Faits l'un pour l'autre

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« Parle-moi ! »

Un grommellement.

« Si tu m’as épousée, tu dois bien avoir des choses à me dire, non ? »

Cette fois-ci, seul le silence lui répondit.

Elle jeta rapidement un œil à la dérobée sur l’apollon qui se trouvait à côté d’elle. Peut-on épouser quelqu’un qu’on ne connaît pas réellement ? Pouvait-elle s’être trompée à ce point ? Ces questions tournaient sans répit dans sa tête, tandis qu’elle reportait son regard sur la route, en soupirant bruyamment.

Toujours aucune réaction.

Elle monta alors le son et la musique envahit l’habitacle, chassant peu à peu les fantômes de mots qui le hantaient.

« Maintenant je maudis le jour où j’t’ai rencontrée, j’aurais pas dû te regarder… Si t’es plus là, tous ces souvenirs qu’est-ce que j’en fais ? Je veux juste t’oublier… » chantait justement une voix mièvre à la radio.

La jeune femme trouva cela ridicule, mais les paroles résonnaient en elle.

« Tu peux baisser le son ? » dit-il enfin, exaspéré.

Elle s’exécuta, sans lui adresser le moindre regard, concentrée sur le trafic. Pourtant, les pensées se bousculaient dans sa tête :

Je devrais peut-être le quitter pendant qu’il est encore temps… Après tout, on n’a pas encore d’enfants, il n’est pas trop tard ! Je m’emmerde avec lui, il n’a rien à me dire, c’est affreux. Une heure de voiture sans qu’il m’adresse la parole… Et ça ne semble même pas lui peser ! Et s’il n’était qu’une jolie coquille vide, comme mon ex ?

Elle sursauta à cette dernière pensée et, effrayée, tourna la tête vers l’homme à côté d’elle. Elle vit qu’il s’était endormi. Comment pouvait-il… ?

Offusquée, elle reprit le cours de ses réflexions.

Bon, il ne faudrait pas agir sur un coup de tête, non plus. T’as passé trente berges ma vieille, t’es plus toute fraîche. Si tu le quittes, combien de chances de tirer un bon numéro derrière, qui veuille construire quelque chose de sérieux avec toi ? Mhh, on approche de zéro, là. Au moins, il est beau lui, ça tu peux pas le lui enlever. Tu peux pas tout avoir… Et toutes tes copines ont déjà pondu leur premier mioche, il serait temps que tu t’y mettes. Tu l’entends, hein, le tic-tac de ta foutue horloge biologique ! Avec lui, tu sais ce qui t’attend. Et puis vous ferez de magnifiques bébés métis, tout le monde dit que ce sont les plus beaux… Et dire que t’as toujours rêvé que les tiens soient blonds aux yeux bleus…Qu'est-ce que je dois faire?

Après à peine deux ans, leur mariage battait déjà de l’aile. Ils ne cessaient de se disputer, ne faisaient plus l’amour depuis longtemps et, pire encore, en étaient arrivés à une forme d’indifférence l’un vis-à-vis de l’autre, depuis un certain temps.

Non. Tout bien réfléchi, elle ne pouvait le quitter ; c’était trop risqué. Sinon, elle se retrouverait vieille fille, comme sa copine Natacha, et n’aurait jamais les enfants dont elle rêvait depuis toujours. Cela, elle ne pouvait l’envisager.

Elle sentit une cassure en elle ; elle savait que les choses ne seraient plus jamais pareilles désormais. « Je resterai, je n’ai pas le choix », se dit-elle, à contrecœur. « Et c’est décidé, j’arrête la pilule dès ce soir, sans le lui dire, et rira bien qui rira le dernier…Un peu de patience… Je les aurai, ses spermatozoïdes de compétition ! Au pire, si je m’ennuie trop, je prendrai un amant. Il y a ce mec, au boulot ; il n’est pas trop mal… J’ai bien vu comme il me regarde… »

Un peu rassurée, elle se mit à fredonner un air qui passait à la radio et appuya sur l’accélérateur, avec l’impression de reprendre quelque peu sa vie en main.

***

Elle l’insupportait, quand elle se mettait dans ces états-là. Franchement, elle devenait carrément chiante, c’en était risible. Elle qui détestait sa mère, elle finissait par lui ressembler dans ces moments-là ! Pour sa part, il préférait faire le mort, et rigoler dans sa tête. Répondre n’aurait servi qu’à exciter davantage la colère de cette femme qui était la sienne ; il se taisait donc, et attendait son heure.

Il était pourtant ainsi, il ne lui avait pas menti sur la marchandise. Un sportif, pas vraiment porté sur l’émotionnel. À quoi bon toujours tout analyser, digresser sans fin sur de petits riens sans importance ? Vraiment, il ne voyait pas. Et il avait cru, au début, que ça pourrait fonctionner entre eux. Elle, l'intellectuelle, et lui, le coach de fitness. Il l'avait même aimée, mais là... Ce n'était plus possible.

Elle avait encore mis la musique trop fort. Elle savait pourtant que ça avait le don de le mettre hors de lui ! Heureusement, elle baissa le son sans se faire prier, quand il le lui demanda.

Il ferma les paupières; ainsi au moins, il aurait la paix et il pourrait réfléchir tranquillement. Il sentait parfois son regard peser sur lui, mais il s’efforçait de ne pas réagir, afin qu’elle le laisse tranquille. Elle avait raison : il savait aussi bien qu’elle que leur mariage était voué à l’échec. Mais il essayait de se rassurer comme il le pouvait. Ils avaient dû se marier pour qu'il puisse la rejoindre dans son pays. À présent il ne voulait pas le quitter, car il commençait à y trouver ses marques. Et il savait bien que s'il avait un avenir, c'était ici, pas au Congo.

Encore trois ans à la supporter, et je pourrai demander à avoir la nationalité. Bam ! divorce ! Comme elle gagne plus que moi, elle devra probablement me verser une pension, et je pourrai enfin m’envoyer en l’air avec qui je veux. D’ailleurs, la petite nouvelle, au travail, j’me la ferais bien… Son petit cul a l’air ferme, j’suis sûr qu’il tient entre mes deux mains.

À cette pensée, un léger sourire se peignit sur ses lèvres. Et, alors qu’il entendait sa femme fredonner et sentait la voiture accélérer, il s’endormit pour de bon cette fois, bercé par le roulement répétitif des pneus sur le bitume.

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