Chapitre 7.3 - La géante qui aimait les trésors

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Elle se mit à tourner lentement autour de la créature, penchant sa lourde tête vers la sienne.

–Tu marches sur deux pattes… Tu portes un pelage et des oreilles… Tu as des yeux de tout-poils.

– Je ne fais pas partie d'une espèce, dit-t-il de sa voix rauque. Je ne suis né de personne. C'est un homme qui m'a créé, et il n'y a personne d'autre qui me ressemble.

Mamounette dressa les oreilles ; enfin, elle fronça la peau de ses pavillons auditifs.

– Cela fait deux fois que tu prononces ce mot, homme. Que signifie-t-il ?

La créature écarquilla ses yeux en amande ; ses pupilles se rétractèrent en lames noires sous la lumière forte de la forêt.

– Il n'y a pas d'hommes ici ? balbutia-t-il en promenant son regard sur les arbres aveugles qui murmuraient tout autour d'eux. Ce sont… Ce sont des êtres étranges, qui marchent à ma manière mais n'ont ni pelage, ni écailles, ni plumes. Ils parlent beaucoup mais ne comprennent pas les autres bêtes. Ils portent des vêtements et sculptent la pierre ou la glace, pour créer des êtres qui ne bougent pas : des statues.

Mamounette secoua la tête pour mettre un peu d'ordre dans toutes ces informations qu'elle ne comprenait pas.

– Nous n'avons jamais vu d'hommes chez nous, et même hors de la forêt, et bien plus loin, dans les plaines et les déserts où migrent les colonies de véloces-dentus, personne n'en a jamais vu.

– Mais ce n'est pas possible, j'en ai vu à la carrière de pierre il y a deux jours à peine.

– Hé !

Soleil dandina son derrière jusqu'à sa proie, dont il atteignait à peine les cuisses et qui culminait bien plus haut que lui.

– On s'en fout des hommes, décréta-t-il en tirant sa longue langue rose entre ses dents en lames de rasoir. Toi, t'es un géant-tout-poils, ça se voit. Comment tu t'appelles ?

– Il n'a pas de nom, c'est à nous de lui en donner un, dit Mamounette avec bienveillance, à l'instant où l'autre répondait :

– Diogon.

– Tu as un nom ? s'exclama la géante-à-plumes. D'où vient-il ? Qui te l'a donné ?

Elle trouvait ces deux syllabes étranges, comme un goût exotique sur sa langue ; ce mot inconnu ne voulait rien dire, rien du tout, ou du moins elle n'en connaissait pas le sens ; et cela la dérangeait comme une piqûre de moustique entre deux écailles.

– Je crois que c'est mon créateur, répondit Diogon en haussant ses épaules musculeuses.

Soleil se détournait déjà de lui, coupant net la question qu'allait poser sa mère.

– Mamounette, j'ai très très faim, on peut aller chasser le petit-à-plumes ? Ou alors on peut manger Diogon ?

– Du calme, mon trésor. Diogon est un invité, on ne mange pas les invités. On ne mange pas les géants-tout-poils, car ils n'existent pas dans la jungle, retiens bien ça.

– Mais maman, gémit le petit, il est juste en face de moi, ça veut bien dire qu'il exis…

– Peut-être qu'il a faim lui aussi, d'ailleurs, dit Mamounette en haussant ses gros sourcils aux écailles duveteuses.

Diogon tourna les oreilles vers elle qui le surplombait, levant ses yeux à deux couleurs.

– Je vous remercie, mais les statues ne mangent…

Un grondement réprobateur et caractéristique s'éleva soudain de son ventre, et Mamounette souffla son haleine brûlante et carnée vers les côtes qui se dessinaient sous le noir de son pelage.

– Je vous remercie rien du tout, tu n'as que la peau sur les os. Que veux-tu manger ? Du petit-écailleux, du petit-à-plumes, du petit-volant ? Peut-être tes cousins tout-poils ?

– Mais je… bégaya Diogon en baissant son visage léonin vers son ventre creux. Je ne comprends pas…

– Sapristi, tu as faim, tu n'es pas le premier et tu ne seras certainement pas le dernier, on ne va pas y passer la journée !

Mamounette fit volte-face avec impatience, cassant les branches des arbres les plus grands, manquant piétiner ses propres petits.

– Tu n'as pas l'air bien dégourdi, mon pauvre enfant. Suis-nous, je vais t'apprendre à chasser.

– Ouaiiiiiiis ! hurlèrent les trois petits en galopant à la suite de leur titanesque mère, dont chaque pas les faisait tressauter sur le sol. On va chasser le petit-à-plumes !

Une étincelle de malice fit luire l'œil brun de Mamounette, caché dans les ténèbres de ses arcades sourcilières.

– Pas le petit-à-plumes, mes trésors. Ce sera pour après. Avant de manger, nous allons tuer du véloce-dentu.

Ils se figèrent, cœur battant à tout rompre, yeux levés vers la géante qui s'éloignait en battant les lianes de sa queue puissante.

– Il est grand temps que vous cessiez de craindre ces salopards à plumes, dit-elle pour elle-même dans l'écho de ses dents acérées.





– Alerte au géant !

– Alerte au géant-à-plumes !

– La géante-tout-plumes est de sortie !

– Planquez-vous, les gars !

Des milliers de petits cris retentissaient dans les profondeurs de la forêt, jaillissaient le long du sentier tracé par Mamounette. Ses lourdes pattes brassaient le sol et ses remugles de décomposition, brisaient net les branches et faisaient craquer les racines ; sa queue balayait les arbres dans son sillage, projetant des éclats d'écorce sur le sol. Ses serres énormes laissaient derrière elle, comme une signature, une file de virgules agressives creusées dans l'humus.

Entre ses foulées de titan galopaient gaiement ses trois petits, leur grosse tête ronde tendue vers l'avant, un grand sourire dentelé leur remontant jusqu'aux pavillons auditifs. Ils adoraient courir avec leur mère, entendre les cris de peur de tous les autres. Dans la forêt, chacun, s'il pesait moins de cinq tonnes, devenait une proie lorsque Mamounette était de sortie.

– Quand je serai grand, moi aussi je serai le géant à plumes qui règne sur la jungle ! hurla Soleil en galopant de plus belle, zigzagant comme une libellule entre les pattes de sa mère – il aurait suffi qu'elle trébuche ou lui marche dessus pour qu'il se retrouve broyé net.

– Ben moi, pépia Vent en le talonnant, quand je serai grand, je serai encore plus gros et fort que Maman, et je mangerai même des grands-piquants !

– Z'êtes nuls, les gars ! Les grands-piquants, ça se mange même pas ! brailla la petite Ciel en les doublant sans effort. Vous êtes que des mâles ! Vous serez aussi riquiqui et faibles que papa, et vous finirez mangés tout cru vous aussi ! Alors que moi, je deviendrai une géante-tout-plumes, comme maman, et je ferai régner la terreur même chez les véloces-dentus !

Vexés, les deux autres tentèrent de la rattraper, mais leurs pattes étaient encore trop courtes ; ils se contentèrent d'éjecter de gros glaviots baveux et de pousser des cris de joie lorsque les crachats s'écrasèrent sur l'échine de leur sœur.

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