Chapitre 11 - Le garçon qui ne voulait pas devenir roi

4 minutes de lecture

[Me revoilà, héhéhéhéhé]

[Rappels : La tribu de la jungle n'est plus. Elle a été brûlée vive, condamnée par les statues (qu'ils considéraient comme des dieux terrestres) pour le mal que ces hommes ont fait à Diogon et l'irrespect qu'ils témoignaient au autres animaux en général. Le chien a auparavant été attrapé et égorgé par Elissi, sous les yeux de Diogon.

Les statues continuent donc leur périple, suivies de près par leur petit frère bipède, et traversent une nouvelle toile de Parque.]

Le garçon qui ne voulait pas devenir roi

– Majesté…

Khoufou chassa ces quelques syllabes d'un geste agacé.

– Par pitié, répliqua-t-il, va voir ces satanées danseuses et somme-les de cesser leurs insupportables castagnettes.

Le vizir le dévisagea d'un air grave. Sans mot dire.

– Et les musiciennes également, ajouta Khoufou. Leurs harpes font crisser ma cervelle entre mes deux oreilles.

– Majesté…

– Va !

– C'est que… nos invités apprécient beaucoup cette musique.

Le regard sombre de Pharaon, plus sombre qu'un puits asséché, tomba sur l'homme qui lui faisait face.

– Dépêche-toi, Tayty-sab-tjaty.

Le vizir s'inclina dans un miroitement de perruque bien huilée, avant de tourner les talons. Sa démarche souple et sinueuse ondulait dans les vagues de son pagne cérémonieux, caressant les carreaux de céramique multicolores.

Un serpent.

– Que Seth te maudisse, qu'Apophis t'emporte avec lui, siffla Khoufou avant de se recroqueviller sur son trône.

Une migraine incendiaire brûlait dans sa nuque, dans ses tempes, pulsant au rythme de son cœur et de cette maudite musique qui n'en finissait pas de retentir dans le palais.

– Que l'on cesse cette musique qui me torture ! hurla-t-il en enfouissant son visage dans ses paumes.

Plus loin, dans les interminables couloirs bordés de colonnes d'un blanc étincelant, aux couleurs fastueuses, il savait que le vizir l'avait entendu, et avait levé les yeux vers les dieux. Il le faisait également lorsque Khoufou, dans ses mauvais jours, retirait sa coiffe et la jetait sur le sol avec fracas, comme à peine une heure auparavant.

– Enfant gâté, marmonnait sans aucun doute son premier conseiller de là où il était.

Khoufoukhaf n'était pas le meilleur vizir qu'avait connu le jeune Pharaon. Et cette manie d'adopter son propre nom royal, de s'en couvrir comme d'un voile flatteur, comme pour dire qu'il était le larbin de Khoufou en personne, et rien que celui de Khoufou, l'avait répugné dès leur première rencontre.

Mais en matière de conseiller, Khoufou savait bien que c'était la sagesse qui primait, la sagesse et la force, non la sympathie qui pouvait apparaître entre ces deux chefs à la tête de l'Egypte.

– Néfermaât, ici, chuchota l'adolescent basané.

Il retira sa barbe de cérémonie en poussant un soupir de soulagement, juste avant que le chien ne s'assoie devant lui.

– Alors, grand vizir, que faisons-nous à présent ? ajouta doucement le maître, en se penchant à la hauteur de la truffe humide.

Pendant toute son enfance, au début de son règne, Néfermaât avait été son vizir ; et toute la cour l'avait laissé faire, avec une sorte d'enchantement naïf, de complaisance rampante. Pharaon était roi, Pharaon était dieu ; les animaux ne murmurent-ils pas aux oreilles des dieux ?

Mais en grandissant, en se heurtant à toutes les délicatesses et les brutalités d'un rôle ingrat empli de traîtrises et de responsabilités, Khoufou avait fini par abdiquer. Par entrer dans le monde des adultes. Il lui fallait un véritable conseiller. Pas un bâtard à quatre pattes, dont le sang charriait encore les gênes du chacal, et qui malgré toute sa noblesse et sa compréhension ne savait pas comment gérer les ressources d'un empire, comment traiter des prisonniers de guerre ou fixer le prix des récoltes.

Néfermaât leva ses grands yeux bridés vers ceux de son maître, et l'espace d'un instant, celui-ci put presque communier avec lui, toucher ses pensées au travers de son regard sombre. Mais l'instant passa, et le chien lui lécha l'entièreté de la figure avant de bondir sur ses pattes.

– Par Sobek, il faudra vraiment que tu arrêtes de faire ça, Néfer, grogna Khoufou avant d'essuyer la bave gluante dans son pagne – subitement, les ors et les broderies du lin perdirent de leur superbe.

Le chien aboya, une sorte de jappement criard qui résonna entre les murs de terre du palais jusqu'à déborder dangereusement vers la salle de réception, où le vizir faisait son office.

– Par Sobek ! Néfer ! Cesse ! claqua la voix de Pharaon telle la lanière d'un fouet.

Le chien s'assit, trépignant, les oreilles battantes ; son maître retira son pschent – quelle saleté de couronne lourde et inconfortable – et le posa sans cérémonie sur le trône, auprès du némès rayé de bleu. Le serpent sacré, censé lui ceindre le front en toutes circonstances, les rejoignit.

Pharaon observa un instant ses attributs officiels. Ils avaient comme un air tristounet, abandonnés là par leur maître ; la méchante couronne pestait sûrement en son for intérieur, la pauvre coiffe de tissu se froissait de tristesse ; quant à l'uraeus, le seul que Khoufou appréciait un tant soit peu, son œil de joyaux parut lui faire un clin d'œil complice.

– À très vite, mes amis.

Il laissa tomber son pagne royal, si fin qu'il en devenait translucide, empierré de bijoux et brodé d'or ; le lin grossier qui lui ceignait les hanches par-dessous apparut aux yeux de Néfermaât, qui trépigna de plus belle, sentant venir la promenade.

Puis l'adolescent se frotta les yeux de son poignet parfaitement épilé, chassant toute trace de khôl de ses paupières. Il cessa d'être Pharaon, laissa glisser son image et son titre jusqu'au sol, former une flaque honteuse invisible aux yeux des mortels, avant de tourner les talons.

Sa perruque le rappela à l'ordre.

Maudite perruque !

Le chien la regarda voler à travers la salle du trône, telle un somptueux météore tressé de fils de nuit, à l'élégance diamantée d'or.

Encore un artifice aussi lourd qu'inutile, aussi parfumé que désagréable.

Khoufou détestait tout ce qu'elle représentait.

Enfin débarrassé de son déguisement princier, le jeune homme s'éloigna, Néfermaât trottinant dans son sillage.

Loin du trône et de la couronne, sa migraine s'évanouissait doucement, laissant place à la liberté.

Annotations

Recommandations

Défi
6
6
0
0
jojosephine

21h. C’est terminé. Quelques minutes de retard comme à chaque fois. D’ailleurs, nous ne relevons même plus... De l’habitude naît la lassitude...
  La pression de la journée se dissipe doucement mais laisse place à un vide abrutissant. Ce vide qui s'immisce insidieusement, sournoisement. Il rôde, il attend patiemment, que l'énergie vous quitte, pour prendre sa place, pour s’y lover tranquillement, assurément. De jour en jour s’imposait à moi la décision de me retirer, de m’éclipser. Une coquille vide ne peut prendre soin de l’autre. Pour s’occuper de l’autre, nous devons en échange donner une part de nous-même. Pas une grande part, ni même consciemment, mais c’est une obligation. J’en suis convaincue. On ne peut être dans le soin sans être dans le “soi”.
Il m’était devenu impossible de m’occuper de l’autre, de m’en approcher, de l’écouter, de le toucher. Je ne pouvais plus. Il me semblait que mes gestes étaient devenus mécaniques, impersonnels et tellement dépourvus d’humanité. La discordance entre l’image que je devais donner et ce que je ressentais se faisait chaque jour un peu plus pesante, un peu plus suffocante.
Mon être criait, pleurait, était dans une rage folle… Mon paraître lui était impassible, lisse. Je me suis même surprise à sourire encore une fois, à une patiente cherchant vainement une occupation, un contact, un renseignement, une réassurance... Tout ce que je ne pouvais plus fournir. Je détourne le regard, prends la fuite.
Mes pas me trainent un peu plus loin, mécaniquement, me rapprochant davantage de la délivrance. J'aperçois une collègue au loin les sourcils froncés, concentrée sur son ordinateur, elle souffle … Elle souffre… Je continue, tourne dans un autre couloir, fuis… Encore. Le bruit des roues sur le sol, le bip incessant des sonnettes, les sonneries oppressantes des téléphones. Tous ces bruits synonymes d’activité, d’attention, de réponses, d'immédiateté… Tous ces sons, toutes ces odeurs qui resserrent un peu plus l'étau déjà lourd au creux de moi.
  Enfin les sous-sols. La vie insoupçonnée grouille dans les entrailles de cet établissement. Toute la logistique, les raccourcis, les rencontres se pensant discrètes. Qui finalement n’ont de discrètes que l’illusion.
  J’arrive face à cette porte métallique. A l'intérieur mes vêtements, ceux de ma vraie vie ceux du dehors, ceux de l’après, confinés, mis à l’abri comme protégés. Il fait froid. Il fait toujours froid ici. Les vitres cassées. Les douches servant davantage de stockage que de lieu d'hygiène. Le carrelage cassé. Les trous de souris. Oui, des souris! Les courants d’air incessants qui semblent vous mettre en garde pour vous préparer aux avalanches de frissons que vous allez devoir affronter au cours de votre journée. Pas de miroir ou de glace. Tant mieux, je suis incapable de m’y regarder, de m’y retrouver. Ce reflet n’est pas le bon, ce n’est pas moi, ce n’est plus moi. Je suis devenue cet être impersonnel, conforme, uniformisé.
  Mon costume de scène, ma blouse, n’est même pas à la bonne taille. Un reste, une tenue qu’il restait dans la réserve sur laquelle nous sommes venus coller une nouvelle étiquette, un nouveau matricule… Jusqu’à la prochaine fois, jusqu’au prochain départ… La mettre me rend malade mais moins que de la retirer… Je deviens une autre avec. Elle me donne un rôle à tenir, me dicte mes attitudes et mes gestes. Elle est mon armure, ma carapace. Elle me protège des agressions physiques, verbales et surtout elle me met à distance des attaques plus violentes encore, celles qui touchent mon âme. Les blessures, les maladies, les souffrances, les vies qui cessent et qui font cesser celles de ceux qui restent, des survivants… Cette blouse, elle me tient, me porte. Je suis assise ici dans le froid, et l'appréhension de la retirer me ronge. Si je l’enlève, comment vais-je tenir debout ? Cette blouse ne tient que du vide.
  Mais comme à chaque fois je vais trouver la force, du moins mon corps va se rappeler des gestes, les automatismes et je vais l’enlever, la glisser dans le sac (le bon sac, celui de la bonne couleur, pour aller dans la bonne machine, pour suivre le bon protocole) et je vais rentrer chez moi. Comme à chaque fois, endosser une nouvelle tenue, un nouveau rôle, une nouvelle discordance. Abandonner une nouvelle fois, comme à chaque fois, lâchement, mon être englouti sous ce par-être.

  De l’habitude naît la lassitude.
3
0
1
3
Yuki Wolf
Isyl Grimwulf est une demi-ondine détesté par sa famille depuis la mort de sa mère. Lors d'une nuit, elle fit la rencontre qui va lui faire découvrir la cruauté du monde d'Emerysia, et que l'aventure peut être excitante, mais parfois terrifiante.

Personnages venant de l'univers d'Emerysia : Tome 1 - La sorcière de sang.

[Couverture : Personnages de Fire Emblem]
0
4
7
74

Vous aimez lire Cornedor ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0