EPILOGUE

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Le corps sans vie fut ramassé dans un filet au large de Biarritz par un chalutier qui rentrait de sa campagne de pêche. Une probabilité tellement faible qu’on le retrouve que les autorités l’avaient qualifiée de miraculeuse.

Miraculeuse. Je ne suis pas sûre que le terme ait été très approprié.

Un commissaire m’appela. J’apparaissais dans le registre de la gendarmerie comme ayant signalé sa disparition quelques mois plus tôt et je me rendis à la morgue de Biarritz pour reconnaître le corps. Je découvris un corps froid, clinique, blanc, dépourvu de toute couleur, vidé de toute vie, les yeux clos, les cheveux raides et flasques, plaqués sur son crâne. Il n’avait plus rien du Max d’avant, plus rien du Max que j’avais connu, plus rien du Max que j’avais aimé.

Son regard magnétique était éteint. Tout en lui sortait pâle et blanchâtre. Mais c’était bien lui. En tous cas, c’était bien son corps. Pas de doute possible. Je signai les papiers de reconnaissance du corps qui mirent fin au mandat de recherche dans le cadre de sa disparition. Je pensais tristement qu’ils n’avaient même pas essayé de commencer à le chercher.

A l’autopsie, il apparut que Max n’était pas mort noyé. Les poumons ne s’étaient pas remplis d’eau. Max avait lutté, nagé jusqu’au dernier moment et, à aucun moment, il n’avait manqué de souffle ou d’énergie. C’est le cœur qui avait lâché. Colossal organe, mais à bout de forces, son cœur avait fini par abandonner la partie. D’un seul coup. J’étais émue d’apprendre que jusqu’au dernier instant, il fut conscient, perdu au milieu de ses pensées. Il avait dû nager pendant des heures protégé dans sa combinaison en néoprène.

Je repartis de la morgue sans vraiment réaliser que Max n’était plus, qu’il était parti pour toujours.

Encore aujourd’hui, je n’arrive toujours pas à réaliser. Mon esprit refuse toujours de relier ce corps glacial à Max. Et même après l’avoir identifié comme tel, je serre encore précieusement mon téléphone dans ma poche à m’en user les doigts en attendant un appel improbable. Max me dirait juste :

— Je suis rentré à la maison, je t’attends et j’ai fait les courses.

Et on ferait la paix, et il m’expliquerait tout, et on se mettrait à rire à gorges déployées comme avant, on appellerait Pinto et on filerait au parc pour savourer du poulet bien grillé, comme on l’aimait.

Mais l’appel n’arrive pas et le téléphone finit bouillant, couvert de sueur dans ma main moite.

Que faut-il penser de Max et de son groupe Hydrogène ?

Certains parlent d’un prophète des temps modernes, d’une espèce de Vernon Subutex de l’écologie, d’un gourou qui aurait entraîné à sa suite une série de jeunes adeptes hypnotisés.

Je ne sais pas.

D’autres, d’un terroriste vert, d’un écoterroriste ou un truc de ce genre : une nouvelle espèce de terroriste à tendance radicale verte.

Je ne sais pas non plus.

D’autres encore inventent des théories du complot : une cellule montée par on ne sait quel gouvernement, pour faire, on ne sait pas quoi, à on ne sait pas qui et qui aboutit à une fin du monde lente et inexorable, avec des méchants, à tous les coins de rue, contre lesquels on ne peut pas lutter. En fait, Max n’aurait été qu’un maillon d’une organisation beaucoup plus complexe, financée par de sombres entités gouvernementales. Cela ne me semble pas tenir la route une seule seconde, ces théories du complot, mais ça alimente bien les médias. Ça occupe les débats sur les plateaux télévisés.

Moi, aucune de ces théories ne me plait.

Je n’ai pas l’ombre d’une explication. Je crois que l’Homme essaie toujours de rationaliser ce qu’il n’arrive pas à comprendre.

Max était juste Max. Un utopiste amoureux de la planète, fasciné par le phytoplancton et la photosynthèse qui avait, à un moment, décidé d’agir vraiment. Durement. Un rêveur perdu qui n’avait pas trouvé sa place dans le monde que nous avions construit ces derniers siècles et que nous nous acharnions à défendre, sans convictions. Il avait dérapé à un moment, et personne ne l’avait vu venir. Je n’avais rien vu, moi non plus.

Ça avait dérapé et c’est tout. Il n’y a rien de plus à chercher.

Max voulait juste agir. Alors, il avait décidé de changer notre trajectoire commune. Aller sur une hypothétique planète Mars n’avait aucun sens et on ne pouvait pas tous habiter sur la Lune car il n’y aurait jamais assez de place pour tout le monde. La seule issue possible c’était bien notre bonne grosse Terre.

Sa théorie paraissait évidente : Aviez-vous déjà vu un nuage nucléaire s’arrêter à une frontière ? Clairement non. Jamais un virus n’avait rempli une demande de visa avant de se répandre sur la planète, de pays en pays, et, de terres en terres. Les catastrophes en accroissement ces dernières années : incendies et nombreuses inondations avaient démontré n’avoir que faire des derniers dispositifs douaniers. Les frontières c’était une rigolade, une invention des temps modernes pour intellectuels qui tournent en rond, ou pire, pour militaires en mal d’exercices armés. Les koalas, les tigres ou les léopards, aucun d’entre eux n’avait de cartes nationales d’identité.

Max m’avait expliqué un jour espérer la reconnaissance internationale et indiscutable du fameux « effet papillon » d’Edward Lorenz. Il me semblait clair que lorsque le gracile animal battait de l’aile en Amazonie, contre toute attente, il entraînait bien une tornade au Texas à la fin. Il nous avait rappelé que nous étions tous du même monde, dans la même petite bulle bleue, à partager notre quota quotidien d’oxygène.

Max avait raison sur ce point : on partageait bien tous le même grand jardin à l’arrivée. C’était une chose de se le dire, une autre de mettre une nouvelle organisation en œuvre.

Max nous a laissé le choix d’organiser un autre avenir que celui qui semblait pourtant tout écrit mais nous avons une lourde responsabilité dans les choix que nous allons poser pour les générations à venir.

Dans le monde nouveau, après la défection de nos gouvernances diverses, dans ce monde neuf : un joyeux, un énorme, un immense bordel est en train de s’organiser tout doucement, le tout dans l’euphorie et les rires de se retrouver tous ensemble.

Vivants.

Vivants et neufs.

Vivants, en train de redécouvrir notre planète, mortels confrontés aux joies simples d’une communion avec la Nature.

***

Nous sommes un mardi du mois de Mai.

Ce matin, j’ai posté le manuscrit à quatre journaux. J’ai essayé de rentrer les éléments dans les cases, de relater au mieux l’histoire telle qu’elle s’est vraiment passée. L’essentiel est là. Chacun pourra remplir les blancs qui manquent à sa guise. J’ai essayé de ne pas juger, de rapporter les faits autant que possible même si il m’a été difficile de ne pas ressentir d’émotions au fil du récit.

En lisant le cahier de notes que Max m’avait transmis en héritage, je suis rentrée une dernière fois dans sa tête. Je découvris comment tout cela avait pu être financé. Profitant d’un engouement sur les monnaies virtuelles, ils avaient prélevé de petites sommes sur une multitude de comptes bancaires pour ne pas être démasqués, transféré l’argent en monnaie virtuelle, fait tourner et fructifier rapidement les sommes qui s’étaient avérées colossales, avant de tout virer sur un compte off-shore sur lequel ils avaient puisé leurs ressources. Une fois que tout avait été payé et qu’ils étaient entrés dans la partie finale, l’argent n’avait plus eu aucun intérêt à leurs yeux et ils avaient abandonné les comptes. Je fus surprise par la capacité qu’ils avaient eu à utiliser à ce point le système contre lequel ils avaient décidés de lutter.

Je découvris aussi les motivations les plus intimes de mon compagnon. Max croyait qu’il fallait de la détermination et des armes pour changer les choses. Fallait-il tant de victimes innocentes ? Je refuse de partager ses choix. A mon sens la fin ne justifie jamais les moyens, mais qui peut vraiment répondre à cette question ?

Je sais que, bientôt, quelqu’un finira par arriver pour sonner simplement à ma porte. Il faudra sans doute répondre aux questions. Expliquer pourquoi je n’ai rien vu venir, rien pu prévoir et expliquer l’inexplicable. Je pense souvent aux familles qui découvrent une autre réalité que celle qu’elles ont toujours imaginée pour leurs proches ; aux reportages sur les mères qui se découvrent des improbables fils terroristes. Il me parait maintenant évident que l’on peut ne rien voir, que l’on peut réussir à cacher à ses proches son activisme dans les groupes les plus sombres, sans aucun problème. Je n’ai moi-même rien soupçonné.

L’amour rend aveugle.

Lire le carnet m’a beaucoup aidé. Je ne peux pas vraiment dire que j’ai tourné la page. Les sanglots me trahissent, ma gorge se serre en passant devant le stand du vendeur de poulet mais j’ai aussi des moments plus doux et parfois des parenthèses heureuses.

Aujourd’hui, assise sur la plage, je me sens sereine, posée. J’attends la suite avec tranquillité. Je regarde l’océan, le blockhaus d’Hydrogène se détache doucement sur la dune. C’est la fin d’après-midi.

Pinto joue dans les vagues. Elles s’étalent, lentement, et le chien court le long de la plage à toute vitesse pour les rattraper, tout étonné qu’il est de la disparition soudaine de la vague à chaque passage. Il recommence. Inlassable. Pinto n’a rien compris de ce qui s’est joué ces derniers mois, pour lui la vie c’est simple comme une gamelle pleine de croquettes ou un lancer de balle : ça revient tous les jours et on recommence.

Un éternel renoncement. Un éternel recommencement.

Il ne se projette pas, il prend la vie telle qu’elle est, dans l’instant, et c’est lui qui a raison.

Je regarde l’océan. Infini.

Le ciel et la mer se confondent au loin. C’est comme si j’étais assise à l’intérieur d’une bulle bleue, avec de longs reflets verts, une grosse bulle qui m’enveloppe tendrement. A l’intérieur de cet amas visqueux, mouvant, profond, bleu d’azur, bleu infini il y a le phytoplancton. Celui de Max. Et à travers les masses d’eau, j’arrive à l’apercevoir : une grosse masse gluante, informe, dans laquelle les reflets du soleil font émerger des particules colorées d’un vert profond.

La même couleur que les yeux de Max.

Les vagues n’ont pas toutes la même couleur, ni la même taille et, encore moins la même intensité. Cet Océan vit, bouge et même mieux :

Il respire.

J’aime imaginer cette masse millénaire de petits organismes, le plancton, se coller, nous regarder tous ensemble et sourire, des milliers de petites bulles d’oxygène, issues de la photosynthèse, s’élevant lentement au-dessus d’eux.

On entend juste le bruit du ressac. On sent les milliers de gouttelettes de l’embrun qui sont projetées par le vent, et doucement, il y a l’écume qui s’étale. L’atmosphère toute entière a un goût salé.

Tout est fini.

Le début et la fin se confondent.

Le ciel commence à rougir, il prépare la fin de journée. Je comprends pour la première fois la signification du poème de Paul Eluard : la Terre est bleue comme une orange.

Au loin, on entend le bruit d’une sirène qui se rapproche. Le bruit résonne, s’intensifie, s’amplifie, s’approche un peu plus à chaque seconde.

Je suis assise dans le sable. Je suis là.

Je suis définitivement prête. Prête pour un nouveau départ.

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