Chapitre 6.7 - La sorcière qui mangeait les enfants

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Lorsque son second visiteur du jour se mit à rôder près de sa cabane, Yaga était en train de fondre son cinquante-troisième dentier, avec l'ardeur du désespoir. Elle réutilisait toujours le même moule depuis des dizaines d'années – il ne lui avait pas vraiment porté chance jusqu'à maintenant, mais elle était certaine que le problème était dû non à la forme de l'objet, mais à son matériau.

Après l'acier, elle essayait le fer. Puis elle essaierait le bronze, puis une pierre quelconque et ainsi de suite, jusqu'à enfin trouver la combinaison ultime.

Par le Diable, même s'il lui fallait y passer trois millénaires, même s'il lui fallait tailler du granit en pointe avec ses ongles, elle réussirait. Et elle se remettrait avec bonheur à manger des enfants, des enfants cuits et tout fondus comme des bonbons.

Yaga essuyait donc le filet de salive affamé qui lui coulait sur le menton, lorsque sa maison se remit à caqueter, visiblement alertée.

– Eh ben, c'est pas trop tôt, râla la vieille dame en se redressant sur sa jambe, faisant craquer chacune des vertèbres reptiliennes de son dos. Ils aiment se faire désirer, aujourd'hui !

La cabane caqueta de plus belle pour acquiescer. Cette fois, la porte s'ouvrit d'elle-même devant les pas de Yaga, qui se projeta à l'extérieur avec la force et l'aplomb d'une matrone dérangée dans son occupation principale.

Le soleil s'était levé depuis quelques heures, depuis le départ de Diogon ; il étincelait sur la neige dure et cassante, coulant la lisière de la forêt dans un carcan blanc et éblouissant. La sorcière plissa ses gros yeux ronds ; ses énormes pupilles se rétractèrent en têtes d'épingles et elle leva une main squelettique en visière. Une migraine terrible commençait déjà à pointer dans son crâne, à pulser derrière ses orbites, sous le poinçon agressif de la lumière. La féroce Baba Yaga était faite pour traquer les enfants dans la nuit, pas pour gambader avec gaieté au soleil levant.

– Bon, vous, là, vous que je ne vois pas, dépêchez-vous de venir dans ma maison, vous voyez bien que je suis en train de me faire fondre la cervelle.

Pas un bruit ne lui répondit. Pas même un craquement de neige. Pas même un simple mouvement, ou un hoquet de surprise face à son appendice nasal qui avait reprit des proportions dignes d'un cachalot. Profondément étonnée par un silence pareil, un silence de mort vide de toute respiration autre que celle du vent qui errait sur la plaine, Yaga fit rapetisser son nez, décolla un peu sa main crochue de l'ourlet de ses sourcils et réussit à glisser un œil par dessous.

– Qui est là ?

Elle descendit péniblement les marches en pierre. Derrière elles trépignaient les pattes de poules de la maison, inquiète face à ce que Yaga ne pouvait pas encore distinguer.

– Qui est là ? grinça-t-elle à nouveau en s'enfonçant dans la neige, son long pied nu immédiatement brûlé par un froid intense.

Elle baissa complètement sa main, et ouvrit des yeux ronds – enfin, encore plus ronds que d'habitude, si tant est que cela fût possible.

Lorsqu'elle avait senti une présence obscure suivre la trace de Diogon, et lorsqu'elle avait détecté un être destiné à entrer dans sa maison après lui, Yaga n'avait pas imaginé que les deux allaient se révéler ne faire qu'une seule et même personne.

En l'occurrence, une petite, très petite et très rondouillarde personne.

Et très rouillée aussi.

– Eh bien, ma mignonne, lâcha Yaga sous la surprise. On peut dire que tu en as fait du chemin, pour arriver dans un tel état !

C'était une sculpture de fer qui se tenait devant sa maison, un être immobile, de la taille d'un grand loup, avec un corps rond, une grosse bouille ronde, deux pattes aussi fines que celles d'une araignée, et deux autres pattes manifestement manquantes. Une arme à la lame pure, et encore rutilante malgré son âge, avait été fondue sur son front et se dressait là, comme une corne cassée mais encore pleine de défi.

– C'est bien la première fois que je reçois une licorne chez moi, s'ébahit encore Yaga en tournant lentement autour de la bestiole, au son humide de ses pas s'enfonçant dans la neige.

L'être ne bougeait pas. Nulle respiration ne soulevait son poitrail pointu et dentelé de côtes de métal ; ses pupilles et ses paupières à la ligne orientale, élégante et mélancolique, semblaient frappées dans la pierre.

– Arrête ton cinéma, grogna la sorcière en se reprenant et en pointant son nez acéré vers celui de la licorne. Tu n'es peut-être pas sacrée, toi, ni maudite, mais tu peux bouger, allez, je le sais bien.

Pas de réponse.

– Hé, ma mignonne ! reprit-elle en levant ses yeux de chouette au ciel – ce qui les lui brûla et lui tira un gémissement. Aïe ! Par le Diable ! Je disais donc : j'ai peut-être l'air vaguement humaine, mais ne t'y trompe pas. Je suis comme toi. Ni vivante, ni morte. Ni animale, ni humaine. Entre dans ma maison, et plus vite que ça, sinon ce satané soleil va me dégoupiller la rétine et je ne risquerai pas de t'être utile.

Elle se retourna, clopina lourdement vers son seuil de pierre gelée. Dans son champ de vision, derrière les marches qui grimpaient à la maison, les grosses pattes de poule s'arrêtèrent soudain de gratter la neige et se figèrent d'un seul coup.

– Ah, tu t'es enfin décidée à bouger, devina Yaga sans se retourner encore. C'est bien. Tu es une sacrée timide, ma mignonne.

Un trottinement chaotique creusa le grand tapis blanc de la plaine, derrière la sorcière, avant de se mettre à sa hauteur. Yaga jeta un furtif coup d'œil sur sa gauche.

C'était bien une licorne, une sorte de quadrupède nain et bien amoché, qui trébuchait sur ses deux pattes tordues avec la même régularité que les aiguilles d'une montre. Des chaînes lourdes et brisées frappaient son cou, comme une crinière maudite, claquant le métal contre le métal dans une symphonie de notes pleines d'échos.

– Comment saviez-vous que j'allais bouger, Yaga ?

La voix de la licorne était douce, si douce, comme une mousse moelleuse ; mais un écho étrange, un écho de fer lui offrait un carcan solide.

L'arc sculpté de ses paupières clignait doucement pour chasser les flocons, dévoilant deux pupilles creusées dans le métal, deux pupilles pleines de curiosité qui s'accrochaient au visage ingrat de la sorcière.

– Et toi, comment sais-tu qui je suis ? demanda Yaga à son tour, de plus en plus surprise, en se hissant vers sa porte toujours ouverte.

– Les statues du village parlent beaucoup de vous, répondit l'être en la suivant, tête toujours levée vers elle. Vous êtes une célébrité, Yaga. A votre façon.

A la fois flattée par ces paroles et piquée au vif par l'ironie qui s'était glissée dans la voix délicate, la sorcière grommela pour elle-même en laissant entrer la licorne :

– Eh bien, eh bien, une statue qui a le sens de l'humour, moi qui pensais avoir tout vu.

– J'ai eu un bon professeur, commenta son invitée en pénétrant difficilement dans la cabane, ses deux pattes trébuchant sur le plancher. C'était un chat. Un chat très cultivé.

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