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— Atterrissage dans trente secondes, annonça Marco, notre pilote chevronné.

Le nouveau siècle, incarné par sa technologie toujours plus époustouflante, avait permis à l'humanité de repousser les limites de l'exploration spatiale. Pour la première fois, un équipage de quatre spationautes s'apprêtait à fouler le sol de la planète Purpleen.

— Jeff, c'est bon pour toi ? demanda Marco dans le micro.

— Ouais, je suis dans le sas. Vas-y, ouvre ! confirmai-je, d'un ton enthousiaste.

Un relâchement de pression se fit entendre. Vérins et articulations métalliques s'activèrent. La porte s'abaissait. Chaque seconde révélait un peu plus la virginité manifeste de ces terres aussi luxuriantes que lumineuses.

Des colosses au tronc rectiligne et veiné se dressaient par centaines devant moi. La forme de leur houppier m'évoquait les dragonniers de Socotra, à cela prêt que des lianes aux énormes fleurs blanches étoilées cascadaient depuis leurs branches jusqu'à toucher les hautes herbes au niveau de leurs racines aériennes. Çà et là, des étendues d'eau exposaient leurs camaïeux limpides de mauve et de parme, au-dessus desquels lévitait une multitude d'insectes deux fois plus gros que d'ordinaire. Devant pareil spectacle, j'en oubliai de transmettre les informations tant attendues au reste de l'équipe, ce qui ne manqua pas d'enflammer la voix rocailleuse de Pavel :

— Davaï ! So, air or not ?

Décrochant non sans mal mon regard du paysage, je le figeai aussitôt sur le polytesteur :

— Vous allez pas le croire ! La composition de l'air est quasiment la même que chez nous. Y a juste 1 % de gaz inconnu. C'est au niveau de l'azote qu'il y a, du coup, 1 % en moins, annonçai-je, estomaqué.

Au casque, explosion de joie. Même Pavel le crispé du bulbe, partagea notre joie.

— On arrive, fit Julia, la seule femme du groupe.

Sans craindre l'asphyxie, j'ôtai mon casque et humai l'air à pleins poumons. Suave, légèrement sucré. Plus vertigineux encore que ces pseudo-baobabs, des reliefs de pierre sombre s'élevaient à la verticale vers le rose pastel des cieux.

Mes coéquipiers arrivèrent à ma hauteur, béats. Pavel ne s'attarda guère sur cet instant de contemplation, mais descendit le premier, suivi de près par nous autres.

En bonne professionnelle, Julia avait emporté sa valise de collecte d'échantillons. Eau, minéral, terre, faune, flore, tout finirait en flacons en vue d'une analyse dès notre retour dans l'Alcyon-3.

— Ça se rapproche plutôt du biome tropical, nota notre jolie scientifique. Vous sentez cette humidité ?

Perchée dans les cimes, une colonie d'oiseaux multicolores, dotés de quatre ailes ainsi que d'une queue filiforme, capta notre attention.

— Espèce préhistorique ? tentai-je, sans conviction.

— Perdu, s'amusa-t-elle. Allez, ne perdons pas de temps. Chacun sait ce qu'il a à faire.

Julia et Pavel aux échantillons. Marco au contrôle technique de l'Alcyon. Moi, à l'étude des énergies naturelles.

Mes compagnons se cantonnèrent aux environs. Pour ma part, je décidai de jouer les éclaireurs. Au-delà des étangs, cachée par une couronne de roche, je découvris une statue directement sculptée dans un bloc au blanc immaculé, d'environ deux mètres de haut. Un corps à quatre bras. Visage humanoïde, triangulaire. Des plantes aux feuilles filamenteuses poussaient sur son crâne creux en serpentant sur son visage androgyne.

— Vous devriez me rejoindre derrière la butte. Ça devrait vous plaire, attisai-je l'équipe à pied d’œuvre.

Julia me rejoignit à la hâte, captivée par la preuve de l'existence d'une vie extra-terrestre. Un étonnement mêlé d'inquiétude déforma ses traits :

— Je sais pas si c'est un effet de lumière ou quoi, mais je te trouve… rajeuni.

— Toi aussi, t'as moins de rides, la taquinai-je, soulignant pourtant un fait. Merde ! Regarde ça ! Je l'ai cassée en marchant dessus y a même pas une minute.

Julia dirigea son regard vers une plante proche du pissenlit, version bleue. La partie coudée de la tige et les pétales endommagés se régénéraient à vue d’œil. En une minute, la plante recouvra son état initial.

Armée de son couteau, Julia trancha la tige, laquelle se remit à pousser avant de faire apparaître un nouveau bourgeon. Puis une nouvelle fleur. Un cri de colère fusa soudain des frondaisons, suivi d'un charabia incompréhensible.

Une copie conforme de la statue, en chair et en os, lévita jusqu'à notre position. Nous scruta de ses yeux de rapace avant de nous souffler son haleine au visage. Une haleine… sucrée, elle aussi.

Guidé par notre instinct de survie, Julia et moi levâmes les mains en l'air, envoyant un message de paix. Je sentis alors ma peau se rétracter, comme s'il m'était possible de percevoir son rajeunissement accéléré. Elle craquela, se déchira. Julia se mit à gémir, à se tordre dans tous les sens. Ses cheveux tombèrent, les miens aussi. D'insoutenables douleurs foudroyèrent davantage nos corps. Gagnèrent en intensité. Organes, squelette, membres, tous forcés de retrouver leur taille initiale, jusqu'au seuil de rupture. De déchirement. De fracture.

Au micro, les cris de détresse du binôme Pavel-Marco. Puis de funestes gargouillis.

Avant de savourer notre dernier souffle, l'humanoïde murmura :

— Humains… plus détruire autre planète.

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