Chapitre 2.2 - Le chat qui aimait les licornes

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Il était temps, Diogon commençait déjà à sangloter.

– Ils ne m'ont même pas demandé comment j'ai fait, chuchota-t-il entre ses dents serrées. Quelle technique j'ai utilisée pour sculpter la glace par-dessus le métal, ou comment j'ai réussi à mêler les deux ensemble. Rien. (Il reniflait tant que Matar comprenait à moitié ce qu'il disait.) Par contre, ils ont bien ri quand je l'ai présenté et que j'ai dit que je lui avais donné ma gentillesse…

Il pleura de plus belle, les bras serrés autour de son torse, oscillant d'avant en arrière. Matar frottait sa grosse tête poilue contre son visage humide, ce visage tordu par le chagrin.

– Putain, mais ils y connaissent quoi en gentillesse ?! hurla soudain le garçon en se recroquevillant sur lui-même.

– Laisse-les dire. C'est pas ça l'important, tu le sais.

Mais Matar savait bien que dans une vie d'humain, il n'y avait rien de plus important que soi et les autres. Tout comme il savait que son maître ne comprenait pas ses miaulements.

– J'en peux plus Matar, gémit Diogon en enfouissant à nouveau son visage grêlé dans ses mains. J'en peux plus… J'en peux plus…

Il sanglotait si fort à présent que tout son corps était parcouru de soubresauts.

– Pourquoi ils font ça… Pourquoi… Depuis que je suis petit ils le font… J'ose même plus sortir dans la rue, tu sais… Des cailloux, des insultes… et quand j'essaie de me défendre c'est pire… ils me bousculent, ils me frappent, me font tomber par terre… Et je sais bien ce qu'ils disent quand je suis pas là… Sale roux… Pauvre débile… Mocheté… Je le sais parce qu'ils le disent aussi quand je suis là ! Pourquoi ils font ça Matar ? Pourquoi ?

Le gros chat s'assit sur ses genoux, nez à nez avec l'adolescent, et leva une patte ronde qu'il posa sur la joue salée de Diogon.

– Je suis si laid que ça ? Si débile que ça ? C'est de ma faute… Je me laisse toujours faire…

Il y eut un silence seulement entrecoupé de reniflements.

– J'ai vraiment cru que ça allait s'arrêter… et puis je ne les insulte jamais, moi… Je leur prêtais des trucs quand j'étais petit… et puis maintenant je fais de belles sculptures… J'ai proposé de leur apprendre mais ils ont… ils m'ont craché dessus et tu sais comment ils sont… Toutes les semaines je retrouve une de mes statues cassée ou fondue… Et les adultes s'en tapent… J'en ai marre… Marre !

Il s'essuya les joues, se leva – le chat tigré sauta de ses genoux et se rassit sur la couette en désordre, le fixant de ses gros yeux d'or. Il fouilla dans un tiroir de son bureau avec une agitation empreinte de folie.

– Oh non, miaula désespérément Matar. Pas ça, pas encore. Tu sais que je déteste ça ! Si tes parents te voyaient…

Trop tard. Diogon en avait sorti une lame de rasoir, et revenait déjà s'asseoir sur le lit, un mouchoir dans une main et l'arme dans l'autre, une lueur fanatique dans ses yeux clairs.

– Arrête ! brailla Matar. Arrête !

– Tais-toi ! Laisse-moi ! Stupide chat ! pleura le garçon. Laisse-moi tranquille !

Matar se tut, vexé, et regarda la lame tracer une ligne rouge sur le poignet de son maître. Celui-ci appuya davantage sur l'acier, découpant sa peau fragile, ouvrant la chair tendre qui se trouvait dessous ; le chat observa le sang faire lentement surface, avec la délicatesse d'un mauvais rêve, et couler le long des précédentes cicatrices. Le visage de Diogon se détendait imperceptiblement, se libérait dans la douleur.

S'il y avait bien une chose qu'un animal ne pouvait comprendre, c'était bien cet acharnement des hommes à se faire du mal. Ils travaillaient toute la journée durant, s'épuisaient toute leur vie, se forçaient à faire des choses dont ils n'avaient pas envie, et pour couronner le tout, les plus malheureux se scarifiaient ! Matar ne comprenait décidément pas la logique de tout cela.

Diogon le laissa laper la plaie afin de la nettoyer, lorsque le mouchoir imbibé de sang ne suffit plus. Puis il redescendit sa manche sur la blessure encore suintante, et frotta ses yeux humides.

– Je suis maudit, Matar. Tout à l'heure ils ont dit que ma statue allait l'être, et moi aussi, mais je le suis déjà ! Je ne sers à rien, mis à part de défouloir pour les autres. Personne ne m'apprécie, sauf mes parents qui ne savent même pas ce que me font les autres.

Matar leva ses gros yeux au ciel, avant de lui apporter un nouveau mouchoir. Le garçon se moucha dedans à grands bruits.

– Merci, mon gros. Heureusement que t'es là.

– Ah, enfin un mot gentil, il était temps ! répondit Matar. Par contre, cesse de m'appeler ton gros, je ne suis pas ton gros, d'ailleurs je ne suis même pas gros, je ne vois pas pourquoi tu dis ça.

– T'es gentil, sourit le garçon à travers ses larmes, en tapotant la grosse tête joufflue de son chat. T'es gentil…

Il reprit contenance et se moucha une dernière fois.

– Les Dieux vont nous maudire, ma statue et moi. C'est ce qu'on dit les maîtres, tu sais. Qu'elle était trop proche de l'humain. Et tu sais ce qu'il advient quand une statue est maudite.

Oui, Matar le savait. Il connaissait les légendes qui tissaient les traditions du village. Lorsqu'une statue n'était pas digne d'accueillir la vie, elle se brisait irrémédiablement et devenait porteuse de mort. Tous ceux qui croisaient son chemin disparaissaient dans des circonstances plus affreuses les unes que les autres.

– Je ne veux pas que ma statue soit seule. Si elle tue tout le monde autour d'elle, elle finira aussi seule que moi, et je ne veux pas que ça se passe comme ça. Je vais lui donner une amie, une protectrice. Quelqu'un qui ne pourra pas mourir à ses côtés.

– Je comprends rien à ce que tu baragouines, miaula le chat tigré en reprenant sa tête de crapaud triste.

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