LA PROFONDEUR DE L’EAU IMPORTE PEU AU NAGEUR.

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Max fit glisser tous ses vêtements sur le sol froid du blockhaus. Comme prévu, la cachette au milieu des dunes s’était avérée un parfait terrain de jeu pour le petit groupe d’activistes. Les flics de tous les pays ciblèrent les villes en priorité et ils passèrent trop de temps à se renvoyer la balle entre eux pour se préoccuper des endroits perdus. En fonction de leur géolocalisation individuelle, ils avaient successivement imaginé l’ennemi en Occident, en Orient, en Afrique ou encore aux Etats-Unis et s’étaient perdus dans des hypothèses improbables les menant loin, bien loin du blockhaus d’Hydrogène. Personne ne pensa à contrôler une plage des Landes, c’était même certainement le dernier lieu de la liste. Personne n’avait imaginé un groupuscule de dix personnes quand on cherchait une organisation tentaculaire, dotée de moyens fantastiques. Sauf qu’en volant la technologie des autres et en utilisant ce qui existait déjà, Hydrogène avait prouvé qu’il suffisait d’une poignée d’hommes et de femmes soudés pour ébranler l’organisation mondiale et, qu’il n’y avait nul besoin de moyens colossaux, pour faire trembler la planète. Hydrogène fut l’ennemi inimaginable. Un ennemi impalpable, minuscule, qui était passé à travers les mailles du filet. Avec un si petit groupe, Max avait rendu l’équipe anonyme : ce qu’ils avaient fait, n’importe quel hacker un peu malin en était capable, les responsables potentiels ne manquaient pas.

Il restait la mission, l’objectif qui les avait animés ces dernières semaines. La cause était-elle juste ?

Max aimait penser que oui. Il s’était convaincu pour justifier ses actes qu’il était encore temps d’agir et que c’était encore utile. Plus tard, cela n’aurait servi à rien, plus tard, on était dans l’inéluctable. Il aurait pu traiter mais pas soigner. Max pensait avoir agi au moment où le monde était sur la tranche, encore encordé sur une crête de montage avec un pied qui balançait de chaque côté du vide, cet instant court pendant lequel on peut encore faire marche arrière avant de tomber définitivement.

Max était convaincu d’avoir offert une chance de revenir en arrière, de gouverner différemment, d’offrir un futur différent aux générations à venir. Le plancton trouverait sans doute là une chance de s’en sortir. Le plancton. Son cher Plancton.

Les membres d’Hydrogène s’étaient quittés la veille. Max pensa au groupe : cette somme d’individus qui n’étaient rien et qui, ensemble, avaient accompli une mission étonnante.

Il passa chacun de ses pieds dans le pyjama breton et tira lentement sur la combinaison qui s’étendit sur son corps en un claquement élastique. Il remua son corps dans le moulage plastique qui l’enveloppait jusqu’à se sentir bien à l’aise puis il attrapa la cordelette qui remontait la fermeture éclair et la tira du bas du dos jusqu’à la nuque. Ainsi engoncé, il sortit du monstre de béton et de fer. Son blockhaus, éventré sur le côté, s’enfonçait profondément dans le sable. Il pensa à un gros iceberg en ciment, couvert de graffitis colorés : des fleurs exotiques, un smiley jaune masqué, d’énormes lettres en guise de signature, et toujours, cet énorme lézard tourné vers l’océan qui, la gueule ouverte, donnait l’impression qu’il allait engloutir l’océan tout entier. La planque ne manquait pas de charme.

Il pensa amusant que ce vestige de la dernière guerre mondiale ait finalement encore servi pour une dernière danse. Le refuge opérationnel d’une guerre, plus technologique que la dernière, celle d’Hydrogène. Rien ne se perd, tout se transforme, pensa Max en souriant et, même ce qui semblait aussi inutile qu’un blockhaus, pouvait resservir.

Max s’assit sur le sable face à l’océan et regarda longuement les vagues qui déferlaient. Elles étaient toutes différentes : des rouleaux secs et cassants, bruyants ; de longues lames qui partaient de très loin et léchaient le sable mouillé avec amour, comme la jolie caresse d’un amant. Le vent balayait l’écume, renvoyant sur le rivage des nuages de mousse blanche. La mer était calme aujourd’hui, rien à voir avec la tempête de la veille. Cette capacité à changer si vite, cette adaptation permanente des éléments était fascinante. Chaque jour était la promesse d’une journée unique, la promesse d’une aube nouvelle. On repartait juste au début d’une nouvelle ère et ce n’était pas plus terrible qu’un nouveau lever de soleil sur l’océan.

Max se leva et marcha lentement vers l’eau. Il prit le temps de mettre un pied, puis l’autre, dans l’eau froide de ce mois de Mars, laissant son corps s’habituer lentement à la température hivernale du liquide. La mer enveloppait ses chevilles puis se retirait avant de revenir, inlassable, creuser un peu plus le sable, ravinant le tour de ses pieds en un doux creux enveloppant. C’était comme s’enfoncer à jamais dans le sol, disparaître petit à petit de la surface. Lentement. Doucement. Il plia doucement ses doigts de pieds vers la plante de ses pieds, pressant la matière limoneuse et il sentit le sable lui filer entre les jonctions des doigts. Un massage très agréable de la voûte plantaire. Cela lui rappelait son enfance quand, sur la plage, il faisait couler le sable entre ses doigts, lentement, d’une main à l’autre comme un petit sablier virtuel.

Lentement, très lentement, Max entra dans l’eau jusqu’aux genoux puis jusqu’à la taille. Il marcha doucement dans les vagues qui lui frappaient maintenant gentiment le poitrail. Lorsque l’eau atteignit son cou, Max poussa vivement sur ses appuis pour se propulser en avant et se laissa immerger entièrement par le liquide amical.

Puis, doucement, il se mit à nager en direction de l’horizon. Max était un excellent nageur, son corps se mouvait avec facilité dans un rythme de crawl lent et parfaitement cadencé. Les pensées de Max allaient en direction de tous ceux qu’il avait croisés ces dernières années.

A commencer par Mathilde qui avait partagé sa vie. Cette jeune institutrice l’avait bouleversé. Il l’avait aimé. Il l’aimait toujours, tout court. Il ne lui avait pas dit, avait disparu, ne l’avait pas emmenée dans l’aventure. Comment faire autrement ? Comment aurait-il pu partager ce lourd secret avec elle ? C’était la mettre en danger, d’abord, et ensuite, lui demander de juger son action. Or, Mathilde, il le savait, faisait partie des optimistes, de ceux qui ne comprendraient pas son chemin, de ceux qui hurleraient à l’idée des sacrifices, de ceux qui essayaient de tout sauver à la fois, mais sans rien sauver du tout, à l’arrivée. Elle faisait partie de ceux qui, pour Max, essayaient avec volonté mais sans succès de vider l’océan avec une gentille et mignonne épuisette, recommençant encore et encore, sans jamais se décourager.

Max n’avait pas eu le courage d’affronter le jugement de Mathilde. Encore aujourd’hui, il savait qu’il n’avait pas eu raison sur tout, et que Mathilde n’aurait pas pu lui pardonner certaines de ces décisions, aussi juste soit la cause.

Les guerres faisaient des morts, il le savait bien, de nombreux morts même, mais c’était pour lui le prix à payer. Son action, dans le fond, ne lui paraissait pas plus criminelle qu’une explosion nucléaire après un tsunami, qu’un essai militaire raté, qu’un virus non maîtrisé ou encore une arme chimique lâchée sur un hôpital au milieu des conflits. Rien de pire que ces milliers d’innocents, femmes et enfants en première ligne, qui traversaient la mer méditerranée sur des radeaux de fortune et dont les frêles boudins de caoutchouc lâchaient, crevés dans l’indifférence générale au milieu de la mer.

Non, pas pire. Pas pire que de faire traverser les frontières à des migrants désespérés par des canaux souterrains où ils mourraient parfois ensevelis vivants, le tout pour une poignée de dollars crasseux. Non, rien de pire. Max se laissa à nouveau convaincre par ses décisions les plus irrationnelles.

Pour lui, nous étions en guerre. Une guerre invisible, une guerre pour sauver ce qui disparaissait un peu plus chaque jour sur cette planète, une guerre pour sauver le plancton d’une destruction massive, pour sauver l’humanité d’un manque inexorable d’oxygène à moyen terme, d’une noyade inéluctable.

Tous les généraux le savaient quand ils criaient « En avant ! » : ils allaient faire des victimes. C’était toujours dur, c’était toujours des morts de trop mais, si la cause était juste, si on savait pourquoi on se battait, si c’était pour se libérer d’un joug et aller vers un monde meilleur, alors le combat valait le coup. Max n’avait pas de remords. Aucun. Au contraire. Il avait le sentiment du devoir accompli, du soldat qui rentre à la maison victorieux. Il repensa à sa chère Mathilde. Non, il n’aurait rien pu lui dire. Il lui avait laissé tout ce qu’il avait noté sur son calepin, de quoi s’expliquer, de quoi lui donner une chance de comprendre et de se reconstruire, peut-être. En retournant le problème dans tous les sens, il s’était dit qu’il lui devait bien cette explication, cette chance de repartir de zéro et il avait laissé derrière lui les notes qui regroupaient tous ses plans diaboliques.

Et puis, il y avait le groupe.

Une bande de jeunes utopistes qui s’étaient transcendés, dépassés et qui avaient accompli une tâche immense. Seul, Max n’aurait abouti à rien. Il leur devait beaucoup. Lui et Tom avaient profité de leur jeunesse, de leur inconscience pour les emmener dans cette aventure qui les avait dépassés de beaucoup. Ils avaient profité de leur naïveté. Ils les avaient endoctrinés et manipulés. Certains d’entre eux : Nathan, Josh, qui avaient peu d’états d’âmes, s’en sortiraient. Max savait que pour les autres : Anna, Alice ou Elie, ce serait bien plus difficile. Une fois l’euphorie du moment passé, ils se rendraient compte des côtés négatifs et noirs de cette action rebelle. Mais ils s’en sortiraient sans doute. L’esprit humain trouve toujours des justifications, des explications, une résilience qui permet de se reconstruire socialement et d’avancer à nouveau, même après les pires épreuves.

Enfin, il y avait Tom. L’insondable Tom. Son génie de la lampe.

Celui sans qui Max n’aurait rien pu faire. Quelle force obscure avait mis Tom sur sa route ? Dieu seul le savait. Tom avait été là dans les moments de doutes intenses, dans les moments d’abandons, ceux où il vous semble plus simple de faire demi-tour que de s’obstiner à continuer. A ces moments-là, ce Jimmy Criquet des temps modernes lui avait soufflé l’idée qui manquait, donné le coup de clef pour remonter le ressort et lui avait permis de repartir plus motivé que jamais. Max avait été le cerveau de l’opération et Tom le bras armé, l’éternel caporal qui force à ne pas lâcher, qui remonte le moral des troupes affaiblies. Sans Tom, rien n’aurait été possible. Max en était conscient. C’était comme si on lui avait un jour mis sur la route le détonateur dont il avait besoin pour mettre le feu aux poudres et qu’il cherchait en vain depuis toujours. Une unique symbiose. Ils s’étaient quitté la veille tous les deux en jurant de se revoir vite mais c’était un pieux mensonge, une fausse vérité pour se dire en revoir sans pleurer, ni s’excuser. Chacun de deux acolytes savait bien la promesse impossible à tenir.

Après avoir juré une amitié éternelle, Tom était parti. Sans se retourner. Droit devant, montant la dune quatre à quatre, filant dans la brise légère du matin, les cheveux dans le vent et un tout simple sac sur le dos. Quand il avait disparu derrière la dune, il avait semblé à Max qu’il s’était évaporé d’un seul coup. Tom était parti comme il était arrivé, sans prévenir. Et Max s’était senti tout d’un coup vraiment seul. Naufragé arrivé sur cette plage, à la découverte d’un nouveau monde. Est-ce que quelqu’un allait retrouver Tom et l’arrêter ? C’était presque improbable. Tom était partout et nulle part à la fois. Tom était aussi transparent que le vent qui vous balaie le visage. D’où il venait, où il allait ? Cela restait mystérieux et opaque. Max ne savait même pas si Tom était son vrai nom, il en doutait. Tom était parti motiver d’autres troupes, quelque part sur la planète.

On était au bout.

Max avait fait mentalement le tour des derniers liens qui le reliaient à cette vie. De belles rencontres. Il souriait en repenssant à toutes les personnalités qui avaient été son quotidien des dernières semaines. Son crawl était régulier et parfait, il avançait lentement, droit en direction de l’horizon. Tous les trois mouvements sa tête se penchait sur le côté pour attraper une goulée d’air frais. D’un côté puis de l’autre. D’un côté puis de l’autre. L’air entrait avidement dans ses poumons. D’un côté puis de l’autre. En rythme. Un mouvement perpétuel sans fin. Son corps vif glissait dans l’eau sans bruit, en suivant les vagues qui l’enveloppaient.

Peu à peu, les muscles de Max s’engourdirent, même avec la combinaison de néoprène, le corps se refroidissait, se ralentissait lentement. Max laissa l’eau le porter le plus longtemps possible, s’allongeant avec délectation dans le liquide sombre. Fermant parfois les yeux, se retournant sur le dos pour observer l’immensité du ciel qui se détachait au-dessus de lui. Il avait nagé plusieurs heures, il faisait maintenant complètement nuit. Un noir intense le ceinturait de toute part. Au-dessus se détachait un immense ciel étoilé : d’innombrables points lumineux qui brillaient dans la voûte céleste. Les vagues se détachaient à l’horizon, leur mouvement cadencé formait d’étonnantes ombres chinoises. La voie lactée était parfaitement visible, Cassiopée aussi, cette magnifique constellation. Et puis la grande ourse et la petite ourse. Enfin, il fallait de l’imagination, parce que d’ourses cela n’avait que le nom. Il pensa aux ours de la banquise, s’ils avaient su qu’au-dessus de leurs museaux se détachaient chaque soir des formes de casseroles qu’on avait affublées des noms de grande et petite ourses, cela les ferait bien rire, les ours. Jolis noms, mais rien à voir avec des ours. Vraiment.

Max se retourna pour reprendre le crawl rythmé qui le mouvait vers l’avant. Son corps ne faisait qu’un avec la mer, on voyait à peine sa tête dépasser de la crête des vagues. L’océan était la source de toute vie. Il s’y sentait bien.

Il sentait chaque vaguelette lui caresser doucement les membres. Il pensa que si la vie était sortie des océans quelque part il y a plus de trois milliards d’années pour peupler la terre ferme, elle grouillait encore en son sein. Max sentait cette vie l’envahir à jamais. Après combien d’heures son corps cessa de nager, nul ne le sait. Sans doute de longues et nombreuses heures car Max était endurant en natation. A la toute fin, son corps engourdi par le froid, ralentit le rythme. Max se laissa emporter par une vague, puis deux vagues, plongeant délicatement la tête sous l’eau. C’est ainsi que peu à peu, lentement, délicatement, son corps s’enfonça de plus en plus dans le liquide noir. C’était comme un écrin de soie moirée, chatoyante, qui se refermait sur une perle rare, et, puis une dernière fois, son corps disparut sans bruit dans les flots abyssaux. A cet instant, nous étions tous avec lui, en lui pour toujours.

En s’enfonçant lentement dans l’eau, Max se remémora la phrase éternelle.

Souviens-toi que tu es né poussière et que tu redeviendras poussière.

Poussière à Poussière. Il sourit.

Plancton à Plancton plutôt.

Et l’océan se tut dans un silence de vagues.

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