Chapitre 6.91 - La sorcière qui mangeait les enfants

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Comme vous le voyez dans le titre de ce chapitre, ça commence à devenir tendu, niveau numérotation des sous-parties.

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– Pardi ! L'enfiler ! Voilà ce que je veux que tu en fasses ! Elle te donnera la force, la ruse et l'agilité de son ancien possesseur ! En plus de te rendre les deux pattes que tu as perdues.

La sorcière, dans un grand geste, lança soudain la pelisse qui vola à travers la pièce en réfractant la lumière du feu telle une étoile filante. Elle atterrit sur le dos rouillé de la licorne, qui sursauta ; puis, dans un frémissent presque animal, la peau du renard ondula sur son échine de métal, avant de s'y souder dans une étreinte passionnée. La fourrure rousse coula le long de sa nuque, de ses épaules, de ses flancs, jusqu'à recouvrir ses deux pattes, avant d'en étirer deux autres jusqu'au sol, allant poser de petites griffes sur le plancher. La mâchoire du renard finit par planter ses canines dans le front de la licorne, avec une obstination toute animale.

Yaga observa son invitée qui s'agitait avec inquiétude ; elle étudia cette petite chimère mi-métal mi-fourrure, avec ses grandes oreilles dressées sur son front et ses quatre pattes valides – un étrange quatuor mi-équidé, mi-canidé.

– Eh bien ! N'est-ce pas mieux ainsi ? lança Yaga en bombant sa poitrine maigre – pour ne pas dire inexistante. Ressens-tu la vivacité du renard qui t'habite ?

La créature s'ébroua avec une gêne manifeste, avant de secouer ses oreilles triangulaires.

– Yaga, ce n'est pas ce que je désire. Peu m'importe d'avoir deux pattes supplémentaires, ou une fourrure, ou une force et une agilité meilleures. Je veux rester telle que mon créateur m'a conçue. Je veux lui rester fidèle. Je veux rester celle qu'il a connue.

– Non ? grommela Yaga sans l'écouter à moitié. Mademoiselle est difficile. Essayons ça, alors !

Elle sortit une autre peau de l'armoire, claqua des doigts pour la débarrasser de ses trous et de sa poussière, avant de faire un geste vers la licorne. Résignée, celle-ci regarda la fourrure du renard rétracter ses deux nouvelles pattes – on entendit leurs os craquer avant qu'elles ne se résorbent totalement. Puis la pelisse se décolla de son dos et finit par glisser au sol dans un bruit mat, comme une vulgaire peau tannée.

– Essaie donc celle-ci ! chantonna Yaga en projetant vers elle son nouveau trésor.

Elle l'observa fuser sous la voûte de la cabane en bois, laissant dans son sillage une kyrielle d'éclats d'un bleu scintillant ; pareille à une aile douce et gracieuse, le bel habit saphir recouvrit le corps de la licorne avec délicatesse. Il se fondit dans son échine, s'incrusta dans sa rouille, y plantant chacune des minuscules petites tiges qui hérissaient leur océan de plumes vaporeuses.

Yaga, satisfaite devant tant de beauté, étira un immense sourire dentu sous son nez tout aussi immense. Deux pattes d'oiseau, aussi fortes et écailleuses que celles de la licorne étaient faibles et rachitiques, avaient éclos sous le squelette de son invitée.

– La peau du Roi Paon. Je ne connais pas de plumes plus belles que les siennes, et pourtant j'en ai vu des oiseaux, crois-moi ! Il t'offre sa grâce, son charisme et sa finesse d'esprit, afin de déjouer tous les obstacles que tu rencontreras.

La licorne roula des yeux. Yaga se demandait bien pourquoi. Chacune des plumes diamantées, brodées d'or, du Roi Paon était comme un grain de ciel dans l'océan bleu qui la recouvrait. Les rémiges scintillantes qui dressaient comme des nageoires aériennes de chaque côté de ses flancs, les ocelles étincelantes de couleurs qui se déployaient en éventail par-derrière son dos brisé, et jusqu'au bec qui miroitait sur son front comme un cristal dans son écrin de velours ; tout en elle n'était désormais qu'élégance et raffinement exquis.

Même le plus rustre et dégoûtant des hommes serait tombé à genoux devant cette vision.

– Eh quoi ! Ne me dis pas que celle-ci ne te va pas non plus ? dit enfin Yaga en roulant ses énormes yeux ronds à son tour.

– Yaga, je vous ai déjà dit que je voulais rester celle que mon maître a créée, répéta patiemment la créature. Je ne veux pas de vos miracles enchanteurs… Je voudrais rester telle que je suis, aussi bancale et rouillée qu'il m'a faite.

La sorcière en resta comme deux ronds de flanc.

– On n'a pas idée de refuser de tels cadeaux, finit-elle par grommeler en plissant ses paupières déjà fripées à l'extrême.

Elle claqua des doigts et la peau du Roi Paon avala ses propres pattes, puis se recroquevilla comme un oiseau blessé, avant de glisser sur le plancher dans un bruit mou.

Rendue de force à la mort.

La vieille dame haussa les épaules avec fatalité, levant ses bras maigres vers le ciel. Elle ne savait plus quoi faire.

Du tout.

– Ces trophées ont longtemps appartenu à deux de mes fils, finit-elle par dire de sa voix aigre. Le renard à neuf queues a été apprivoisé par mon Soleil alors qu'il était encore enfant… Après la mort de l'animal, il en a porté la peau pendant des années. Avant de la reléguer au placard et de revêtir une bête cape rouge qu'on remarque à peine au fond du ciel !

Elle cracha de mépris sur son vieux plancher.

– Quand à mon Jour, son stupide cadet, ce voleur volage et irresponsable, il convoitait l'une des filles du Roi Paon, pour une bêtise du genre mariage, noces célestes et tout le reste. Il a fini par tuer le Roi avant de s'enfuir avec sa princesse emplumée. Dans son orgueil, il a fait faire une étole de sa peau, avant de prestement s'en débarrasser chez moi. Désormais, les gens ne voient plus que sa longue cape blanche.

Soudain prise de fatigue, la vieille dame s'assit sur le tabouret qui venait d'accourir au petit trot.

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- Ouais on va se tirer et vite fait, viens François on va dans la tente !
Voilà c'était fini. Le rêve, le voyage à quatre. Le silence sur tout ça, avec la nuit dessus. Le lendemain rien ne s'arrangea. Déjeuner, gare. Adieu.
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