Chapitre 4 - Le corbeau qui avait peur de la mort

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Le corbeau était très content. Très content d'avoir trouvé pareil énergumène pour y poser son vieux corps fatigué.

Il aimait beaucoup les épouvantails. Il avait grandi à leurs côtés ; mais ces derniers temps, ils se faisaient rares dans les campagnes. Et en hiver, ils disparaissaient dans les granges, ou pourrissaient sous la neige. Mais c'était son jour de chance. Celui-ci, ce grand dadais tout en glace qui se donnait des airs de statue en marche, il l'avait reconnu pour ce qu'il était en réalité : un épouvantail.

Un très grand épouvantail.

Le corbeau avait l'œil, tout de même.

Il avait quitté le village des sculpteurs quelques heures auparavant, à l'aube ; il y allait tous les jours, chaparder des pièces de viande, observer le ballet des outils sur les blocs de pierre et de bois. Mais ce matin-là, de sales gamins lui avaient jeté des cailloux ; et même si le corbeau était coriace, une gerbe de pierres sur l'aile droite, ça ne faisait jamais beaucoup de bien.

Il avait commencé à repartir à pattes, misérable et boiteux dans la neige, avec la conscience aigüe d'être une proie facile pour tous les plus gros que lui.

Et des plus gros que lui, il y en avait justement un, dans les parages, qu'il avait capté d'un coup d'œil, un être qui traînait aux abords des maisons, qui le suivait de sa démarche étrange.

Ce n'était pas le chat Matar ; le corbeau le connaissait bien, ils avaient déjà partagé quelques souris décomposées – le genre de festin qui forge une amitié solide. Ce n'était pas non plus un animal, ni un homme. Ni même un épouvantail.

Non, cette chose était autre.

Elle était ronde, aussi haute qu'un très grand chien, couverte de chaînes cliquetantes ; la rouille rongeait son corps comme une maladie, ce corps de métal détruit. Elle fendait la neige de ses deux pattes infirmes, la transperçait de sa démarche mécanique, aussi régulière que celle d'un métronome.

Un animal dans cet état aurait abandonné. Il aurait fait comme tous les êtres pendant cet hiver froid : il se serait caché dans un coin chaud, ou recroquevillé sous la neige.

Mais la chose avançait, avançait, elle suivait le corbeau, plantant ses deux pattes boiteuses avec la précision d'une horloge, tirant son corps en avant avec l'opiniâtreté des machines.

Sans âme.

Le corbeau, faisant fi de son aile douloureuse, s'était envolé tant bien que mal. Il avait fui l'être mécanique, avait quitté la plaine du village, longé les bois, et alors qu'il était sur le point de s'effondrer, de s'écraser au sol, son œil jaune avait capté le mouvement de l'épouvantail.

Un épouvantail de glace, gigantesque, perdu au cœur de l'hiver.

Un épouvantail à la démarche pénible et souffrante, et qui suivait les statues sacrées.

Le corbeau connaissait les statues sacrées. Tous les êtres de la forêt les connaissaient. Tous les voyaient passer deux fois l'an, dans une procession douce et pleine de silence ; dans un cortège de carnaval, un cortège gigantesque, qui marquait la neige de ses empreintes lourdes, et étirait sa file indienne en contournant la lisière des bois. Avant de s'en aller au loin.

Quand les statues passaient, tous les animaux se taisaient, et les regardaient marcher.

Perché sur l'épaule de la sculpture de glace, profitant de sa marche depuis deux bonnes heures, le corbeau les voyait cheminer au loin. Leur démarche était fluide et douce, quand celle de son porteur n'était que souffrance. Elles s'éloignaient portées par leurs pas de géants ; lui, le bipède tordu, peinait à suivre leur rythme.

Viendrait l'instant où les statues disparaîtraient pour de bon, abandonnant le dernier de la file.

Celui-ci poussa soudain un grognement, faisant tressaillir le corbeau ; une craquelure translucide remonta le long d'une de ses jambes, l'étoilant en milliers de parcelles. La sculpture s'immobilisa un instant, oscillant doucement sur ses sabots ; elle parut hésiter, puis tenta de reprendre sa marche. Mais sa patte se déroba sous elle, s'enfonçant dans la neige, et la bête chuta lentement à genoux, ployant son grand corps de glace.

Elle resta prostrée ainsi plusieurs minutes, sans plus chercher à bouger. Le corbeau s'agitait sur son épaule ; son regard vif voletait sur la scène, passait de son porteur à la file des statues qui s'en allaient au loin.

Elles disparaissaient. Irrémédiablement.

– Il est trop tard, l'ami. Tu ne les rattraperas plus.

Juste à côté de lui, la tête du colosse se redressa, et porta ses yeux blancs là où l'avait fait le corbeau.

– Je ne veux pas les rattraper. Je veux aller là où elle vont. Je veux les suivre.

– Tu ne pourras pas les suivre non plus. À chaque pas tu te brises davantage. Pourquoi veux-tu les suivre ? Où vont-elles ?

Les pupilles de glace, en lame de rasoir, s'arrondirent en buvant la scène qui s'offrait à elles – un horizon neigeux, sous les rayons d'un soleil rouge, où se diluaient des silhouettes de géants.

– Je ne sais pas. On m'a dit de les suivre.

– Qui t'a dit de les suivre ? Ton créateur ?

– Non. Une petite fille. Mon créateur est mort.

Le corbeau ébouriffa ses plumes, et s'installa plus confortablement contre le cou puissant de la statue. Voilà qui promettait une belle histoire.

– Comment le sais-tu ?

– Un chat me l'a dit.

– Un chat ? Et que t'a-t-il dit d'autre ?

– Rien d'autre. Le chat m'a dit que mon créateur était mort. Il pleurait.

– Je ne te crois pas ! répliqua l'oiseau. Les chats ne pleurent pas.

– Si, ils pleurent. Ils pleurent comme les statues. Sans bruit, et sans bouger. Je l'ai vu.

Il y eut un silence.

– Il m'a dit que mon créateur était mort, et ensuite, il est parti. Puis il est mort lui aussi.

Les yeux jaunes du corbeau s'agrandirent sous la surprise.

– Le chat est mort aussi ? Pourquoi est-il mort ?

– Il a été battu par des adolescents. Je ne les ai pas vus, mais j'entendais leurs cris. Loin derrière moi. Ils avaient des bâtons et des pierres. Je les entendais frapper.

– Sales humains, feula le corbeau en hérissant ses plumes. Sais-tu comment s'appelait le chat ?

– Non.

– Alors, comment était-il ?

– Il était assez gros, avec des rayures sombres et un menton blanc.

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Défi
Gwenouille Bouh

La salle est plongée dans le noir. Le public, suspendu au bout de mes doigts. Bien avant de poser la première note, l'émotion m'envahit. Puis la convoitise accompagne mon geste lorsque mes mains effleurent les touches. L'envie de faire ressentir, de faire naitre, de donner vie à cette œuvre.
Sonate Waldstein.
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Après une première exposition du thème réussie, mes doigts reprennent la mélodie qu'ils ont maintes et maintes fois jouée. Je connais la partition par cœur ; mon corps connait cette partition par cœur. De mon cerveau qui la voit défiler devant mes yeux, à mes pieds qui dansent sur les pédales. Mes doigts, fidèles, suivent scrupuleusement ce qui y est écrit. Le phrasé. Les nuances. Jusqu'à l'interprétation et le sens que je dois y mettre. Rien ne m'échappe.
Rapidement, la mélodie s'emballe. Beethov, mon petit Beethov pro du développement, ne me laisse pas un instant de répit. Les pages se noircissent de dièses et de bémols. Il module. Accélère. Captivé, le public a les yeux rivés sur moi. Il est surpris, se demande comment un si jeune pianiste peut faire preuve d'autant de maturité. Moi je sais. Je vole, survole le clavier à une vitesse phénoménale. Ma technique est irréprochable. Car c'est là tout ce dont il s'agit. De rigueur. De doigté.
De génie.
Mes doigts s'emparent de la mélodie sans jamais la lâcher. Mon être tout entier ne fait qu'un avec la musique. Je vis. Je touche. J'effleure. Et chaque seconde me rapproche un peu plus de Beethov. Mon sang bout, agonise. J'ai besoin de respirer. De reprendre mon souffle. Mais la ligne s'est emparée de moi, elle me consume, me dévore. Je ne peux la rompre. Ne peux trahir l'œuvre. Mon sacrifice n'aura pas été vain : un silence parfait règne dans la salle.
Dernière partie et le sentiment du triomphe s'éveille en moi. Encore quelques minutes et je savourerai ma victoire. Mes doigts glissent, volent, s'emballent. Je suis un dieu. Personne ne m'égale. Je vais terminer ce premier mouvement libre de toute entrave et demain, demain... je n'aurai plus de comptes à rendre. Mon corps rit. Mes mains cavalent. Elles courent euphoriques, courent après les notes quand je réalise soudain que je suis en train de me perdre. Que je m'oublie. Les notes s'échappent, le charme s'envole. Mes doigts s'enfoncent, chaotiques, sur le clavier de plomb.
Dans la salle, le public s'éveille. Les gens remuent et murmurent. Leur attention me fuit. C'est la soudaine descente aux enfers. Je me perds dans les eaux noires. Dans le désespoir qui accompagne les génies désabusés, tandis que je résiste à l'envie de tout planter et de quitter la scène. Encore quelques mesures, quelques notes à peine... Le poids de la gêne qui pèse sur mes épaules, mes doigts qui ploient dans la douleur, avant que ne résonnent enfin les dernières notes. J'entends sonner le glas de mon trépas. Quelques applaudissements, timides, qui traversent le public. Je ne suis pas dupe. Le manque d'entrain rappelle cruellement la qualité de la prestation. On vient de m'annoncer ma condamnation : demain, Stein se fera un plaisir de m'achever.
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Laurence

Oui, je suis un joueur impénitent. J’aime miser sur les outsiders, guetter les résultats, mater les courses, relever la côte des chevaux qu’on n’attend pas, la réputation et le palmarès du jockey, avant de me lancer dans un pari. Les courses du dimanche retransmises à la télé ne me feront jamais autant jubiler, autant sortir de cette pauvre et tiède réalité, autant vivre à cœur battant l’instant suspendu à la victoire, que celles des hippodromes de ma région. Dans les gradins, les yeux rivés sur mon canasson, j’attends le départ fulgurant avec une émulation fébrile, suis la course, et parfois, mon tocard, s’il ne se laisse pas distancer, réveille les émotions engourdies. Le palpitant qui s’emballe, l’afflux de sang qui me fouette les tempes, le vertige renversant, m’enflamment et je flambe comme une torche pendant ces folles secondes tant convoitées.

L’appréhension, la crainte de voir mon cheval défaillir ou tomber précède toujours l’insensée conviction qu’il franchira la ligne d’arrivée dans les premiers. Rien ne compte que mon excitation redoublée par la clameur des spectateurs hurlant des mots d’encouragements, des parieurs qui trépignent et piaffent juste avant les dernières foulées. À cet instant arraché à la monotonie des heures creuses, mornes et insensibles de l’existence, je me libère des chaînes qui m’aliènent à ma petite et terne condition d’employé de banque, célibataire et sans enfant. Dans ces rares moments de victoire où mon canasson crée la surprise, l’esprit titube, sous l’emprise d’une ivresse incontrôlable qui me pousse à crier ma joie devant tous. Je vérifie les résultats, calcule le gain escompté, cours toucher ma mise en savourant le bruissement des billets palpés par le guichetier.

Un extra, un bon restaurant, voilà ce que je m’offre pour amortir ces désagréables et poisseux états d’âme du dimanche soir, qu’occasionne l’incontournable reprise du lundi matin, résurgence de mon dégoût. Un dégoût qui s’insinue par tous les pores à l’idée de revêtir encore et à jamais le rôle terne de l’employé enraciné à son guichet, sur lequel glisse le regard indifférent de la clientèle, et qui s’ennuie des tâches maintes et maintes fois répétées. Je déteste mes collègues, se comportant comme s’ils appartenaient à une petite famille, où tout se sait, se dit, se répète, n’hésitant pas à se tirer dans les pattes et à cirer les bottes du directeur de l’agence pour faire leur place. Il y a parmi eux des énergumènes qui rêvent de s’imposer en ouvrant leur grande bouche, et leur obstination à vouloir se mêler de tout, à intervenir sur tous les fronts avec une assurance pleine de morgue m’incommode. Je ne me suis pas vraiment forcé pour rester à l’écart, ce sont eux qui se tiennent éloignés de moi et me regardent comme si j’étais transparent.

Seule Christine semble s’intéresser à ma personne. Je l’ai rencontrée dans un bar pmu où se retrouvent des gens de tout âge. J’ai pris l’habitude de m’y rendre tous les samedi après-midi pour étudier les pronostics, la cote des chevaux et remplir ma grille de jeu. Je ne sais pas grand-chose d’elle, je sais qu’elle vit chez sa mère. Elle dit chercher du travail, n’importe lequel pourvu qu’il puisse mettre du beurre dans les épinards. Assise dans un coin du café et toujours accompagnée d’un jeune chevalier servant, rarement le même, elle joue au Rapido en sirotant des verres de bière. Ce qui la caractérise, c’est cet attrait qu’elle exerce sur la gent masculine, les hommes mariés, les ventripotents, comme les gamins. Je ne suis pas le seul à la suivre dans ses déplacements. Quand elle se faufile entre les tables pour rejoindre le comptoir afin d’encaisser ses gains, elle subjugue l’assemblée, qui se tait momentanément, fascinée par son aisance, sa grâce, sa bonne humeur et les œillades qu’elle lance à la cantonade. J’ai succombé à son charme dès le premier regard, à ce point, qu’en entrant dans le café, je ne peux m’empêcher de chercher d’abord des yeux son corps félin et sensuel. Quand je comprends qu’elle se rend au bar chaque samedi sur les coups de dix-sept heures, je décide de me montrer plus ponctuel. Je ne sais pas si elle regarde tous les célibataires de la même façon mais ses yeux, lorsqu’ils croisent les miens, s’immobilisent en se chargeant d’un feu espiègle et aguicheur qu’elle accompagne de ces mots : « alors, ça roule ? À plus tard ! » Et je la regarde les bras ballants s’en retourner à son petit copain dont je ne saurais dire s’il fallait l’envier ou le plaindre.

En fin d’après-midi, après les paris, elle s’octroie une pause au bar. C’est dans ces moments que je la désire, quand elle s’assoit au comptoir pour siroter une limonade. Posté à l’autre bout du zinc, je ne vois plus qu’elle et son charme pimpant, ses jupes affriolantes sous lesquelles j’imagine une intimité chaude et prête à recevoir la caresse de mes doigts, de ma langue et du reste.

Le dimanche soir, après avoir mangé et bu plus que de raison dans le restaurant du casino, c’est à elle que je pense encore pour me donner du courage. Je quitte le restaurant les mains dans les poches, en me demandant comment lui proposer de passer un moment avec moi. Pour qu’elle accepte, il faudrait une bonne raison comme un film déjà culte mais encore à l’affiche, le vernissage d’une exposition de tableaux, un concert de rock ou une pièce de théâtre. Pourquoi pas des courses hippiques ? Et si elle acceptait, alors je jouerais franc jeu, je la séduirais ouvertement, je l’inviterais chez moi et si jamais elle franchissait le seuil de ma porte, pour commencer, je lui passerais de la musique et l’inviterais à danser. Je la tiendrais dans mes bras et ce serait si simple de la caresser et de l’aimer. Mais sous la couverture, avant de m’endormir, je me raisonne en refrénant mon désir : des films ! Ce sont des films que te fais ! Jamais tu n’oseras lui demander…

Le samedi suivant, par un après-midi brumeux, totalement rebutant, je marche en me battant contre les rafales de vent jusqu’au bar pmu. J’arrive presque au but, lorsque j’aperçois Christine à l’angle d’une ruelle. Elle me salue en posant sa ravissante petite main sur mon blouson de cuir, à l’endroit du biceps. « Alors, ça roule ? » Avant qu’elle ne puisse en dire plus, avant qu’elle n’accélère le pas, je la retiens par le bras en m’étonnant de la spontanéité fougueuse de mes propos. C’est comme si ma relation avec Christine se jouait à pile ou face dans l’urgence et la précipitation.
— Qu’est-ce que tu fais, samedi prochain ? Aimes-tu les courses ? Les courses hippiques, je veux dire…
Sa bouche entrouverte, ses yeux qui s’attardent sur ma personne ne cachent pas l’étonnement. Elle semble réfléchir et l’air sérieux avec lequel elle me regarde contraste avec le ton badin de la question superficielle qu’elle finit par formuler :
— Mais comment s’habille-t-on pour assister à une course ? Faut-il mettre un chapeau comme ces femmes qu’on voit à la télé sur les champs de course ?
Mon rire attendri paraît la troubler, parce qu’elle rougit, et ses joues empourprées ne sont pas pour me déplaire. Avec l’envie de l’embrasser à pleine bouche, je lui dis :
— Tu t’habilleras bien comme tu voudras. Tout me plaira.
Une étincelle illumine à nouveau ses yeux. Christine esquisse une moue à ravir, avant de détaler comme un lapin en direction du pmu.

Néanmoins, il me faut éclaircir quelques points relatifs à notre rendez-vous. J’attends donc dans le café surchauffé, accoudé au zinc, qu’elle ait fini de remplir ses grilles de jeu pour la rejoindre sur le trottoir où elle fume habituellement son clope. Elle se tient sous la bruine, postée près du mur contre lequel elle maintient son pied chaussé d’une basket, de façon si provocante que la jupe remonte sur le haut de cuisses habillées d’une jarretière de dentelle. Mes yeux glissent sur son entrejambe qui dévoile une chair blanche et tendre et fascinante. J’en vendrais mon âme au diable pour embrasser son sexe et voir jouir sous mes caresses cette satanique tentatrice, cependant que je me contente de lui donner rendez-vous au café de l’hippodrome le plus proche. Toute la semaine, je rêve d’elle, de la façon qu’elle a de se trémousser sous mes yeux, de ses fesses rebondies, de ses seins, de ses jambes, jusqu’à me rendre malade de désir et éclipser mes envies de jeu. La pulsion qui me pousse à la posséder est devenue bien plus forte.

Le samedi, je la retrouve assise au comptoir du café de l’hippodrome. Elle a revêtu par-dessus une robe bleu nuit, vaporeuse et échancrée, un léger cardigan. Ses jambes fuselées, gainées de bas noirs, qu’elle croise et décroise, me fascinent. Avec ses cheveux blonds, presque platine, coiffés en chignon, elle ressemble à ces actrices prisées d’Hitchcock, délicates et troubles à la fois.

Je veux l’épater, jouer gagnant, miser au-delà du raisonnable, flamber un peu, lui faire vivre ces secondes sur le fil du rasoir, quand tout peut basculer. Qu’importe le résultat, pourvu qu’elle vibre comme moi sous une vague d’adrénaline, occultant nos existences fadasses au profit d’un plaisir brusque et intense dont je serai le spectateur jouissif. Je mise sur un loser, un cheval décoté au parcours en dent de scie et pourtant capable de surprendre. Puis je lui propose de parier à son tour pour le fun. Christine, très enthousiaste, choisit le numéro dix parce qu’il contient son chiffre fétiche, le zéro, chiffre en fonction duquel elle joue au Rapido le premier nombre de chaque dizaine. Le départ donné, transformée en furie, elle saute sur place, levant ses bras au ciel, criant de tout son saoul. Ces débordements de minette déchaînée me transportent et me contaminent. Dans la dernière ligne droite, alors que mon loser se démarque, j’assiste, exultant de joie, à la victoire de ce dernier. Calmée, presque sonnée, elle détourne son regard hagard de la piste, s’approche, pose sa tête contre mon torse, en se serrant contre moi.
— Et si on allait au casino ? me demanda-t-elle. J’aurais certainement plus de chance à la roulette.

La roulette… La roulette est un piège enivrant qui vous détrousse de la tête au pied, et l’agréable tournis que provoque la question de Christine, la perspective de se frotter à un nouveau danger, réveille de nouvelles ardeurs. Pour ne pas se retrouver sur la paille, il suffirait de ne miser que les gains engrangés par la victoire de mon cheval. Et rien de plus.
— Emmène-moi, chéri, susurre-t-elle en entourant ma taille de ses bras menus.

Ces derniers mots prononcés d’une voix suave et gourmande suffisent à me décider. Avec elle à mes côtés, je roule pendant un kilomètre avant de m’arrêter près d’un lotissement dans un chemin de terre. Mon objectif étant de mettre au point une stratégie, je lui demande de jouer la couleur rouge dix fois de suite, puis la couleur noire dix fois encore, pensant en faire autant les nombres pairs et impairs. Ne jamais opter pour un numéro, me laisser miser et choisir le montant de la mise, et puis s’arrêter en temps voulu, après la culbute.
— Et puis, quoi ? Même pas une petite fantaisie ? Me demande-t-elle en furetant du côté de ma braguette.
Empressée, mutine, décomplexée, elle s’offre à moi sans retenue comme une rose éclose et épanouie. Dans le casino, c’est encore elle qui, la première, monte les marches donnant accès à la salle de jeu, sans même présenter ses papiers, tandis que deux vigiles inspectent les miens. Autour de la roulette, sont assemblés quelques spectateurs qui regardent jouer un homme à la tenue froissée, dont les cheveux grisonnants, longs et gras encadrent le visage buriné. L’homme remporte en quelques minutes le double de sa mise, puis triple et quadruple son gain avant de quitter les lieux en titubant. C’est alors que nous nous rapprochons du tapis de jeu pris d’assaut par deux vieilles rombières. Tout en appliquant la stratégie mise au point dans la voiture, je ne lésine pas sur l’argent, mise plusieurs milliers euros, finalement confisqués par le râteau du croupier. Si la couleur rouge semble remporter quelques fois le jeu, nos piles de jetons diminuent à vue d’œil. Au moment où il ne reste plus que la moitié du magot sur le tapis, Christine me souffle à l’oreille :
— Misons sur le zéro. Quitte à jouer, ose parier sur mon numéro fétiche !
— Mais tu es folle !
— Et s’il allait sortir… Crois-moi, je t’en supplie…

Christine s’agrippe à la manche de mon veston sur laquelle elle tire en geignant. Je ne sais pas ce qui me prend, je cède à sa lubie, non pas tant pour lui plaire que pour vibrer follement avec elle. La roulette se met à tourner frénétiquement. Nos yeux sont rivés sur la boule qui rebondit de numéro en numéro, notre fascination se traduit par la rigidité de nos corps et par nos figures de cire, penchées sur la roulette, tendues vers les sursauts fous de la boule. Un coup d’œil sur Christine dont les lèvres pincées tremblent aux commissures, dont les yeux exorbités roulent sur eux-mêmes m’arrache un instant au tournis effréné de la roulette. Bientôt calmée, la ronde des numéros défile avec lenteur quand – oh ! Bingo ! Hypnotique effarement devant le hasard inexplicable et l’improbable coïncidence ! – la boule se cale sur le zéro tant espéré. Peut-être la ferveur de notre recueillement durant la danse enragée et fanatique de la boule, peut-être Christine, mon porte-bonheur, mon trèfle à quatre feuilles ont-elles contribué à notre succès… Toujours est-il que la joie, l’excitation, le sentiment de toute-puissance nous grise jusqu’au dimanche soir.

Les jours suivants, j’encaisse à moi tout seul la coquette somme de quatre-vingts mille euros, étant bien entendu que la moitié revient à Christine dont j’attends qu’elle me transmette des coordonnées bancaires. Mon travail à la banque me donne du fil à retordre. Mes démêlés avec quelques clients mécontents que j’ai envoyé balader sur un coup de tête me valent un avertissement de la part de la direction. Mon refus catégorique de traiter les dossiers en surplus que Cyril Godin, le courtier, a pris l’habitude de me refiler en les posant derechef sur mon comptoir m’attire ses foudres. Je le soupçonne, lui comme les autres, de m’avoir balancé en haut lieu. Rien ne me dégoûte plus que la délation, les conflits larvés, lâches et hypocrites, plutôt que frontaux.

À chaque fois que je franchis l’espèce d’aquarium où on se regroupe pour boire le café, les conversations s’arrêtent brusquement, ces dames en particulier se détournent de moi. On parle sur mon compte et il me semble que ces commérages dépassent le cadre du métier. Le vendredi, alors que le patron m’a chargé de fermer l’agence, je bâcle la tâche, guette les deux pies qui traînent à quitter les lieux en me surveillant à la dérobée. Le mot « vicieux » et quelques autres noms d’oiseau me parviennent aux oreilles alors qu’elles se dirigent vers la sortie. Je les regarde s’éloigner à travers la devanture, actionne le système d’alarme et de fermeture des portes et pars sans attendre mon reste. Le froid vif, la rue et son joyeux désordre, le centre-ville embouteillé, les piétons qui se faufilent entre les voitures chassent mes contrariétés. Je ne sais pas où je me dirige, mais je suis résolu à ne plus retourner au travail. Avec l’argent gagné au jeu, j’ai de quoi passer l’hiver au soleil, de quoi prendre de sacrées vacances. Alors pourquoi subir et plier l’échine ? Sur le chemin, mon portable se met à chanter. C’est Christine qui m’annonce en pleurs que sa mère l’a mise la porte et me supplie de l’héberger.

Pour finir, nous avons atterri à Megève sans que je prenne la peine d’en avertir mon boulot ni elle sa mère. Au premier étage d’un chalet, loué pour un bail d’un an, je réapprends à vivre heureux. Avec Christine à mes côtés, la vie me sourit et me porte chance. Elle se passionne pour le ski, dévale les pistes tous les après-midis, tandis que je joue au poker chez Sergueï, un Russe avec lequel j’ai sympathisé. Sa femme, Catharina, s’est prise d’affection pour Christine, l’entraîne dans les boutiques huppées de la station puis au casino où nous finissons la soirée tous les quatre autour d’une bouteille de magnum. Grâce à Sergueï, j’ai investi la moitié de notre argent dans un portefeuille d’actions qui tient ses promesses et dont la rentabilité me rapporte plusieurs milliers d’euros en six mois. Pour rien au monde, je ne regrette ma vie d’employé de banque ni elle le giron de sa mère. Les jours faciles, grisants et bien remplis que nous menons nous comblent d’aise et de plaisir.

Un matin, alors que nous rentrons de Genève en voiture, nous sommes pris au piège dans un embouteillage provoqué par un goulot d’étranglement qui m’oblige à rouler au pas. Les véhicules passent au compte-gouttes et Christine, qui a baissé la vitre pour mieux y voir, se met à crier :
— Les flics sont là ! Ils barrent la route ! Elle s’agite dans l’habitacle, tandis que je tente de la raisonner :
— Mais calme-toi ! Il n’y a aucune raison pour qu’ils nous emmerdent…
Au fur et à mesure que nous avançons, je distingue une patrouille de police qui arrête un véhicule sur deux, ouvre les coffres et contrôle les papiers. J’ai beau ôter mes lunettes de soleil et afficher un sourire radieux devant les flics, ils me font signe de baisser la vitre :
— Papiers, s’il vous plaît. C’est votre fille ?
Christine qui n’en mène pas large s’enfonce dans le siège et tremble de tous ses membres.
— Quel âge a-t-elle ? Insiste l’un des flics.
— C’est ma nièce…
— Elle a bien des papiers sur elle ? Elle ressemble à Christine Letellier, portée disparue il y a six mois, seize ans tout juste…

Je n’oublierai jamais l’ultime regard, perdu, désespéré et déchirant, que mon trophée, ma mascotte, ma lolita fétiche, me jeta en remettant sa carte d’identité aux flics. Je la verrai toujours se débattre et crier mon nom alors qu’ils me poussaient, menotté, à l’arrière du véhicule de police. Oui, je suis un joueur impénitent.
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UnStyloPourEcrire
Que se passe-t-il quand une vie hantée de désastres se brise une nouvelle fois ? Que se passe-t-il quand votre seul moyen de vivre, meurt, devant vos yeux ?

Quand Chloé a perdu sa sœur, Claire, tout son univers s'est effondré. Plus rien ne valait la peine d'ouvrir les yeux le matin.

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