NATHAN - VENDREDI 5 JANVIER 2025.

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Nathan rangea la voiture sur la dernière rangée du parking. Une vieille R5 bleu roi toute cabossée qu’il avait achetée dix jours auparavant sur le site internet du boncoin. Il l’avait payée mille euros, réglée en espèces à une personne âgée qui partait en maison de retraite la semaine suivante. La voiture n’en avait plus pour longtemps, elle affichait deux cent cinquante mille kilomètres au compteur, plus de six fois le tour du globe, et il n’y avait pas de tromperie sur la marchandise, la vieille guimbarde avait bien fait tous les kilomètres, ça semblait même peu, vu son état général. Les collègues se moquaient de son carrosse cabossé, mais Nathan ça lui était complètement égal. Il avait juste besoin d’un moyen de transport, il n’avait pas besoin que la voiture soit flambant neuve : quatre roues qui tournaient et une paire de freins, c’était bien assez pour l’usage qu’il faisait de cette auto. Au contraire, elle n’attirait pas le regard sur le parking et c’était bien là son plus bel atout.

Nathan passa le portique magnétique et bipa son badge à l’entrée de l’entreprise. Une petite plaque vissée sur le côté de la badgeuse indiquait sobrement Aeroneufspat, site spatial de Toulouse. En dessous du nom, un dessin de cercles concentriques qui représentait des planètes, enchevêtrées les unes dans les autres, tenait lieu de logo. Le portique émit un petit claquement sec pour déclencher l’ouverture automatique et Nathan se glissa entre les pales métalliques qui tournaient. La sécurité était maximale dans ce site spatial ultra-sensible.

Comme tous les jours, il se dirigea directement vers l’ascenseur pour aller au niveau trois : « Ingénierie spatiale et systèmes embarqués ». Il venait juste de s’engager entre les deux portes métalliques de l’élévateur, quand il entendit son nom, crié avec force depuis le bout du hall :

- Nat’, attends-moi ! Bloque l’ascenseur s’il te plait ! Vite !

Le rugissement provenait d’un grand gaillard blond d’au moins un mètre quatre-vingt-dix, un géant sorti directement d’un match de rugby qui courait vers lui depuis le fond du hall, lancé à toute vitesse la tête en avant, prêt à marquer un essai, au bout du couloir, juste devant l’ascenseur. Nathan passa son pied dans l’embrasure de la porte pour stopper la fermeture des deux battants. Les deux portes se refermèrent dans un bruit métallique puissant sur sa chaussure droite, avant de repartir, contraintes de faire demi-tour pour se ranger sagement de chaque côté de l’appareil en acier.

— Salut Stephane. T’as passé un bon week-end ?

— Carrément. On est allés skier à la Mongie avec Elise et les enfants. C’était top, et toi ?

— Rien de passionnant. J’ai aidé un copain de fac à déménager. J’ai le dos en compote ce matin. Pas de quoi te faire rêver.

— Ah ben, je te raconte le ski alors, ce sera plus marrant que le transport de meubles !

Nathan sourit et écouta gentiment son collègue lui raconter le week-end au ski : les pistes, la fondue au fromage, les chutes dans la poudreuse et les batailles de boules de neige des enfants. C’est vrai que cela donnait envie, même si Nathan était à ce stade bien loin de la vie organisée d’une petite famille.

Pour être adopté rapidement par une communauté, Nathan savait qu’il suffisait le plus souvent de sourire, de dire oui à tout, d’écouter sagement les autres vous raconter leurs vacances ou leur dernier dîner entre amis et, le plus important, de ne jamais se mêler des conversations politiques. Avec cette recette, en moins de deux, vous étiez adopté et on vous classait dans la catégorie des mecs sympas et compréhensifs. Il suffisait de rajouter une ou deux sorties bières sirotées au bar du coin en sortant du boulot et c’était la popularité assurée. Nathan prenait bien garde de ne pas en faire trop, pour éviter de se sentir obligé d’inviter des collègues à la maison.

Un subtil et parfait dosage relationnel qu’il maîtrisait à la perfection.

Nathan, intérimaire, enchaînait les missions dans une dizaine d’entreprises différentes chaque année et il avait peu de temps pour se faire des relations alors l’efficacité amicale était devenue sa condition de survie. En plus, la guerre au travail ou les relations de boulot tendues ne lui apportaient rien car, à chaque fin de mission, il était noté. Nathan s’était donc fait à l’idée d’être sympa avec tout le monde, c’était plus facile à gérer. Ca le servait bien pour les missions suivantes. Il était pleinement satisfait de la situation même si il en mesurait le cynisme.

— Tu veux que je te dise, Nathan, t’es vraiment un mec sympa ! Et puis je ne te l’ai peut-être pas dit encore, mais merci. Tu nous as filé un sacré coup de main sur le programme Apollon cinq. Je ne sais pas comment on aurait démêlé le sac de nœud sans toi. Tu finis ce soir, c’est bien ça ?

— Yes, ce soir. Un ou deux trucs à vérifier encore aujourd’hui et ensuite c’est fini pour moi, je remballe le matériel dans quelques heures.

Nathan, c’était vraiment un chouette type et, fait rare, toute l’équipe l’avait immédiatement adopté. En plus, l’épine qu’il leur avait enlevée du pied sur le dernier programme satellitaire pour la Chine avait sans doute sauvé la boîte. Nathan l’ignorait mais les pénalités de retard convenues par leur entreprise Aeroneufspat sur le programme du satellite chinois aurait emmené la société dans le mur en cas d’échec. Pour avoir le contrat l’entreprise avait dû signer des conditions drastiques qui s’étaient avérées intenables. Les contrats étaient durs à trouver et les cadres d’Aeroneufspat n’avaient jamais vraiment d’autres choix que de négocier à la marge. Heureusement, il avait trouvé la panne qui avait échappé à l’équipe pourtant bien expérimentée. Cet informaticien, c’était du haut vol, il en connaissait un bon morceau sur la programmation spatiale. Stéphane se proposait de lui offrir un emploi fixe dans l’entreprise.

— Comment t’as su ce qu’il fallait faire pour rattraper le système de guidage du pilote automatique ? On a planché là-dessus pendant des semaines sans trouver la faille ?

— Mon boulot, Steph’. J’avais déjà eu le cas sur un programme pour un drone américain et c’était la même panne. C’est l’avantage de tourner dans les entreprises si souvent. Mais, tu sais, c’est un simple coup de bol. Je n’ai rien du génie sur ce coup. Les pannes sont souvent créées par des problèmes d’interfaces. Je conseille toujours de commencer par vérifier ce point.

— D’accord, merci. C’est toujours bon à savoir. On a eu de la chance de tomber sur toi, il faut dire qu’on t’a chaudement recommandé. On devrait te donner un bonus à mon avis, c’est qui déjà ta société d’intérim ? Je vais leur passer un coup de fil.

Jetplus. Si vous pouvez me coller une bonne appréciation, cela m’aiderait bien pour la suite de mes missions.

— Carrément 25/20 ça te va ? Sans déc’, mec, t’es le meilleur programmeur que j’ai vu depuis longtemps. Tu ne veux pas rester chez nous ? Je propose d’en parler la semaine prochaine au comité de pilotage.

— Merci Steph’ ! mais je ne sais pas trop, j’ai une nouvelle mission qui commence lundi et qui va m’occuper pendant au moins deux mois. Après, peut-être ? Je n’aime pas trop la routine, tu sais, je crois que changer régulièrement d’entreprise est assez adapté à mon mode de vie. Bon je file, la journée va être courte et il faut que je range mon bureau avant de partir.

— Ok ! On déjeune ensemble ?

— Yep. A tout à l’heure !

Nathan se dirigea vers la droite dans un open-space vitré où tout le monde se côtoyait. Il alluma son poste de travail. Il ne fallait pas traîner, le satellite quittait la base toulousaine à quinze heures direction Berne pour les finitions. Après, il serait juste trop tard pour agir.

Il alluma l’ordinateur qui se mit en branle gentiment, lança toutes les applications de codage, puis rentra directement dans le système d’exploitation du satellite et passa en revue les commandes à distance. Dans un sous-programme du guidage satellitaire sur lequel il avait travaillé, il déclencha l’activation d’une puce électronique. La touche finale de son travail. Sur son ordinateur, un capteur passa instantanément au vert, le satellite était prêt pour le départ. Tout se déroulait comme prévu.

Puis, il prit le temps, méthodiquement, de faire disparaître son passage dans l’entreprise. Il était intérimaire : quand on quittait une entreprise il était d’usage de faire du ménage et de s’assurer que tout était en ordre et Nathan était intraitable sur ce point, il aimait les bureaux bien rangés et les missions bouclés jusque dans leurs moindres détails. Un perfectionniste de l’informatique doublé d’un maniaque du rangement.

A midi, il déjeuna au self avec quelques collègues et comme prévu avec Stephane.

— Alors c’est la quille, Nathan ? Ça te fait quoi ?

Ce ton gai et enjoué, c’était Lisa, la secrétaire de l’étage, une jeune femme de vingt-neuf ans, drôle, spontanée et d’un charme fou. Exactement le style qui plaisait à Nathan. S’il avait eu plus de temps, il aurait bien fait un brin de causette un peu plus soigné avec Lisa, car cette belle brune avait plus d’un tour dans son sac, ça crevait les yeux. Nathan avait plus d’une fois imaginé des scènes torrides en la croisant.

— Cela ne me fait plus grand-chose, je change tellement souvent d’entreprises, mais c’est vrai qu’ici l’équipe a été vraiment cool, lui répondit-il du tac au tac en essayant de ne pas penser à autre chose.

— C’est toi qui as été cool, renchérit Stephane, j’ai appelé Jetplus ce matin et j’ai loué tes mérites. N’oublie pas : tu reviens quand tu veux !

— On pourrait peut-être faire un pot de départ pour Nathan ce soir ? Tu en penses quoi Steph ? ajouta Lisa.

— Bien sûr ! Commande quelques bières et petits fours, je passerai les prendre au supermarché d’à côté. On va fêter son départ comme il se doit.

— Je suis vraiment désolé, c’est très sympa, mais ce soir je ne peux vraiment pas, annonça Nathan. J’ai de la route à faire : il faut que je remonte sur Paris ; un boulot urgent de dépannage informatique demain matin, mais je reviendrai après le lancement du satellite. C’est promis et on fêtera tous ensemble son lancement. C’est en janvier le décollage, c’est bien ça ?

— Yes, le dix-huit janvier exactement, si les Suisses et les Irlandais ne sont pas en retard sur les finitions du satellite mais, entre nous, je leur conseille de ne pas de traîner, les pénalités de retard sur ce projet sont complètement dingues, ajouta Stephane, maintenant rassuré sur le sort de son équipe à ce sujet.

— Alors d’accord, je reviendrai fin janvier et on fêtera ça !

Tu parles qu’il allait revenir. Nathan n’allait pas laisser passer une belle plante comme Lisa. D’autant qu’il avait bien l’impression que les chances étaient de son côté. Il en était tout émoustillé. Il savait exactement où il serait après le dix-huit janvier.

Il remonta dans l’aquarium vitré après le déjeuner : lança le programme de nettoyage informatique sur son poste, vida le bureau, la corbeille à papier et mit toutes ses notes au broyeur. Après quoi, Nathan rendit les badges d’accès, signa les départs administratifs avec son nom d’emprunt et quitta Aeroneufspat sans se retourner une seule fois vers la bâtisse vitrée. A part une rencontre programmée avec Lisa, il venait de couper tous les liens avec l’entreprise et son équipe, d’un mouvement aussi définitif qu’un coup de sécateur.

Il monta dans la R5 d’un autre âge et traça directement vers l’autoroute en direction du Nord. Mais au lieu de continuer en direction de la capitale française comme annoncé, il bifurqua à Montauban pour prendre la départementale 927 et s’arrêta dans un routier sur le bord de la route, pour manger. C’était plein de chauffeurs en mal de compagnie, qui dinaient seuls et personne ne lui prêta la moindre attention quand il posa son plateau en plastique rouge avec un poulet-frites-coca dans le coin de la salle. Il prit le temps de manger, de lécher les os du poulet jusqu’à la dernière miette de chair. Il reprit la route vers vingt et une heures et après Eauze, s’enfonça tout droit dans la forêt des Landes. Il faisait très froid et sombre, il n’y avait pas âme qui vive sur la route : dans la campagne locale, à cette heure, tout le monde préférait se chauffer les pieds au coin du feu que de faire des tours en voiture dans le noir. Il monta le son de la radio qui passait une rediffusion d’un concert de RadioHead au maximum pour éviter la somnolence. Les accords de guitare électrique résonnaient dans l’habitacle. Nathan ne croisa personne, juste quelques rares animaux de nuits, un ou deux renards et une petite famille de sangliers en promenade. Au milieu des bois, il bifurqua à droite dans un chemin forestier et poussa la R5 qui broutait et crachotait de fureur dans les ornières boueuses jusqu’à l’éloigner d’un ou deux kilomètres de distance de la route principale. Quand il éteignit le moteur et coupa les phares, la nuit immense l’enveloppa tout entière et le silence se fit, seulement coupé par les hululements des chouettes.

Nathan sortit son sac à dos du coffre et un jerrycan d’essence. Il ouvrit le bidon et arrosa copieusement les sièges avec le liquide inflammable ainsi qu’une série de vieilles couvertures entassées dans le coffre, puis il craqua une allumette et mis le feu à la R5. Une odeur puissante et toxique envahit immédiatement l’habitacle. Bientôt une épaisse fumée noire et des flammes d’une hauteur impressionnante s’élevèrent. Il avait mis la dose. Un peu trop peut-être. Heureusement, on était en hiver, et l’environnement humide le protégeait d’une contagion de l’incendie aux pins tout proches.

Après quelques secondes seulement, les flammes léchaient déjà l’extérieur de la vieille carlingue rouillée. Ça puait le caoutchouc brûlé. Les détonations des pneus explosant sous la chaleur surprirent Nathan qui sursauta. En moins de cinq minutes, la voiture s’était transformée en une immense torche éclairant la nuit de lueurs orangées. Au milieu de la forêt déserte, il regardait le feu de joie : d’immenses flammes dansantes se reflétaient dans ses pupilles, éclairant un visage concentré, figé et impassible. Nathan attendit que le brasier ait fini de se consumer pour quitter les lieux. Il laissa derrière lui une carcasse métallique fumante, à peine reconnaissable. Personne n’allait rien faire de cet amas de tôles carbonisées qui ne ressemblait plus à la R5 de départ. Et, dans tous les cas, on mettrait des jours, voire des mois à se préoccuper de la voiture abandonnée.

Nathan ouvrit son sac à dos qui contenait le strict minimum. Un sac de couchage, une paire de tee-shirts, des caleçons, un jean de rechange, un petit réchaud à gaz, une lampe de poche, une boussole, deux boîtes de sardines à l’huile et une de maïs qui promettait des grains jaunes comme le soleil sur l’étiquette. Il se saisit de la petite lampe de poche et de la boussole, il jeta son sac sur le dos et entreprit de finir le trajet à pied. Dix kilomètres restaient à parcourir sur un petit chemin forestier. Il fallait arriver avant l’aube, pas question de se faire repérer. Il saisit sa boussole et prit un cap plein ouest en direction de la planque. Un sourire traversa le visage impassible de Nathan quand il repensa à sa mission chez Aeroneufspat. C’est vrai que Tom était sacrément doué pour les combines. Grâce à ses relations, cela avait été un jeu d’enfant de faire embaucher Nathan pour cette mission. C’était presque trop facile.

Dans un état d’esprit positif, le sourire aux lèvres, les muscles de ses jambes contractés, Nathan gravit la dernière grande dune de sable qui le séparait de l’océan en courant. Le temps était maintenant à l’action et il s’en réjouissait d’avance.

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