QUAND LE CHIEN SE MIT A ABOYER, L’ECUREUIL ANGOISSE MIT SES DERNIERES NOISETTES A L’ABRI.

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Le mercredi, l’espoir fit son retour. Les équipes de maintenance électrique et de connexion réseau s’étaient surpassées travaillant sans relâche pour offrir un semblant de vie moderne aux concitoyens en nous reliant à des groupes électrogènes de fortune. Les fils couraient dans les rues. Nos avenues s’étaient transformées en une immense exposition de câbles colorés. A certains carrefours les branchements grésillaient d’activité. Ce réseau qui nous aurait semblé insupportable quelques semaines auparavant était béni par tous les passants. Enfin parler de réseau c’était beaucoup dire, un semblant de normalité aurait été plus juste.

La chaîne numéro un de la télé se remit à donner un signe de vie. Il y avait un signal vert quand on allumait la télévision. Un fond tout vert qui changeait du mode en noir néant de ces derniers jours. Le bruit se répandit de couloir en couloir, d’immeubles en immeubles et de villes en villes comme une traînée de poudre. J’allumai mon poste dans l’attente d’une communication, fixant le fond vert avec un intense espoir, pendant des heures.

La communication eut lieu le soir même, à vingt heures pétantes, heure des annonces gouvernementales, sauf que ce n’était pas une allocution de notre cher Président. Non. C’était Max.

Max.

Max assis sur un tabouret.

Max, simplement Max, sur un fond blanc.

Max les yeux fixés droits devant, sans cravate.

Max qui portait un improbable tee-shirt des Rolling Stones.

Max, le vrai, le seul sur Terre à porter ce vieux maillot noir tout foutu avec un énorme imprimé au milieu : une grande bouche aux lèvres rouges sanglantes ouvertes, la langue pendante tirée vers l’avant avec le logo du célèbre groupe de rock, figé sur sa poitrine.

Max, le seul homme qui avait compté dans ma vie.

Il y eut un grand silence dans la ville. Un silence pendant lequel la moitié de la population mondiale se demanda qui il était. Un silence pendant lequel tous ceux qui le connaissaient s’étaient posés la même question, celle qui m’avait échappé tout haut sans que je n’aie pu retenir la phrase :

— Max, mais que fais-tu dans le poste de télévision ?

Je défaillis en le voyant et je me rattrapai de justesse à l’accoudoir du canapé. Je m’y effondrai de surprise, le souffle coupé, le regard figé sur l’image qui s’animait.

Max prit la parole d’une voix monocorde et sans émotion aucune, les yeux fixés droits devant lui, seules ses lèvres tremblaient :

— Bonsoir. Je sais que vous êtes des millions devant la télévision, je me doute que vous avez dû vivre des jours difficiles, que vous êtes perdus et que vous vous demandez ce que nous voulons. Nous ne sommes pas en mesure de vous rendre le réseau internet, en tous cas pas dans l’immédiat, ni de vous rétablir l’électricité. Votre cauchemar actuel ne peut pas prendre fin tout de suite. Nous invitons tous les chefs des gouvernements de la planète à bien réfléchir : nous allons prendre contact pour leur donner un point de rendez-vous. Ils devront s’y rendre, seuls. Les pays qui refuseront de se soumettre à ce rendez-vous feront l’objet de nouvelles représailles dans les jours qui viennent. Si le rendez-vous est accepté, il n’y aura pas de nouvelles mesures de restrictions, sinon nous agirons à nouveau contre des points névralgiques. Nous prendrons contact avec chacun des pays dans quelques heures.

C’était tout. L’image se coupa brusquement et un noir intense revint immédiatement occuper le fond des petits écrans.

Max avait parlé moins de deux minutes en tout et pour tout. C’était flou. Il n’y avait pas de demande de rançon, pas de demande de libération de prisonniers, pas de comptes off-shore. Juste une demande de rendez-vous avec nos dirigeants et s’ils refusaient, cela allait barder à nouveau.

J’avais enfin la réponse à la question qui m’obsédait depuis des jours. Voilà, où se trouvait Max. Il n’était pas mort. Il n’avait pas été enlevé. Il était dans une planque perdue, je ne sais où. Il avait pris la tête d’une organisation secrète, un groupuscule terroriste qui nous avait fait basculer dans le vide. Jamais, jamais, je n’aurais pu imaginer une reconversion de Max en terroriste. Je ne reconnaissais en aucun cas le Max que je connaissais, joyeux, riant et blagueur, libre dans son monde de rêveur. Celui que je venais de découvrir était froid, distant, déterminé avec une posture de chef de guerre. Max avait toujours été un homme de convictions fortes, mais plutôt cérébral, un libertaire coincé dans ses livres, pas un militaire. J’avais de toute évidence raté quelque chose, un changement majeur qui avait eu lieu ces dernières semaines. Il s’était transformé en général d’une armée de l’ombre dont l’objectif était peut-être de prendre le pouvoir. J’étais dans un état de sidération totale.

J’avais loupé une étape. Non. Pire. On avait tous loupé une étape.

Je pensai à ma mère et à ses rôtis. Ma mère qui croyait que Max avait attrapé une jaunisse et qui le gavait de bons petits plats pour le faire grossir. Ma mère qui imaginait que le stress lui était fatal. Tout d’un coup, je bénis la coupure de réseau qui empêchait ma génitrice de m’appeler car je n’avais pas la force de faire face à toutes les questions dans lesquelles elle m’aurait inévitablement noyée.

Il ne se passa que quelques minutes. Des secondes de répit avant que la foudre ne reprenne du service. J’entendis les poings tambouriner avec force sur ma porte d’entrée.

— Mathilde, vous êtes là ? hurlait une puissante voix d’homme. C’est Monsieur David, le voisin du sixième. Vous vous souvenez que vous avez des voisins je suppose ! Je viens de voir votre conjoint dans mon poste de télévision. J’aimerais bien comprendre ce qui se passe. Vous avez certainement une explication à la situation ? Nous avons galéré avec les enfants depuis cinq jours et ma belle-mère est à l’hôpital. Je vous le dis il va falloir vous expliquer !

Je ne répondis rien.

Les coups redoublèrent de violence face à mon silence. Ses hurlements avaient dû alerter tout l’immeuble. J’imaginais les voisins émerger l’un après l’autre sur le palier. Je priais pour que la porte ne cède pas, j’espérais de toutes mes forces qu’il parte rapidement mais rien ne semblait arrêter sa colère. Je me mis la tête sous un oreiller pour ne plus entendre le bruit assourdissant qui me vrillait les tympans. Je savais que ce n’était que le début. Le début des agressions, des questions sans réponses, de l’incompréhension générale. Max venait de propulser ma vie en enfer. Jamais plus je n’oserais franchir le seuil de la porte de mon appartement. Comment expliquer aux voisins que moi non plus je ne savais pas, que moi non plus je ne comprenais pas et que moi aussi j’étais dépassée par les événements ? Je laissai les larmes de tristesse, de rage et de désespoir couler sur mes joues sans les essuyer, trempant l’oreiller d’un mélange de sel et de morve.

La révolte s’organisa. La population n’attendit pas que se réunissent des collèges d’experts ou que se manifestent des avis sur ce qu’il fallait faire ou pas. Non. Il y eut un immense mouvement de foule, coordonné. Le soir de l’intervention télévisée, après une heure de sidération, le quartier bougea. Tous les immeubles de la rue, de la ville, de la nation se mirent en mouvement. Une immense marée humaine se massa, collée, agglutinée par la peur et la volonté d’agir. L’essaim grouillant, mouvant, se dirigea dans le noir à la lumière des bougies et des lampes torches vers le palais de l’Elysée.

Ensemble, ils hurlèrent une demande de reddition immédiate. Ensemble, ils crièrent un cessez-le-feu. J’entendais les vociférations qui rentraient par les fenêtres ouvertes, qui passaient sous les portes, qui traversaient les murs de mon logement. Monsieur David en tête, transformé en Don Quichotte de l’immeuble pour l’occasion, était sorti en criant :

— Il n’est pas question d’attendre l’avis d’experts. Regroupons-nous ! Finies les restrictions. Mobilisons-nous et en route pour l’Elysée ! Montrons leur de quoi nous sommes capables !

A ce stade de la crise, la rue prit subitement le pouvoir sans se concerter et ce, unanimement, dans toutes les villes, dans tous les pays, et sur tous les continents du monde. Partout on trouvait des messieurs David très remontés. Rien ne pouvait plus arrêter la population. Le stress, les privations des dernières heures avaient poussé la foule des humains dans ses derniers retranchements. Ils ne laissèrent pas le choix aux dirigeants : leur demandant de se plier, immédiatement, aux règles de Max. Les Présidents pouvaient bien interroger tous les conseillers du monde, trembler dans leurs pantalons, cela n’avait plus d’importance. Morts ou vifs, ils allaient céder car il n’était pas question de se passer une seule seconde de plus de la technologie.

Les pancartes, les banderoles, les revendications furent brandies dans toutes les capitales et devant tous les palais élyséens du monde d’une même main unie.

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