ELIE – SAMEDI 20 MARS 2025

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Depuis que le groupe s’était séparé sur la plage, Elie n’avait qu’une idée en tête : rejoindre Marseille au plus vite.

Muni d’un carton stabyloté, il prit un air désespéré sur le bord d’une route départementale. Il attendrit sans mal une conductrice qui fuyait la capitale avec des enfants en bas âge. La désorganisation était totale mais il se trouvait encore de bons samaritains approvisionnés en essence qui ramassaient les auto-stoppeurs en déroute.

Il coinça ses fesses entre deux cahiers de coloriage et une montagne de nounours à l’arrière du véhicule et il expliqua à la jeune femme vouloir rejoindre sa grand-mère le plus vite possible. Il n’avait reçu aucune nouvelle depuis le début des événements. C’était la stricte vérité. Elie se tortillait d’angoisse sur le siège, vraiment inquiet. Sa grand-mère nécessitait des soins quotidiens à domicile, une longue maladie l’avait rendue dépendante et grabataire depuis de longs mois et il se demandait comment elle avait pu s’en sortir ces derniers jours.

La conductrice saisit tout de suite l’anxiété dans la voix d’Elie et elle eut pitié du jeune homme. Elle ne savait pas exactement de quoi souffrait son aïeule mais il avait toutes les raisons de s’inquiéter. Les hôpitaux débordaient de malades en perdition depuis le début de la catastrophe et, avec les pénuries, il n’y avait quasiment plus de quoi les soigner.

— Vous venez d’où ? demanda gentiment Elie à la conductrice pour entamer la conversation.

— De Villejuif. Paris et la banlieue c’est devenu impossible depuis que l’électricité fonctionne si mal. Surtout avec les enfants. Il n’y a plus rien dans les magasins, ça tourne à l’émeute partout. Mon mari est resté dans notre appartement pour éviter les pillages et là je descends dans le Sud Est. Nous avons une maison dans la campagne provençale et on pense qu’on y sera plus en sécurité. Au moins, on devrait pouvoir sortir dans le jardin sans crainte. Si je vous dépose à l’entrée de la ville ça ira pour vous ?

— Oui très bien ! Merci de m’avoir pris en stop. Je n’ai pas vu grand monde passer, c’est déjà tellement gentil ce que vous faites pour moi.

Elie se tourna vers les enfants. Le plus petit avait de la morve qui lui coulait du nez et il se mouchait plus ou moins dans son doudou. Le second s’était endormi dans son siège auto. Il se demanda si le monde qu’Hydrogène avait lancé serait meilleur pour ces enfants. Ou pas. Celui qui dormait avait l’air paisible, il souriait dans son sommeil. Le changement soudain n’avait pas l’air de bouleverser son quotidien fait de câlins et d’empilage de cubes.

Elie se posait beaucoup de questions sur la finalité de leur action. Il n’avait pas le côté visionnaire de Tom ou de Max et il n’arrivait pas à se projeter. Il ne pouvait pas partager ses doutes avec qui que ce soit. Ils avaient tous promis de disparaître des radars et, tant pour sa propre sécurité que pour celle des autres, il serait désormais seul face à ses questionnements. Seul face à son destin. L’avait-il vraiment choisi ce destin solitaire ? Il se sentait dépassé. Il lui semblait que sa vie se construirait désormais entourée de murs mensongers et de silences foireux, censés le protéger. Elie se questionnait depuis quelques heures. N’était-ce pas tout ce qu’il avait toujours voulu ? Changer le monde pour le mieux ? Agir au lieu de subir ?

Elie était perdu, il n’avait aucune réponse à ses questions et il se sentait mal à l’aise.

— Ça ne va pas ? lui demanda sa jeune sauveteuse. Vous êtes tout pâle.

— Si si, très bien. Excusez-moi. Je n’ai pas trop mangé ce matin, je dois manquer de sucre. Je suis juste un peu perdu dans mes pensées. Mais ça va bien, ne vous inquiétez pas.

— Attrapez donc le sac qui est sous le siège. Il y a un paquet de gâteaux pour les enfants. Servez-vous et faites la distribution aux petits monstres. Ça nous fera tous du bien.

Elie lui sourit et s’exécuta. Il était tombé sur une fée, une petite fée organisée et gentille. Le monde n’était pas si moche.

Il secoua gentiment les deux garçonnets. Les enfants grommelèrent et geignirent en se réveillant. Elie fit la distribution des trésors. Le plus petit lui tendit son doudou pour l’échanger contre un biscuit. Un troc des plus doux. Ils mâchèrent bruyamment les petits sablés bretons envoyant des petites miettes dans l’habitacle. Un instant de bonheur. Elie se trouvait bien dans cette petite famille simple.

— Maman … quand est-ce que Papa arrive ? couina le plus âgé.

La mère souffla avant de répondre :

— Je ne sais pas Jonas, quand tout ce cirque aura pris fin je suppose

— Quel cirque ? On va au Cirque ? Oh cool ! Est-ce qu’il y aura des lions ? J’en ai jamais vu en vrai ?

— Je ne sais pas mon chéri. On verra, répondit-elle mécaniquement.

La mère de famille était perdue, elle aussi. Comment leur expliquer que tout ce bazar n’avait rien à voir avec un cirque. Comment leur dire que leur vie dépendait maintenant du bon vouloir d’un groupe de terroristes dont on ne savait rien : ni qui ils étaient, ni ce qu’ils voulaient. Ce n’était pas la peine de les angoisser. Mieux valait faire comme si tout était presque normal.

Le trajet se poursuivit dans les rires des enfants et Elie arriva sans encombres à destination.

Il remercia chaleureusement sa bonne fée et quitta le confort de la voiture. Il finit seul, en courant, les derniers kilomètres qui le séparaient de l’appartement de sa grand-mère.

Quand il arriva au pied de l’immeuble il fut saisi d’effroi. L’endroit était désert, les poubelles débordaient, les fenêtres étaient toutes ouvertes ou brisés et la porte du hall d’entrée défoncée ne tenait plus que sur un seul de ses gonds.

Elie pénétra dans le monstre de béton et gravit les étages en courant.

La porte de l’appartement de sa grand-mère était béante. A l’intérieur tout était à terre, en vrac. Le réfrigérateur et tous les placards de la cuisine avaient été pillés. Même l’arrière cuisine dans laquelle sa grand-mère gardait précieusement les dernières confitures de l’année avait été débarrassée des précieux bocaux. Elie se précipita dans la chambre.

Elle était vide.

Sur le côté du lit médicalisé, les médicaments gisaient au sol et la console qui mesurait le taux d’oxygène et de sucre avait été brisée dans sa chute. Il y avait des éclats de verre partout.

Il n’y avait pas de traces de sa grand-mère mais on aurait dit en regardant l’état des draps que le corps avait été traîné vers la porte sans ménagement.

Elie sentit les larmes lui monter aux yeux. Il passa doucement la main sur les draps et les releva sur le lit. Ils étaient froids. Il s’assit sur le lit. Sur la commode reposait la photo encadrée de la dernière réunion de famille. Elie la saisit. Tout le monde souriait, il reconnut sa cousine Estelle qu’il n’avait pas vue depuis si longtemps. Il sentit les larmes lui piquer les yeux et renifla.

Dans son dos, le creux du lit semblait l’appeler. Il passa sa main sur le matelas et sentit au milieu l’endroit un peu enfoncé où le corps de sa grand-mère avait reposé pendant de longues semaines. Il s’allongea. Il se sentit happé par le creux, les draps avaient un arôme de grand-mère : une odeur de goûters, de doigts trempés dans la confiture et de rires d’enfants. Les souvenirs affluèrent. Il revit sa grand-mère lui proposer de larges tartines beurrées. Il se redressa, il ne fallait pas flancher, pas maintenant. Maintenant, c’était trop tard. Il fallait la retrouver au plus vite.

Il regarda la photo de famille et la seule pensée qui traversa l’esprit d’Elie se résuma en six mots :

Mon Dieu, qu’avons-nous fait ?

Elie ferma les yeux un court instant mais le sommeil n’était pas prêt d’arriver.

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