Chapitre 6 - La sorcière qui mangeait les enfants

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- La sorcière qui mangeait les enfants -

La vieille Yaga était en train de tester son dernier dentier en date, celui dont les redoutables mâchoires d'acier étaient censées pouvoir découper les enfants en rondelles, comme au bon vieux temps…

… lorsque sa maison se mit à caqueter étrangement.

Sa maison caquetait très souvent, car elle était très curieuse, et rien n'échappait à ses fenêtres grandes ouvertes. Yaga avait fini, au bout de plusieurs siècles passés à lui crier dessus, par établir un semblant de communication avec elle.

Et ce caquètement-là, cela faisait bien longtemps qu'elle ne l'avait pas entendu.

La vieille dame clopina à travers son salon-cuisine-chambre-salle-de-bains, en réalité l'unique pièce dont disposait cette satanée maison, elle la traversa tant bien que mal en sautillant lourdement sur sa jambe unique. Puis elle frappa contre le bois de sa porte.

Qui ne daigna pas bouger.

– Ouvre-toi, maugréa Yaga.

La porte resta close.

La maison recommença à caqueter.

– Ouvre-toi, maudite ! répéta-t-elle en essayant de grincer des dents – mais elle n'avait plus de dents depuis longtemps. S'il te plaît ! De grâce !

Silence.

Caquètements.

– Qu'est-ce que j'ai fait de mal, cette fois-ci ? Par le Diable ! J'en ai assez de cette maison de fous !

– Tu as frappé trop fort, gémirent enfin les planches de chêne.

– Oui, bon, je suis désolée, là, c'est bon ? glapit Yaga en trépignant sur sa vieille jambe fatiguée. Ouvrez-moi maintenant !

Un grincement se déploya dans le silence, et la lourde porte pivota enfin sur ses gonds mal huilés.

– Par le Diable ! rugit la sorcière en faisant jaillir son énorme nez à l'air libre. Ce n'est pas trop tôt !

Son visage aussi acéré que celui d'un aigle, mais un aigle sillonné de rides, s'agita de droite et de gauche face aux ténèbres de la nuit. Tentant de distinguer quelque chose. Par le Diable, qui avait bien pu lui coller un nez pareil sur sa vieille face rabougrie ? L'appendice était si monstrueux qu'il lui cachait systématiquement la vue. Cette saleté avait tendance à faire des siennes, et reprenait sa véritable forme dès que la sorcière n'y faisait plus attention.

– J'arrangerai ce détail plus tard, grommela-t-elle. Bon, qui est là, que je le mange tout cru ?

Seul le silence lui répondit.

– Montrez-vous, imbécile ! Vous voyez bien que ce stupide nez m'empêche de bien voir ! éructa-t-elle encore.

Silence. Les sons de la forêt, ceux de la nuit, se déversaient dans sa demeure.

– Bon, conclut-elle. Attention, ça va barder.

Elle leva une main griffue, tapota la chose en question une fois, deux fois, trois fois. Son nez frissonna littéralement, avant de se recroqueviller en prenant forme humaine. Yaga braqua à nouveau ses gros yeux de hibou vers l'extérieur, bien contente d'avoir un champ de vision dégagé. Elle fronça ses sourcils en aigrettes ; ses pupilles énormes projetèrent deux faisceaux de lumière sur le pas de sa porte, puis se mirent à errer dans la nuit comme des fantômes, avant de s'aventurer plus loin.

Une silhouette se dressa soudain dans les ténèbres, scintillant sous leurs feux croisés.

– Ah ! s'exclama la sorcière, clignant ses yeux ronds pour les éteindre. Te voilà, toi. Je t'attendais. Entre vite, tu vas attraper froid.

Elle fit volte-face et sautilla à l'intérieur de sa maison bien chaude. Le visiteur s'approcha lourdement de la lumière, brisant le givre sous ses pas lourds, avant de monter sur le seuil. Il dût se plier en deux pour parvenir à passer le chambranle de la porte, et manqua d'y rester coincé.

– Je suis fait de glace. Je ne peux pas attraper froid.

– Cesse de dire des sottises, et referme la porte derrière toi. Je suis désolée, tu vas être un peu à l'étroit. Je ne reçois pas souvent des statues de trois mètres de haut.

L'être colossal franchit l'entrée cahin-caha, son grand corps replié sur lui-même avec maladresse. Il se mit dans un coin et ne bougea plus, la tête coincée sous le foyer de la cheminée.

– Vous m'attendiez ? dit-il avec hésitation.

– J'attends tous ceux qui passent par chez moi, mon petit. Mais je n'invite pas grand-monde. Surtout pas ces sculptures géantes, là, elles me démoliraient ma pauvre maison déjà peu vaillante.

La maison caqueta et tourna lourdement sur elle-même, faisant craquer les poutres et les pierres du foyer. Elle vacillait comme une matrone ivre ; on entendait ses deux grosses pattes de poule brasser la neige dans le froid de l'extérieur, en-dessous du plancher. Le visiteur parut brièvement perdre le nord. Quant à Yaga, elle tentait de sauver le contenu de son chaudron, bien décidé à s'en aller dans les mouvements de la maison.

– Mets-toi à l'aise, approuva-t-elle en hochant la tête, son regard ambré plongé dans les profondeurs du liquide.

– Je peux difficilement me mettre à l'aise dans un endroit qui fait la moitié de ma taille, répliqua la statue dont les pupilles détaillaient les lieux.

– Pas toi, mon petit, je parlais à la maison.

– Je vois. Puis-je lui parler aussi ?

– Eh bien, sa conversation reste limitée, ricana la sorcière, mais tu peux essayer.

– C'est la première fois que je vois pareille demeure, avoua le visiteur toujours roulé en boule.

Ses énormes sabots frôlaient le mur opposé, ses genoux étaient remontés aux alentours de ses épaules, et sa grosse tête ronde ployait vers le sol, son cou puissant bloqué sous le linteau de la cheminée. La pitié envahit Yaga ; elle la chassa d'une main leste, comme on chasse une mouche, et se retourna vers sa tambouille.

Il était vrai qu'une cabane posée sur deux pattes de poule, au toit couvert de plumes rousses, et qui caracolait gaiement dans la forêt à ses heures perdues, pouvait surprendre un peu.

- Et c'est la dernière fois que tu en verras une ! répondit-elle avec fierté. C'est la seule, l'unique ! D'origine ! Enfin pour être exacte, les pattes sont arrivées seules un beau jour, et le reste est venu ensuite. Comme ces caquètements ridicules. Mais bon, ça me fait un peu de compagnie. Tiens, prends un peu de tisane, mon garçon, ça va te réchauffer.

Le colosse ouvrit des yeux ronds.

– Mais… madame… les statues ne boivent pas de tisane... Et je n'ai pas besoin de me réchauf…

– Appelle-moi donc Baba, ou grand-mère. Cela me rappellera de bons souvenirs, quand mes dents n'étaient pas encore tombées et que je croquais encore les enfants.

– Bien, Baba, finit par dire Diogon en acceptant la tasse minuscule entre ses mains de glace.

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