit par surprise. Je me retournai sur le qui vive afin de constater qui dans cette ruelle sombre et étroite avait été mon assaillant, mais personne ne se manifesta. Je fis ainsi mine de reprendre mon chemin, ne voulant pas me focaliser sur une recherche de bourreau sans aucun sens.

« Coucou Rei ! s'exclama joyeusement une voix aiguë, presque fluette qui était venue se positionner devant moi. »

Je lâchai un cri de surprise alors que j'étais jusque-là focalisé sur ma route. La « masse lourde et puissante » m'ayant percuté n'était en fait autre qu'Erika qui avait jugé bon de me tendre ce piège. Des tas de questions se bousculèrent dans mon esprit, mais elles furent vite effacées. En effet, je fus instantanément absorbé par la jeune fille qui venait de me rejoindre.

Mon cœur battait la chamade tandis que je déshabillai d'un œil envieux cette fleur d'espoir s'étant laissée croître à mes côtés. Elle s'était montrée coquette spécialement pour notre rendez-vous — ou du moins, je me complaisais à le croire –. Elle avait soigneusement brossé sa chevelure blonde éclatante, dont elle avait pris le soin de mettre en valeur deux longues boucles tombant délicatement sur sa clavicule. Ses cheveux étaient taillés de sorte à laisser un regard pétillant couleur azur dominer en permanence son expression d'innocence et d'empathie profonde. Une lueur enfantine animait ses yeux. Je pouvais discerner un peu d'espièglerie dessinée sur ses fines lèvres — que je scrutai d'ailleurs depuis quelques secondes en réfrénant une arrière-pensée –.

« Reisuke Yamada ! m'interrompit la jeune fille en se penchant vers moi. Dis-moi quelle est la pensée animant cette expression d'envie sur ton visage ?

— Je n'en ai aucune, affirmai-je en mauvais menteur. Ton imagination te joue clairement des tours si tu en es arrivée à ce genre de déductions ma pauvre.

— Es-tu certain de ce que tu avances ? sourit-elle malicieusement. J'ai constaté une lueur malsaine dans ton regard.

— Si tu m'as fait venir jusqu'ici simplement pour jouer à ce jeu de gamin, tu aurais pu t'abstenir. »

Je soupirai. Cette fille était loin d'accéder à la sagesse, il suffisait de la voir gonfler des joues en rougissant pour comprendre qu'une décennie n'aurait pas suffi à la rendre mature. Mais nous étions finalement complémentaires. J'étais plus réservé et réfléchi, elle était plus ouverte et spontanée. Tandis que je manquais terriblement de confiance, elle se sentait capable d'aboutir à tous les projets, et m'entraînait souvent dans ses ambitions.

Erika avait une fâcheuse tendance à refuser de me laisser me dévaloriser. Elle me rappelait sans cesse que je lui étais précieux, qu'elle pouvait passer des heures à plonger ses yeux dans mon regard rigide mais réconfortant à la verdure de printemps. Elle ajoutait souvent que je devais malgré tout m'entretenir davantage si je souhaitais gagner en assurance. Selon elle, il fallait que je taille mes cheveux châtains foncés pourtant déjà assez courts, mais auxquels je laissais une totale liberté sans jamais les coiffer. Elle m'avait également proposé d'autres vêtements qu'une veste en jean et un pantalon assorti pour m'habiller, avançant qu'un corps taillé au labeur de l'entraînement d'un sapeur pompier méritait une tenue le mettant en valeur, mais elle n'avait jamais obtenu gain de cause.

Au terme d'un argumentaire digne d'un affrontement de cour de maternelle, nous reprîmes finalement la route vers la place de l'espoir. Il ne nous restait qu'une dernière ruelle à traverser afin d'y parvenir. Mais alors que nous y étions pénétrés depuis quelques minutes, nous fûmes surpris par un coup de feu provenant de derrière. Je l'évitai de justesse, plaquant mon amie d'enfance au sol. Réactifs, nous nous retournâmes tous les deux vers la provenance de l'atteinte à notre vie, constant qu'un homme dont le visage était couvert par l'ombre nous faisait face.

« Jolis réflexes, sourit l'individu dont je ne discernais qu'une expression de perfidie incrustée sur le visage. »

Je n'eus pas le temps de prononcer le moindre mot que je me pris un coup de poing fulgurant provenant de derrière nous, me faisant m'écraser au sol comme un vulgaire insecte. Sur le coup de la surprise, je n'eus pas le temps de me protéger, ce qui me fit encaisser l'impact de plein fouet, dépourvu de réflexes salvateurs. À peine me fus-je redressé que je constatai l'horrible situation : trois complices de l'homme étaient sortis de nulle part et m'avaient attaqué dans le dos, profitant de l'occasion pour m'arracher Erika. La jeune fille était désormais leur captive, les mains jointes serrées par la paume d'un des ravisseurs. Ce-dernier essuyait les protestations de mon amie, mais la retenait fermement malgré toutes ses gesticulations.

L'homme au revolver, qui semblait être le leader du groupe, entama les négociations en pointant en ma direction :

« Reisuke Yamada, entama-t-il d'une intonation trahissant une détermination sans faille. Enfin je te trouve. Permets-moi de me présenter. Je suis un lieutenant du groupe « Purple Revolution ».

— Purple Revolution ? grimaçai-je en imaginant ce qu'il allait peut-être advenir d'Erika. Qui êtes-vous, et pourquoi nous attaquer ?

— Nous nous sommes déplacés jusqu'ici en te suivant jeune homme. Nous souhaitons nous entretenir brièvement avec toi. Vois-tu, nous aimerions sincèrement que tu viennes en notre compagnie afin de te présenter à notre maître. Ce dernier attend ta venue avec impatience.

— Et pourquoi spécialement moi ?

— Nous n'avons pas le devoir de répondre à tes questions. D'autant que je suis celui qui donne les ordres. Autrement dit, tu as dix secondes pour choisir entre nous suivre jusqu'à mon maître en mettant ton amie en sécurité, ou laisser la laisser se faire froidement exécuter, avant de nous suivre. »

Je déglutis. Une fraction de secondes avait suffi pour que nous nous retrouvions dans une situation extrêmement délicate. Trois hommes au minimum se trouvaient derrière moi, tandis que le quatrième braquait un revolver en ma direction. Peu importe l'angle selon lequel j'analysais la situation, mes chances de survie sans obtempérer étaient de zéro. Il en était de même pour Erika, qui elle, s'agitait violemment, laissant émaner de son être des vibrations que je ne voulais absolument pas sentir de nouveau.

Il fallait donc que je trouve une solution, mais aucune d'elles n'était plausible dans mon esprit. Chaque seconde décomptée par l'homme me glaçait le sang, et pour tout dire, je n'étais pas un cas isolé. Erika tremblait comme une feuille. Je pouvais sentir son malaise jusqu'à mon piédestal de martyr. La seule échappatoire qu'il existait dans l'immédiat était d'accéder à leur requête.

« Je vais vous suivre, déclarai-je fermement, en essayant de ne pas laisser transparaître ma peur. Cependant, je veux m'assurer qu'Erika sera bien relâchée comme il en est convenu. »

Je sentis un changement d'atmosphère radical. Erika, dont je pouvais jusqu'alors deviner les émotions, devint subitement bien plus fermée qu'elle ne l'était. Je le remarquai à ces effusions d'incompréhension qui avaient cessé. Je grimaçai. Je savais ce qui était en train de se passer. Cette chose allait revenir sous peu, c'était inévitable.

Ce qui devait arriver arriva : je m'avançai vers l'instigateur de l'organisation, sans prêter attention à mon amie. Si elle laissait surgir l'être en elle, cela allait certes augmenter nos chances de survie, mais elle allait être sujette à une influence qu'elle ne contrôlait pas, et peut-être se blesser dans la foulée.

Plus je m'avançais, plus elle gémissait que je ne devais pas me rendre. Je ne l'écoutai cependant pas. Il fallait que je l'écarte du danger, quitte à plonger tête la première dans ce qui était vraisemblablement un chemin sans issue. La ligne verte au bout de laquelle ne m'attendait que la mort.

Elle cria que je n'étais qu'un imbécile, puis elle se mit à sangloter. Mon cœur rata un battement. Le temps se figea tandis que mes oreilles me laissèrent entendre le son de ses larmes. Mon assaillant plissa les yeux alors qu'une lumière pourpre éclatante l'aveugla. Je profitai de ces quelques secondes d'inattention afin de me jeter sur lui afin de le bousculer et me saisir de son arme que je lui braquai ensuite sur le front. Mais lorsque je portai mon regard sur Erika, je fus abasourdi par ce qu'il était advenu de mon amie d'enfance...

Lorsque le flux se dissipa, ce qui caractérisait la jeune insouciante n'existait plus. Il ne restait de la fille qu'une présence radicalement métamorphosée. Exit la spontanéité, la gentillesse, et l'empathie. Erika n'était plus que l'ombre d'elle-même. Une existence dure et rigide. Ses cheveux avaient viré au blanc, ses yeux au pourpre. Mon amie respirait les ténèbres. Je ne pouvais rien déceler d'autre que de la confusion, de la frustration et des regrets...

Elle était revenue depuis les entrailles de mon amie aux cheveux du soleil, cette partie sombre enfouie au plus profond de la jeune femme. Erika sombrait de nouveau dans les tourments de son esprit. Alors que je considérais ce groupe, « Purple Revolution », comme une menace, je me rendis compte que la situation venait de franchir une marche sur l'échelle des complications, et qu'il allait être difficile pour nous tous d'en sortir vivants...

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