MYSTERIA (3/5)

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Émilia ne fut que partiellement surprise par son hésitation : secourir ou faire l'innocente ? La décision ne tarda guère. Elle n'aurait pas prêté attention à l'absence de son mari, comme elle n'aurait pas remarqué qu'il s'était rendu dans la cabane. Puis elle aurait fait une sieste assez longue pour ne découvrir son corps inerte que trop tard. Encore fallait-il s'assurer qu'il était bel et bien mort.

Confinée dans cette exiguïté, et de musculature insuffisante, il lui était impossible de retourner Richard seule. Elle arracha la plante de son cou afin de l'abandonner sur l'établi, au milieu des pots en terre cuite et de l'équipement de tout bon jardinier ; posa deux doigts sous l'angle de la mâchoire rugueuse en quête de pouls... Nouvelle déception.

Émilia agenouillée, la plante utilisa son anatomie pour ramper, déplacer les objets avant de se laisser chuter pile sur le crâne dégarni de Richard. Devant l'immobilité du témoin, Mysteria glissa un de ses bras ligneux entre les lèvres gercées de sa victime puis s'enfonça, centimètre après centimètre, dans sa gorge. Cela provoqua chez lui un réveil en sursaut et de multiples réflexes nauséeux. Richard manquait de force, semblait paralysé. Deux autres racines s'insinuèrent à l'intérieur de ses narines. S'ensuivit un processus asphyxique auquel Émilia préféra ne pas assister.

Une envie pressante d'uriner la força à regagner les toilettes de la maison. Elle en profita pour se laver les mains et boire un grand verre d'eau, qu'elle imagina rempli de champagne. La nouvelle veuve joyeuse trinqua avec sa propre conscience, à la santé de tous les butors mariés à une bonniche.

— Finalement, je l'ai eu mon cadeau d'anniversaire, badina-t-elle, les yeux rivés sur la cabane, debout devant la vaisselle propre.

Elle se promit de ne plus jamais avoir à ruminer en récurant les casseroles.

Plus jamais.

Lorsqu'elle se rendit de nouveau à l'autre bout du jardin, la lente et désagréable mise à mort était achevée. Le visage de Richard apparaissait congestionné, violacé. La stupeur envahit Émilia. La plante avait quitté son pot, désormais éteint et mat. Elle avait ensuite traversé, grâce à ses racines, l'épais manteau de sa victime. La blondinette enfila une paire de gants, releva les trois couches de vêtement depuis le bas de son dos puis découvrit, tiraillée entre fascination et horreur, que Mysteria s'était profondément enracinée dans la chair sanguinolente.

Elle inspecta le poignet attaqué et nota une large plaque rouge présentant plusieurs points sombres, comme si de fines épines l'avaient transpercé.

— Hmm… Une plante vénéneuse ? Faut que je fasse gaffe alors. Bon et maintenant, je fais quoi ? En tout cas, merci. La mienne d'épine, tu me l'as retirée ! s'esclaffa Émilia, ravie de cet événement inattendu.

Alors qu'elle s'abreuvait à l'intérieur même de Richard, la plante éleva l'un de ses bras non enracinés et poussa la nouvelle veuve comme pour l'inviter à partir.

« Je vais m'occuper de tout ».

Voilà comment Émilia interpréta ce geste. De retour à la maison, non sans ruminer quant au pourquoi du comment, elle se prépara une tasse de thé vert complétée d'une cuillerée de miel, breuvage qu'elle touilla pendant plus de dix minutes, absorbée par ses propres pensées. Cette fois, plus de Richard pour beugler d'arrêter de faire du bruit avec sa maudite cuillère. Plus de Richard pour souligner que « le thé, c'est dégueulasse, que c'est pour les prout-prout ». Lorsqu'elle le réalisa, elle sourit et ferma les yeux avec insistance. Puis elle souffla bruyamment à la surface de la tasse, dispersant la colonne de vapeur qui troublait la vue du canapé… libre. Du reste, elle s'empressa de faire taire, une bonne fois pour toutes, « la boîte à conneries » avant de balancer la télécommande dans un tiroir. Peut-être mettrait-elle la télé en vente, ou même à la casse, juste pour le plaisir. Peut-être même dès demain.

— Ça aussi, c'est terminé ! Fini ! Délivrance ! se réjouit-elle presque en chanson. Sacrée coïncidence quand même !

Depuis sa position, elle scrutait la lame du couteau de cuisine en train de sécher dans l'égouttoir, calé dans l'amas de vaisselle. Plus besoin d'envisager cette option pendant les éclats de colère.

Assise devant l'écran éteint, au beau milieu d'un environnement immobile et enfin paisible, Émilia sirota son thé comme s'il s'agissait du meilleur thé qu'elle ait jamais goûté. Puis elle posa le récipient sur la table basse du salon et finit par s'endormir, bercée par une quiétude devenue réalité.

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