JOUR 7 – QUINTE FLUSH OU BRELAN D’AS ?

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Le Président de la République était devant sa fenêtre, planqué derrière un lourd rideau de velours beige, et il scrutait la cour d’honneur. Une foule immense se déployait sous ses yeux, scandant la reddition, sans relâche. Il se tourna vers un de ses plus proches conseillers :

— Ça barde en bas ! lâcha-t-il, vous me conseillez quelle position ?

Le conseiller regarda ses chaussures avec attention. Tiens, il n’avait pas bien passé le cirage, sur le côté gauche de la chaussure droite. Ça faisait un peu tache, surtout pour lui, qui aimait tant la précision. Il frotta sa chaussure le long de son pantalon, pour voir si on pouvait faire briller l’accessoire. Il ne répondit rien, la question du patron n’attendait probablement pas de retour. Il espérait que le Président n’allait pas insister trop lourdement. Avec l’expérience, il savait qu’il n’y avait pas de bonne réponse à ce stade et que le Président exprimait juste sa pensée à haute voix, pour l’exorciser.

Le conseiller attendait, comme les manifestants du bas peuple, une remise en état du réseau informatique. Il n’était pas bien différent de la foule massée dans la rue. Sa belle famille vivait en Australie, à l’autre bout du monde et, sans Skype, il était presque impossible pour son épouse de communiquer avec eux. Depuis quelques jours, sa maisonnée frôlait la crise diplomatique permanente et il avait peur d’une guerre des nerfs avec son alter ego. Il était temps que tout ce cirque prenne fin.

— Oui, je vois ce que vous pensez, reprit le Président en se grattant maintenant l’oreille, perdu dans ses pensées. On devrait peut-être prendre la température chez nos homologues européens, pour savoir ce qui se passe chez eux, avant de se décider.

Le conseiller émit un grognement satisfait. Comme prévu, le patron n’avait pas attendu sa réponse et les événements prenaient une tournure diplomatique standard. La situation était plus confortable. Il releva ses yeux qui fixaient encore le manque de cirage sur sa chaussure et demanda à voix haute le seul téléphone diplomatique qui était encore en état de marche.

Au même moment, une secrétaire passa la tête par la porte et lui annonça dans le creux de l’oreille que la Chancelière allemande était déjà en ligne, sur la une, et qu’elle attendait de rentrer en communication avec le Président.

Diantre, pensa le conseiller, les Allemands nous ont encore pris de court. Leur efficacité légendaire était redoutable. Il retourna la situation à son avantage, en bon conseiller bien avisé :

— Monsieur, reprit-il, en s’adressant au Président, contactons les Allemands en premier lieu. Ce sont nos plus fidèles alliés. Je vous les passe sur la ligne une, dès que possible.

— Très bien, dit le Président en s’installant dans son fauteuil de cuir, qu’il faisait tourner de droite à gauche, puis de gauche à droite, en de petits mouvements oscillatoires, pour se bercer.

Dans la seconde, la communication fut établie et le Président se félicita d’avoir un conseiller aussi réactif. Il méritait une promotion digne de ce nom, il nota sur son calepin une note quatre étoiles à côté de son patronyme pour essayer d’y songer au prochain remaniement ministériel.

Il décrocha le combiné et la voix forte et puissante de la Chancelière allemande l’apostropha :

— Bonjour, Cher Confrère. Je ne sais pas comment ça se passe chez vous mais ici c’est un bazar colossal. Je n’ai pas vraiment d’options pour m’en sortir. Tous mes Landers demandent une reddition immédiate. C’est une catastrophe et tous les Allemands sortent dans les rues pour manifester. Que comptez-vous faire de votre côté ?

La précision allemande. Toujours bien là. Celle qui faisait leur indécrottable réputation. Les méninges du Président s’activèrent, vitesse grand V. Il n’avait aucun avantage à tirer en avouant l’actuel débordement qui se tenait juste sous ses yeux.

Il changea directement de stratégie :

— Eh bien, répondit le français, en regardant lascivement la foule par la fenêtre, il semble que la situation soit sous contrôle de notre côté, les manifestations sont contenues, mais évidemment la crise est mondiale, il va falloir que nous ayons une réponse coordonnée.

— Evidemment ! répondit son interlocutrice. Décidément les français sont étonnants, vous étiez les premiers à faire la Révolution avant !

Présider revenait souvent à gérer une partie de poker et le Président français se félicita d’avoir atteint le niveau vermeil sur pokerenligne.com, il venait de prendre la main face à son interlocutrice. Il s’agissait de ne pas la perdre trop vite. Il pensa immédiatement à faire diversion :

— J’appelle les Italiens, reprit-il, passez un coup de fil en Espagne et nous aviserons de ce qu’il convient de faire ensuite. Je vous rappelle.

Après de rapides amabilités diplomatiques, il raccrocha le téléphone et se massa les tempes. Tout cela ne présageait rien de bon.

La situation en Italie s’avéra tout aussi catastrophique. En rappelant la Chancelière il comprit que le pire se passait en Espagne. Les Espagnols avaient lâché des taureaux dans le palais de La Moncloa et les gardes, affolés, leur courraient après, en criant. Le Président n’entendait même pas la conversation avec son interlocuteur au travers du brouhaha ambiant. Partout dans le monde les gouvernements étaient dépassés, et la situation empirait d’heure en heure.

Il fallut se rendre à l’évidence, ils n’avaient pas d’autres choix que d’obéir et de se rendre au rendez-vous. Leur seule chance était d’essayer de reprendre le contrôle de la situation sur place. On ne pouvait pas attendre plus longtemps.

Ainsi, quand le téléphone de l’Elysée sonna pour donner une date et un lieu de rendez-vous, la réponse immédiate fut un OUI de soulagement. Comme dans des dizaines d’autres pays du monde.

Avoir le choix de refuser ne faisait déjà plus partie des possibilités.

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