PROLOGUE

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PROLOGUE


        La porte d'entrée pivota d'elle-même sur ses gonds. Assis dans un fauteuil du salon, Bronislas connaissait l'identité de celui qui venait l'importuner. Mieux, il savait exactement ce qui allait se passer, il l'avait vu. Il connaissait le futur, malheureusement il n'en ferait plus parti. Il savait pertinemment que ce 20 mars 1990, le premier jour du printemps, serait également son dernier jour sur terre. Le dernier jour de son existence humaine. Cela avait été là le plus grand inconvénient de son pouvoir : connaître à l'avance le jour et l'heure de sa mort, connaître l'identité de son meurtrier mais ne pouvoir le révéler à personne. Il savait qu'il ne pouvait en aucun cas modifier le cours de la vie, il se devait d'accepter ce qu'il en était. Il avait pris soin de tout préparer pour les jours, les années à venir. Ainsi dans une vingtaine de minute, il rendrait son dernier soupir, il rejoindrait l'au-delà, il serait au coté des grands, de ses ancêtres : ses parents, son frère l'attendaient surement. Même si quitter ce monde allait se faire dans la souffrance, il se sentait serein, heureux même. Il avait réussi à éloigner de la maison, sa femme Anna et leur fille unique Kathy, son assassin venait pour elle.

  • Dareck ! Quel plaisir de te recevoir dans ma demeure ! Pourtant il ne me semble pas avoir entendu la sonnette retentir et encore moins t'avoir invité à entrer chez moi !

Le meurtrier fut surpris. Comment Bronislas aurait-il pu savoir qui il était ?

  • Je sais tout !

Il se leva et fit face à Dareck, un jeune homme d'à peine une vingtaine d'année, de longs cheveux blonds, un visage de poupon, seule sa tenue de gothique trahissait son appartenance au clan adverse.

  • Ils ne t'ont pas dit que j'avais le don de tout voir, de tout connaître à l'avance ? Elle n'est pas là ! Vous ne l'aurez pas. Elle ne vous rejoindra jamais…
  • Tais-toi, vieux fou !

En l'espace d'à peine un dixième de seconde, Dareck avait traversé le salon. Il porta sa main à la gorge de Bronislas. Celui-ci ne résista pas. La chaleur de la paume de son agresseur commença à se faire ressentir.

  • Où est-elle ?
  • Je ne te dirais rien !

Sa voix était devenue plus grave, ses cordes vocales le brûlaient, un feu faisait rage dans sa gorge.

  • Tu sais que nous avons besoin d'elle ! La descendante pure de Richard, sa destinée est de nous rejoindre et tu le sais pertinemment depuis sa naissance, tu l'as vu ça aussi n'est-ce pas ?

Il resserra sa prise sur la gorge de sa victime, la brûlure devint de plus en plus dure à supporter, un véritable supplice. Bronislas regarda l'horloge du salon, encore dix minutes de souffrance à endurer. Il ne se doutait pas que la douleur serait aussi insoutenable, il ne l'avait pas ressenti dans sa vision, il n'était alors qu'un simple spectateur.

  • La différence est que je suis plus intelligent que vous tous réuni ! Elle ne vous rejoindra jamais !

Dareck paru surpris.

  • Que veux-tu dire ? Tu ne peux modifier le cours de l'existence !
  • Je n'ai rien modifié du tout. J'ai juste anticipé les choses !

La rage de Dareck monta d'un cran. La douleur en Bronislas se multiplia par dix, le feu envahit complètement l'intérieur de son corps, il se sentit se consumer de l'intérieur.

  • Tu ne veux vraiment rien dire vieux fou ?

Bronislas resta muet.

  • Alors tais toi à jamais !

Sachant pertinemment qu'il ne dévoilerait rien de plus, Dareck lâcha l'intensité de son pouvoir. Se reculant de Bronislas, il le regarda brûler vif avec un léger sourire en coin. Quelques secondes suffirent, le corps inerte de sa victime tomba à terre.

En peu de temps, l'âme de Bronislas sortit de son corps. Blanche et translucide, elle s'immobilisa à quelques centimètres de l'enveloppe charnelle qui l'avait abrité, flottant dans les airs.

  • Mes descendants auront raison de toi et de ton clan !

Dareck éclata de rire, il ne croyait nullement à la menace du défunt. Jetant un dernier regard à Bronislas, il quitta la maison. Le spectre se réinstalla dans son fauteuil et attendit.


        A plusieurs kilomètres de là, Anna eu le pressentiment que quelque chose de grave venait de se produire. Soudain elle prit conscience de la raison pour laquelle son mari avait insisté pour qu'elle s'éloigne de la maison soulevant l'urgence d'aller acheter des ingrédients pour les potions. Il devait avoir vu quelque chose et ne lui avait rien dit. Laissant tomber son panier, elle se téléporta chez elle. La porte d'entrée grande ouverte ne laissait présager rien de bon. Elle entra en courant, hurlant le nom de son mari. N'ayant aucune réponse en retour elle se dirigea vers le salon, la pièce préférée de son époux. Elle se figeât d'horreur devant la scène : le corps brulé de son mari étendu au sol, le spectre de ce dernier installé dans son fauteuil. Elle se laissa glisser contre le mur, tombant à terre en larme.

  • Pourquoi ? hurla-t-elle en regardant l'âme.

Celle-ci se déplaça avec grâce, traversant le salon. Bronislas prit sa femme contre lui. Elle ne ressentit que sa froideur avant d'être envahit par une vague d'amour.

  • J'ai fait cela pour vous… Tu savais que je ne pouvais pas changer le cours des choses. Je ne pouvais rien te dire, tu aurais tenté d'éviter ça ! Maintenant écoute moi, je n'ai pas beaucoup de temps, il commençait déjà à s'effacer. Dareck est le responsable. Il voulait s'en prendre à Kathy, ils la veulent d'en leur camps… Tu dois faire ce que je te dis : préviens notre fille, dis lui qu'il est arrivé un incident, qu'elle doit rentrer immédiatement. Elle doit croire que ceci est un incident magique…
  • Comment ça ? Pourquoi ? Ne me demande pas de perdre aussi ma fille !
  • Non je te demande juste de faire en sorte qu'elle abandonne ses pouvoirs, qu'elle refuse notre monde… Tu trouveras deux lettres dans le tiroir de mon bureau. Une pour toi, une pour elle. A vous de choisir quand les lire… Vous comprendrez tout ceci d'ici une vingtaine d'années, j'ai vu le futur, faites-moi confiance… Elle sera en sécurité si elle abandonne son existence de sorcière. Je serais toujours auprès de vous, je vous aime plus que tout...

Sur ces paroles, il embrassa une dernière fois sa femme et disparu à jamais, rejoindre un monde d'où l'on ne revient pas.

Anna et sa fille pouvaient communiquer d'esprit à esprit.

Il faut que tu rentres immédiatement, quelque chose de grave est arrivé à ton père…

Elle resta agenouillée auprès de son mari, attendant le retour de sa fille. Quelques minutes à peine après le contact, Kathy se téléporta dans le salon.

  • Il y a eu un incident, lança sa mère secouée par les sanglots. On…Je…
  • Non ce n'est pas possible ! Ne me dit pas…ce n'est quand même pas toi qui est responsable ? hurla sa fille, le regard horrifié par la scène.
  • Comment peux-tu penser ça ? J'aime ton père ! Tu sais que la magie peut être quelque chose de très instable…

Kathy refusa d'écouter. Les jours suivants elle se réfugia dans le silence. A peine quinze jours après l'enterrement de son père, elle annonça à Anna son intention de renoncer à ses pouvoirs, à son existence de sorcière.

  • Tu en es vraiment sûre ? sa fille acquiesça. Tu es consciente de priver toutes les générations à venir de cette existence ? elle acquiesça une seconde fois. Peu t'importe ce que je pourrais te dire, tu me tiens pour responsable de sa mort… Si c'est vraiment ce que tu souhaite…

D'un simple geste de la main, comme pour essuyer la table, Anna fit apparaître un vieux grimoire qu'elle ouvrit et récita :

 

« Puisque telle est ta volonté,

Que ta décision, prise en ton âme et conscience,

Soit exhaussée,

Que dans ta vie, la magie ne fasse plus interférence,

Que de tes pouvoirs tu sois privé,

Et que le monde humain soit désormais ton existence. »

 

De petites sphères translucides, légèrement bleutées, s'échappèrent du corps de Kathy et flottèrent dans les airs. Elle ne ressentit plus aucune trace de magie dans ses veines. Anna lui remit alors l'enveloppe contenant la lettre que son père lui avait écrite quelques semaines auparavant.

  • Il a juste précisé de l'ouvrir quand tu le désirerais…, lâcha Anna dans un sanglot.

Elle remercia sa mère du bout des lèvres, prit le sac de sport qu'elle avait préparé le matin même, y jetant dedans encore quelques unes de ses affaires, et quitta la maison familiale sans même se retourner.

Elle trouva refuge chez Pierre, son petit ami. Elle fit sortir Anna de sa vie, la tenant pour seule responsable du malheur qui s'était abattu sur sa famille.

Six années s'écoulèrent, elle et Pierre avaient bâti leur vie. Ils avaient réussi brillamment leurs études, avaient réussi socialement, s'étaient mariés et s'apprêtaient à devenir parents pour la première fois : des jumeaux.

Contre l'avis de sa femme, Pierre jugea qu'il était bon d'envoyer un faire part de naissance à Anna. Après tout, elle avait le droit de connaître l'existence de ses petits enfants.

 

M et Mme Pierre Moreau

Ont la joie de vous annoncer la naissance de leur double bonheur

Angélique et Gabriel

 

A la lecture du faire part, Anna devint livide. Des jumeaux dans la famille il n'y en avait plus eu depuis Victoire et Richard en 1157.

Ce jour-là, elle se rappela les dernières paroles de son défunt mari et pria pour que la naissance des jumeaux ne soit pas un mauvais présage annonçant le retour d'Hémolias.

Elle traça, à la craie, un cercle blanc au sol, disposa sur les contours de celui-ci, aux quatre coins cardinaux, des bougies blanches chacune d'elles intercalées par des quartzs blancs. D'un simple geste de l'index, elle alluma les bougies les unes après les autres dans l'ordre des aiguilles d'une montre et effleura de sa flamme chacun des cristaux. Se positionnant au milieu du cercle, le faire part entre ses mains, elle récita :

 

« Sang de mon sang, chair de ma chair,

Que les anciens vous protègent,

Que mes craintes ne soient qu'imaginaires »

 

A chaque nouvelle formulation, un fil d'argent sortait de ses mains et tissait un lien avec un des éléments constituant le cercle. Un neuvième fil relia tous les éléments entre eux et revient vers Anna. Le faire part s'éleva dans les airs, aspira tour à tour les neufs fils d'argent, se consuma puis repris sa forme initiale et sa place dans les mains d'Anna.

A cet instant là, elle comprit que son incantation avait fonctionné, que ces petits enfants étaient protégés.

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