LE PHASME SE CACHE DANS LES HERBES POUR DISPARAITRE.

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Max avait définitivement disparu. J’avais fait le numéro de portable deux mille millions de fois mais je tombais toujours sur la messagerie. Les réseaux téléphoniques passaient très mal. J’étais pétrifiée par l’angoisse et je n’avais rien pu manger depuis la veille. Cela ne lui ressemblait pas de ne pas donner de nouvelles : il savait que je n’aimais pas ça et que j’avais tendance à paniquer rapidement. J’étais quasi-certaine qu’il lui était arrivé quelque chose. Le soir même, à vingt-deux heures, complètement paniquée, j’avais contacté le commissariat du quartier. Mais Max était majeur, donc pas de plan blanc possible et pas d’alerte enlèvement. Il fallait que je passe le lendemain matin faire une déposition au commissariat et ils verraient ce qu’ils pourraient faire.

Je sortis dès huit heures pour filer au commissariat.

C’était la panique partout dans le quartier.

Depuis deux jours c’était assez cocasse : quelques satellites avaient disparu de la circulation. La belle affaire. Mon quotidien me semblait bien plus complexe que cette perte inexpliquée. On allait bien les retrouver à un moment, ce n’était pas le genre de truc qui se perdait si facilement un satellite. Si c’était comme les clefs, vous finissiez par les retrouver simplement posées sur le buffet après être passé devant trois fois sans les voir. Quelques satellites perdus, ce n’était pas la fin du monde. Mais cela avait une conséquence immédiate inattendue : les GPS qui marchaient par triangulation n’arrivaient plus à bien se positionner sur leurs cartes et cette situation avait donné lieu à quelques scènes très drôles, preuve irréfutable que nous étions devenus dépendant de ces engins métalliques.

La voix de la Jocelyne nationale qui guidait sur la route, et jusque-là indiquait le chemin sans faillir, s’emballait. Il y avait des paniques jocelyniennes qui donnaient dans le « Faites demi-tour avec prudence », « Faites demi-tour immédiatement » ou « la destination indiquée est inconnue, veuillez ressaisir l’adresse. ». Quelques parisiens s’étaient emboutis les parechocs mutuels. Ca fleurissait le juron à tous les carrefours. Au coin de la rue j’avais même retrouvé une Mégane encastrée dans la devanture de la librairie du quartier, et, le conducteur, affolé, expliquait au libraire que la voiture lui avait demandé de tourner sans délai. Il s’était exécuté et avait foncé droit dans la vitrine. Il ne comprenait pas, le GPS était neuf.

Si je n’avais pas été aussi pétrie par l’angoisse, j’aurais ri.

Des queues improbables s’étaient formées devant les magasins pour racheter cartes de la route papiers, et plans de ville. Partout on était en pénurie. Cela faisait bien longtemps qu’on n’éditait plus de cartes papier. Certains brocanteurs vendaient des vieilles éditions de cartes du centre-ville à des prix exorbitants, ressortant tout ce qu’ils pouvaient trouver dans les tiroirs des buffets qui traînaient. Les vieux conducteurs, ceux qui avaient toujours dénigré l’usage du GPS, jubilaient : soit ils connaissaient les rues par cœur en éternels routards, soit ils naviguaient à vue depuis toujours. On voyait de vieux chauffeurs, tassés dans le fond de leurs sièges, doubler des jeunes loups en bonne santé en rigolant. Les seconds, assis dans de grosses berlines puissantes, se trouvaient totalement perdus au premier carrefour, leurs voix d’assistance électronique ayant rendu l’âme définitivement.

Au commissariat, je fus reçue assez rapidement. C’était un petit commissariat de quartier avec un seul étage, il n’y avait pas foule. Le préposé aux disparitions, un type sans âge, était à l’étage dans un tout petit bureau avec une fenêtre grillagée pour le cas où des voyous de passage aient envie de sauter par la fenêtre. Le bureau était peint en jaune pâle sale, une peinture ancienne et écaillée qui signait le manque évident de contributions publiques. Rien au mur, à part un calendrier de La Poste de 2010 qui n’était d’aucune utilité. Sur le bureau, pas grand-chose de personnel : une grosse pile de dossiers sur la gauche, un vieux stylo mâchouillé et un ordinateur. Tout cela ne fleurait pas bon la rapidité de traitement de l’information.

Il me fit asseoir.

— Alors, dites-moi tout, Madame. Que se passe-t-il ?

— Mon compagnon a disparu, je n’ai pas de nouvelles depuis hier et je n’arrive pas à le joindre. J’ai laissé des dizaines de messages sur son téléphone mais il ne rappelle pas.

— Bon, commençons par le début : Nom, prénom, date de naissance

— Rossignol Max, vingt-huit janvier 1992.

— Quand l’avez-vous vu la dernière fois ? Avez-vous eu une dispute ? Des raisons de penser qu’il puisse partir quelques jours sans prévenir ? Est-ce que cela s’est déjà produit ? Est-il dépressif ? sortait sans s’arrêter le policier, sans doute habitué à ces situations.

Je réfléchissais à chaque question mais je ne voyais vraiment rien qui aurait pu orienter l’enquête sur une hypothèse quelconque. L’ensemble des réjouissances possibles n’avait pas de quoi m’emballer. Max n’était sans doute pas au mieux de sa forme, surtout s’il avait regardé un reportage récent sur l’état des océans à la télévision mais il n’y avait pas de quoi disparaître pour autant. J’étais persuadée que quelque chose de très grave lui était arrivé et c’est ce que j’indiquais à l’enquêteur. Le policier m’expliqua que pour les majeurs et vaccinés dans son cas, on attendait de toute façon une bonne semaine avant d’ouvrir sérieusement un dossier. Il me regardait, l’air goguenard et placide. Des déclarations de disparition, il en avait une par semaine. La routine. En général, toujours la même histoire : on ne savait pas comment annoncer qu’on quittait l’autre, on était criblé de dettes ou plus moderne un burnout soudain qui donnait aux recherchés l’envie de tout plaquer pour reconstruire ailleurs une nouvelle vie en repartant de zéro, voire parfois en changeant d’identité pour les plus créatifs.

— Vous avez appelé son bureau ? On ne sait jamais, histoire de vérifier qu’il ne s’est pas endormi dans son laboratoire. Cela arrive plus souvent qu’on ne croit, l’excès de zèle, la fatigue au bureau, insista le préposé.

— Ben non, j’avoue que je n’ai même pas pensé qu’il pouvait être resté dormir sur place sans me prévenir.

Le flic leva un sourcil et me regarda avec un drôle d’œil. Il me prenait clairement pour une gourde. Dans la panique, je n’avais pas pensé que Max pouvait être simplement resté au bureau endormi sur la paillasse avec un téléphone cassé ou une batterie en rade. Rester dormir sur mon lieu de travail ne m’aurait personnellement jamais traversé l’esprit. Alors, il prit une moue dubitative, un air un peu narquois qui semblait me dire que rien n’était sérieux dans ce dossier et que je m’inquiétais sans doute pour rien, comme quatre-vingt pour cent des cas traités. Après un contrôle sur le fichier national, il s’avéra que Max n’avait pas été arrêté et qu’il n’était pas non plus en cellule de dégrisement. C’était toujours ça.

Sans nouvelles du disparu sous quarante-huit heures, il fallait recontacter la police et ils lanceraient des recherches plus approfondies. En attendant, passer quelques coups de fils aux hôpitaux du coin pouvait s’avérer utile et il me laissa clairement gérer cette partie.

Il nota toutes mes coordonnées sur un post-it qu’il agrafa sur le haut de la feuille. Il posa le dossier sur la pile des dossiers non urgents à traiter un peu plus tard quand il aurait du temps, certainement dans une autre vie, et il termina l’entretien le plus vite possible en finissant par les formules de politesse qui étaient en usage. Il m’indiqua la sortie sans me raccompagner. Il était visiblement débordé et pas passionné du tout par mon affaire de disparition.

Il était neuf heures. Le plus simple était de passer directement au laboratoire de Max, rue Michel Ange, pas très loin. Quand j’arrivai les portes ouvraient à peine, le hall d’entrée était plein à craquer, je me glissai au milieu d’allers et venues de travailleurs pressés.

— Bonjour, demandais-je à l’accueil, je cherche à joindre Max Rossignol. Il travaille ici.

— Bonjour Madame, je l’appelle tout de suite. Qui dois-je annoncer ? s’enquit un préposé en costume noir estampillé Nicolas via un badge plastique agrafé sur son cœur.

— Mathilde, répondis-je pleine d’espoir.

Nicolas chercha le nom dans le répertoire téléphonique, ne le trouva pas, me demanda si je connaissais quelqu’un d’autre au laboratoire ou à l’étage auquel Max travaillait. Je lui citai Anna, Léa, Nathan, Josh. Tous les noms qui me revenaient à l’esprit au fur et à mesure et qui travaillaient avec Max sur son projet. Mais non, il ne voyait personne sur le registre, c’était bien étrange car il était à jour. J’avais la mine déconfite. Le standardiste, compréhensif, appela les ressources humaines et une dame très gentille arriva au bout d’une quinzaine de minutes. Elle semblait surprise parce que Max avait quitté les effectifs quelques mois plus tôt. Ses recherches n’avaient plus de financements et, bien qu’on ait tout tenté pour lui trouver une autre mission en adéquation avec ses compétences, il avait refusé tous les postes qu’on lui avait proposés, y compris un poste de chef de service sur une recherche très prometteuse de vaccin contre un virus dont j’ai oublié le nom.

— Il est parti en décembre dernier, m’annonça la responsable des ressources humaines, l’air gênée par la surprise qui me couvrait les traits. Le plus étonnant dans cette histoire c’est que vous me citez des noms que je ne connais pas. Il n’y a pas d’équipes de recherche avec des Gabriel, des Côme ou des Nathan. Il n’y en a jamais eu. Vous êtes certaine de ne pas vous tromper de noms ?

— Non je suis certaine, répondis-je la voix blanchie par l’émotion. J’en ai rencontré certains à mon domicile. Les recrutements sont très récents. Je ne comprends pas.

— Ecoutez Mademoiselle, je suis certaine qu’il doit y avoir une explication rationnelle à cette histoire, conclut la brave dame qui cherchait maintenant à me faire quitter les lieux au plus vite avant qu’un scandale n’éclate. Nous nous sommes quittés en bon terme avec Max. Rentrez chez vous, il va certainement vous rappeler.

Elle me dévisageait avec un air désolé, inspiré par la pitié. Je voyais la vérité s’afficher en grand sur ses prunelles. Il doit vous tromper et je crois qu’il vous a quitté hurlaient ses deux iris.

J’étais revenue au point de départ. En tous cas, Max ne risquait pas de s’être endormi au laboratoire sur ses extraits de phytoplanctons dans la mesure où il n’avait pas mis les pieds dans cet endroit depuis des semaines.

Je quittai le centre de recherche complètement déroutée. Max me cachait tout de ses activités. Il me mentait, peut-être depuis toujours. Le flic avait raison : sa disparition n’était ni mystérieuse, ni inquiétante, elle était calculée. Il avait une autre vie ailleurs.

Un profond chagrin me submergea, mélangé à une colère destructrice. Je ne comprenais pas cette stratégie du mensonge : pourquoi n’avait-il rien dit ? Pourquoi avoir caché des choses, pourquoi ne pas m’avoir parlé de ses difficultés ? Cette situation ne correspondait pas du tout à la relation franche que nous avions construite, et pas du tout à Max, ou en tout cas, pas au Max que je connaissais et que j’aimais. J’étais en colère. Furieuse d’avoir été trahie et trompée. Avait-il eu le moindre sentiment depuis le départ à mon égard ou est-ce que tout ça n’était qu’une immense mascarade ? J’avais envie de pleurer. J’avais envie de crier, de taper dans les murs et de tout exploser autour de moi. Mais rien ne sortait de mon corps meurtri. J’étais désœuvrée au milieu de ce hall froid, entourée d’inconnus qui me frôlaient, ignorant complètement l’état de détresse dans lequel j’étais plongée.

Dans cet écosystème désastreux, je pensai rapidement à Cathy. Elle était la seule personne qui pouvait me réconforter et m’aider ou au moins me comprendre. Il fallait que je la contacte de toute urgence. Et puis, chez Cathy, il y avait Tom. Tom c’est clair il savait où était Max et on allait avoir une sacrée explication tous les deux. Si Max voulait mettre fin à notre histoire ce n’était pas si compliqué d’en parler. Est-ce que nous avions manqué à ce point d’échanges constructifs ces dernières années ?

Je passai un appel à Cathy. Elle partait de chez elle pour le bureau, ma voix lui apparut immédiatement catastrophée. Elle me proposa de nous retrouver pour le déjeuner au pied de chez Greenpeace, chez Dino, un italien qu’on aimait bien rue d’Enghien. Le rendez-vous fut pris à midi pile.

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