Chapitre 2 - Le chat qui aimait les licornes

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- Le chat qui aimait les licornes -

Matar n'était pas de ces bêtes stupides qui se vautrent à longueur de journée devant l'âtre chaud.

Le jour durant, il courait, bondissait, explorait le village, et surtout, il espionnait les hommes.

Il les suivait, les regardait sculpter, les accompagnait partout. Et apprenait beaucoup.

Matar était le genre d'être qui n'est jamais rassasié de connaissances, et dont l'œil averti ne laisse rien passer. Il savait tout de l'utilisation de la gouge, de la gradine, de la défonceuse, du fer à souder, du poinçon et du maillet ; des deux écoles différentes de sculpture – avec modèle en argile ou à l'instinct –, de la façon qu'avaient les sculpteurs de tracer un croquis sur leur bloc de taille.

Assis sur l'appui de fenêtre de son maître, plein d'aplomb, à l'épreuve du vide qui s'ouvrait sous ses pattes, le gros chat tigré observait le curieux manège des sculpteurs, qui s'activaient dans la nuit, devant l'Atelier.

Matar aimait bien l'Atelier. Il y faisait bien chaud, grâce aux forges ardentes ; cela sentait bon la poussière de pierre et la sueur humaine, et il y avait toujours quelqu'un pour lui apprendre de nouvelles choses, et lui offrir une caresse.

Ah oui, et par-dessus tout, l'antique bâtiment foisonnait de souris, et comme ces bestioles rongeaient le bois et la pierre qui servaient aux œuvres, les hommes n'étaient que trop contents de voir un chat dans les parages.

Et lui n'était que trop content de voir des rongeurs croustillants courir dans tous les coins.

Donc, en cette nuit d'hiver aussi glaciale qu'obscure, les hommes s'activaient en contrebas de l'Atelier, dans un silence religieux que Matar trouvait extrêmement étrange pour une scène aussi chargée de tension et de liesse. Des enfants galopaient d'un bout à l'autre du village, des adultes suaient en ouvrant la grande verrière, perchés sur le toit puissant du bâtiment. Et tout cela dans le silence le plus complet.

Ces cérémonies n'étaient pas inconnues du gros chat, qui pouvait se vanter d'avoir déjà vécu plusieurs années dans ce village. Mais elles le surprenaient chaque fois davantage. Et celle-ci plus encore : d'habitude, son maître rentrait tôt et observait avec lui, de loin, le ballet des hommes et des statues ; mais cette nuit, il était resté avec les autres et prenait part au déverrouillage de la verrière. Matar distinguait sa silhouette si caractéristique, longiligne, aux épaules voûtées, cachée dans les replis de son manteau épais.

Résolu à l'attendre, le chat au pelage semé de tigrures sombres quitta son appui de fenêtre, se glissa à l'intérieur de la chambre, bondit sur le bureau puis sur le plancher, trottina en contournant le lit, et alla se lover à l'intérieur de la licorne.

Matar adorait cette sculpture. C'était, à son goût de chat – et le goût d'un chat est forcément meilleur que celui d'un homme – la plus réussie de Diogon. Elle ressemblait aux cadavres de souris lorsqu'il en avait fini avec elles, et le chat était extrêmement sensible aux émotions que dégageaient chaque statue. Certes, le garçon en avait fait bien d'autres depuis, car bien des années avaient passé ; son talent s'était accru, affiné, il avait fait des choix, avait développé des automatismes dans sa pratique, ce genre d'automatismes qui influencent irrémédiablement la pratique d'un artiste, sans pour autant le conditionner. Mais rien n'était comparable à cette licorne, pas même le serpent insectoïde crucifié sur la porte de sa chambre, pas même le gigantesque dragon de basalte noir, aux trois têtes tranchées et dont les vertèbres saillaient le long de l'échine, qui montait la garde dans le jardin au côté des sculptures paisibles de son père.

La licorne était pleine d'imperfections, de ces petites imperfections dues à l'enfance – car le garçon n'avait que douze ans lorsqu'il avait accouché de cette œuvre, comme d'autres accouchent d'un bébé. Soudures mal menées qui s'étaient fissurées avec le temps, métal trop fin qui s'était tordu, ou encore cette rouille qui parasitait chacun des os de la pauvre licorne. Mais ce que Matar aimait par-dessus tout chez elle, c'étaient les erreurs de proportions qui s'y étaient glissées. Elle avait une grosse tête toute ronde, un corps tout aussi rondouillard avec une croupe surdéveloppée, et de petites pattes mignonnes – du moins pour les deux qui étaient toujours attachées à son corps. Le chat n'avait encore rien vu de plus fort, dans toutes les sculptures du village, que cette créature douce et enfantine réduite en miettes, écrasée au sol et enchaînée avec violence.

Le chat appréciait également le beau, l'esthétique, le décorum, mais trop, c'était trop, et de son point de vue, les sculpteurs d'ici s'oubliaient trop souvent dans la beauté de leurs œuvres, en y oubliant l'essentiel.

Il contourna la tête de la licorne, caressant ses joues rebondies du bout de sa queue touffue, ignorant ses yeux immenses et ouverts sur le vide avec désespoir. Il connaissait par cœur ce regard-là. En principe, Diogon préférait symboliser plutôt que représenter, mais pour ce qui était du visage de sa créature, il était passé de la soudure à la réelle sculpture, gravant son expression dans le métal, inclinant la courbe de ses paupières pour lui insuffler cette mélancolie si particulière.

Matar se glissa à l'intérieur de sa cage thoracique, là où les côtes défoncées lui faisaient comme un berceau, un panier rouillé ; il se lova autour du cœur, cette vieille horloge que Diogon avait chauffée à blanc avant de la marteler sur les côtés, pour lui donner cette forme symbolique et naïve. Le gros chat se mit à ronronner, comme à chaque fois, heureux de tenir compagnie à l'âme de la licorne ; heureux que son cœur à lui se mette à battre pour eux deux.

Presque endormi, il sursauta lorsque la porte d'entrée claqua au rez-de-chaussée ; il s'extirpa du corps de la licorne, posa les pattes sur le plancher, et fila dans le couloir.

– Salut, dit seulement Diogon, avant de l'enjamber pour aller s'affaler sur son lit mal fait.

– Salut ?! C'est tout ce que tu trouves à dire ? s'insurgea Matar en trottinant à lui.

– Oh, non, commence pas à miauler, gémit le rouquin. J'ai déjà un mal de crâne atroce.

Matar le regarda poser les coudes sur les genoux, puis se prendre la tête dans ses grandes mains calleuses. Il se tut. Oh non, voilà que son maître déprimait encore. Il fit sa tête de chat-crapaud, les babines tombantes, les yeux exorbités et les oreilles plaquées sur le crâne, avant de bondir à ses côtés.

Il était temps, Diogon commençait déjà à sangloter.

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MarieF
poème sensuel !
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Patrick Peronne

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CQFD (ce qu'il fallait dire)
PPeronne

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