Chapitre 9.91 - Le chien qui haïssait son maître

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– En voilà un autre à sacrifier, et à faire cuire ce soir.

Il déposa son fardeau et le plaqua sur le sol. La bête gigotait, gémissait, tentant de s'enfuir au galop.

– Je t'ai enfin eu, saloperie.

Les prunelles de Diogon s'étrécirent.

C'était le chien.

Il eut le temps d'échanger un regard avec lui, abasourdi, pitoyable, avant que la lame noire d'Elissi ne vienne lui ouvrir la gorge.

– Finalement, c'est moi qui m'en charge de celui-là.

Le sang s'épancha soudain à gros bouillons, poissant son pelage couleur de savane, inondant son poitrail puissant avant d'aller vomir une flaque rouge entre ses pattes. Soudain trop faible pour lutter contre la poigne de l'homme, il rampa un instant sur le sol, sa trachée béante comme un sourire sanguinolent. Puis ses yeux se révulsèrent doucement. La vie l'abandonna en silence ; il cessa de bouger, mou et désarticulé tel une poupée de chiffons.

Son maître donna un coup de pied dans son échine hérissée par la mort.

– Qu'une femme ou deux vienne le chercher. Il faut le préparer pour ce soir. Il a été nourri à nos frais, avec de la bonne viande traquée dans la jungle ; il ne peut être que délicieux.

Il contourna le cadavre, boitant toujours, l'abandonnant à la lumière blafarde de l'aube.

Mais avant d'avoir pu ajouter quoi que ce soit, il était mort lui aussi.

Et au dessus de lui, crispant les mains autour de sa nuque fraîchement brisée, se voûtait le colosse au pelage de jais.

D'un mouvement vif et titanesque, il avait arraché ses cordes aux hommes distraits qui l'immobilisaient et s'était abattu, tel une furie tombée du ciel, sur le jeune homme.

– Il a tué Elissi !

– Rattrapez-le !

– Chopez ses cordes, allez ! ALLEZ !

– QU'ON LE TUE !

– Il a tué l'un des nôtres !

Un instant plus tard, ivre et abruti par sa propre rage, Diogon était mordu par des dizaines de cordes, muselé par plusieurs lassos et maintenu cloué au sol par les bras d'au moins dix guerriers.

– Je vais te tuer, cracha l'un des autres hommes en dégainant son poignard de silex.

– Laisse-le, sale porc !

Une petite silhouette furibonde et échevelée se jeta sur lui, le fit rouler au sol en le griffant avec la force d'une tigresse. Lobeh. La compagne d'Elissi.

– SILENCE ! gronda Pishkol au centre de la mêlée. Que tout le monde se calme !

Mais lorsque chacun se tut, s'immobilisa soudain et releva la tête, releva des yeux agrandis d'effroi, ce n'était pas le chef qu'ils regardaient. Ce n'était pas le chef qu'ils écoutaient.

Dans une vague de corps emplis de crainte et de révérence, ils se mirent tous à genoux sur le sol tendre. Leur meneur se retourna lentement vers la vision, au loin, qui se dévoilait à eux.

– Les dieux sont parmi nous !

Il leva ses bras halés vers le ciel. Ou plutôt vers les cinq têtes, énormes et dentues, d'une hydre monumentale qui le fixait du haut de ses dix mètres de cou.

Derrière ses pattes de géant, plantées telles quatre piliers dans la terre, s'avancèrent d'autres créatures. Un ours à tête de lion, au pelage dru et plus noir que le basalte, entrouvrait sa gueule noble et carnassière ; un phénix titanesque repliait ses rémiges aussi brunes et douces que le bois. Et derrière eux, dont les ombres écrasaient les humains agenouillés, il y avait encore cinq, six, sept monstres silencieux, et d'autres encore, beaucoup d'autres, une file d'êtres gigantesques plus gracieux et plus délicats que des songes. .

– Mes seigneurs ! reprit le chef en s'inclinant à son tour. Nous sommes heureux de vous revoir sur nos terres impies.

Il fit un geste et les hommes en charge de Diogon se relevèrent, crispèrent leurs muscles sur les cordes, avant de l'amener sous les mufles des créatures. Le prisonnier vacilla sur ses jambes engourdies, les liens tendus à se rompre comme pour tenter de le briser en quatre. Du sang perla doucement de son mufle ligoté.

– Cette créature maudite est parvenue à notre village ; nous nous préparions à la mettre à mort afin de sauver notre clan. Nous attendions la présence de nos protecteurs de toujours.

L'hydre inclina ses têtes couvertes d'écailles, aussi scintillantes que des diamants, aussi miroitantes que du quartz ; elle les baissa doucement vers le sol, vers Diogon, qui l'attendait tête levée. Leurs iris faits de lumière se trouvèrent, s'entremêlèrent ; le bleu et l'or plongèrent dans le rubis. Ils parurent communiquer ainsi, dans l'eau du silence, pendant quelques secondes. Puis l'hydre releva ses cinq têtes et ficha ses prunelles écarlates dans celles de Pishkol.

– Nous ne sommes pas vos dieux.

Sa voix n'était pas celle d'un homme, ni d'une femme. Elle était un chœur à elle seule, tressée d'harmoniques mélodieuses. Il y eut un instant de flottement.

– Pas davantage vos protecteurs. Deux fois l'an, la route des nôtres traverse votre terre, et nous mettons à profit ce passage pour vous transmettre le savoir de nos créateurs. A l'aube des temps, nos ancêtres vous apprirent à tailler le bois. D'autres, par la suite, vous offrirent le feu. Bien plus tard, les suivants vous inculquèrent le martèlement de la pierre pour en faire des lames. Puis ils vous enseignèrent comment dépecer vos proies. Puis comment racler leurs peaux pour en faire du cuir, pour vous en vêtir et vous y abriter. Et ainsi de suite.

L'ours à tête de lion s'avança, martelant la terre de ses lourdes pattes, soufflant son haleine carnée vers le chef et son clan entier toujours à genoux.

– Nous vous abreuvons de connaissances depuis des centaines ou des milliers d'années. Vous rendant plus forts. Plus savants. Aujourd'hui, mes compagnons et moi allions deviser de graines et de cultures.

La colère flamboya soudain dans ses prunelles sombres.

– Mais voilà comment vous nous remerciez de notre aide millénaire.

Le phénix et les autres s'avancèrent derrière lui.

– En menaçant l'un des nôtres.

– En le meurtrissant de cordes.

– En le traitant comme les animaux que vous avez cessé de respecter.

Ils firent une pause et le silence recouvrit la scène. Les dizaines d'hommes et de femmes à la peau rude, abîmée par les ans et les blessures, n'osaient faire un geste ; leur chef, immobile, ses iris pleins de détresse, attendait que les créatures aient fini de parler.

Que leurs dieux aient fini de les renier.

Il fit un geste et les dix chasseurs campés sur leurs jambes lâchèrent toutes les cordes. Celles-ci glissèrent dans la poussière du sol, serpentèrent vers le colosse au pelage noir, défaisant lentement leurs nœuds ensanglantés. Elles finirent par chuter en un tas mat et mou, libérant Diogon qui ne fit pas un geste. Son regard clair était braqué sur les statues qui le surplombaient.

L'hydre s'avança de nouveau et fixa le chef Pishkol, le défiant de son regard étincelant, portant son mufle nez à nez avec son visage.

– Que la malédiction s'abatte sur votre clan. Que meurent les hommes incapables d'entendre leurs frères à plumes et à pelage.

Alors elle releva doucement ses têtes vers le ciel, vers les nuées, et ses cinq gueules s'ouvrirent comme une fleur de quartz à multiples corolles. Une lueur bleue se mit à danser au fond de ses cinq gosiers.

Le feu explosa soudain dans l'air chaud, zébrant les visages, illuminant la nuit ; il se mit à dévorer les huttes, dévorer les tentes. Puis il dévora les hommes, les femmes et les enfants.

Ainsi mourut le clan de la jungle ; et au centre du brasier aux odeurs de chairs et de cris, du brasier aux odeurs de souffrance, se dressait un colosse au pelage de jais, silencieux, épargné par les flammes, qui regardait les statues s'en aller.

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Plusieurs heures plus tard, il est passé midi et les enfants sont retournés auprès de leurs parents pour manger. L'heure du départ est presque arrivée et je ne suis toujours pas présentable. J'allais aller me changer lorsque quelqu'un, dont la voix m'est incontestablement familière, m'interpelle.

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- Mes tu n'es pas encore prête ! Qu'attends-tu ? La pluie ? Une tempête ? ironise-t-elle.




Je soupire une fois de plus et tourne le dos à ce démon. Comment est-il possible qu'elle soit aussi respectée et à la fois aussi pesante ? Je n'ai pas envie de me fâcher avec elle, ça ne sert à rien parce qu'elle finit toujours par avoir le dernier mot. Je décide donc d'aller me préparer au plus vite.


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Il me faut plus de temps qu'à l’accoutumée pour me préparer. Mon bain était tellement chaud que j'ai eu du mal à y entrer, mais aussi à en sortir. La chaleur de l'eau avait rosé ma peau et mes cheveux ne s'étaient pas laissés dompter facilement. Mais au bout du compte, je finis enfin par quitter ma tente peu avant le départ.


Sur le visage de mon frère, un sourire éclatant se dessine lorsqu'il me voit. Je regarde autour de moi, à la recherche de ce qu'il peut trouver si beau. Vinio aime les jolies filles, les belles peintures, les airs de musique tendre et plein de romantisme. Je me demande ce qu'il regarde comme ça quand je me rends compte que ses yeux sont fixés sur moi. Je baisse les yeux et admire la robe alors que celle-ci reflète la lumière de cette fin d'après-midi. Le tissus semble incrusté d'écailles fines et polies. Les personnes aux alentours se tournent vers moi et m'accueillent par un silence admiratif. Même ma mère n'en revient pas et je vois dans ses yeux briller un feu de fierté et de joie. L'héritier deviendra chef dans quelques heures à peine et tous les visages cessent de voir en moi l'enfant turbulent, à la place ils y voient la femme.


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