UNE ARMEE DE FOURMIS PEUT TRIOMPHER D’UN SERPENT VENIMEUX. Proverbe chinois.

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C’est Tom qui s’occupa du recrutement de l’équipe. Il hérita avec bonne humeur du dossier épineux des embauches.

Max était débordé de travail. Il partait tôt le matin pour le labo et il avait peu de temps pour chercher des candidats. Il m’avait confié n’avoir aucune aptitude dans le recrutement ce qui ne m’étonna guère, mais il avait besoin d’une équipe rapidement. Je ne m’étonnais pas du tout qu’il ait délégué cette opération à Tom. C’était convenu entre eux depuis le retour de leur périple océanique. En quelques semaines Tom était devenu le bras droit de Max, un couteau suisse multifonctions très efficace consulté à la moindre occasion en particulier sur toutes les questions logistiques.

— Mais tu ne peux pas demander au service des ressources humaines du CNRS de t’aider et de s’occuper du recrutement ? lui demandais-je. Tout de même, ce serait plus logique que ce soit de leur ressort. Après tout c’est eux qui embauchent non ?

— C’est vrai, répondit Max mais j’ai obtenu leur aval pour valider moi-même l’équipe qui permettra de faire avancer mes recherches le plus vite possible. Tom va faire une pré-sélection de candidats et je ne vois pas qui pourrait être meilleur juge que lui.

C’est vrai que les ressources c’était le domaine de Tom et les ressources humaines, en particulier, sa spécialité. Non seulement, il allait trouver de bons candidats mais ils se compléteraient, unis dans une symbiose incroyable qui aurait tout d’une chorégraphie millimétrée. Avec Tom, il n’y avait jamais de conflits, ni de luttes intestines. Comme les outils dans son atelier, il rangeait et organisait tout au mieux : chacun finissait à sa place, à côté des autres dans le respect mutuel. Il allait monter une équipe soudée, complémentaire qui allait au fil du temps se magnifier, grandir pour se concentrer sur un unique but commun : sauver la planète. Autour de ce simple magma planctonien blanchâtre, ils trouveraient un objectif commun qui allait tous les transcender.

J’étais jalouse. Affreusement jalouse. Moi, la malheureuse institutrice, je me retrouvais définitivement coincée avec mes petits élèves de neuf ans, perdue dans les limbes entre le passé simple et la révolution française, banal programme du CM1 national. Mais je n’avais aucune aptitude scientifique et il m’était impossible de m’inscrire dans leur programme de recherche. Alors je les laissais discuter ensemble des heures de comment sauver l’humanité toute entière en cultivant du plancton dans des bocaux en verre, pendant que moi je préparais des bêtes spaghettis bolognaises pour remplir les ventres affamés. Dans le fond de mon être, je n’y croyais pas tellement à leur miracle planctonien.

Tom envahit notre quotidien. Les deux hommes faisaient des points sur les résultats des entretiens chaque soir. Il était gentil, prévenant et toujours attentif à remercier les efforts de chacun :

— Tes spaghettis sont délicieux Mathilde. C’est à chaque fois merveilleux de dîner chez vous. Merci pour la cuisine !

— Merci Tom, j’aimerais beaucoup que l’on reprogramme un dîner tous ensemble. J’aime tellement cuisiner pour mes amis. On pourrait se retrouver un vendredi soir, qu’en penses-tu ?

— On a trop de boulot Mathilde, pas maintenant coupa rapidement Max. On verra dans un ou deux mois pour les dîners-débats.

Max m’avait fusillé du regard. Je compris qu’il serait difficile de profiter des venues de Tom pour remettre sur le tapis le sujet brûlant des dîners amicaux dont il m’avait privée mais je ne renonçais pas pour autant. Tom pouvait s’avérer un précieux allié dans les négociations difficiles. Je le savais bien. J’attendis mon heure.

Je pensais à Tom régulièrement en me disant que Max avait trouvé en lui le général des armées dont tout le monde rêvait. C’était incroyable comme ces deux acolytes s’enrichissaient ensemble.

Nous avions fait quelques balades à vélo au printemps dernier avec notre bande d’amis. Ce fut l’occasion de comprendre combien la logistique était le domaine de prédilection de Tom. Tom vérifiait trois fois le paquetage sur votre porte bagage, validait son poids, gonflait les pneus de votre vélo et beurrait les casse-croûtes du déjeuner. Il vous encourageait, vous changeait de place si besoin, calculait et vérifiait l’itinéraire au millimètre : les meilleurs points de chutes pour s’arrêter, la qualité de l’eau du ruisseau. Quand tout était prêt, il vous regardait dans le fond de l’œil avant de vous dire :

— Allez go en avant, faites chauffer le caoutchouc des pneus, on va bien se marrer ! En route !

Il partait devant, serein, droit sur son vélo et tout le monde suivait à la queue leu leu sans rechigner. Vous commenciez à pédaler de toutes vos forces, avec un frisson dans le dos, en sachant que cette journée serait inoubliable à l’arrivée. Il vous faisait traverser des gués, rouler dans des ornières et vous vous découvriez en général des talents insoupçonnés pour la discipline de la Petite Reine. Avec Tom, pas besoin de réfléchir, il suffisait simplement de suivre le mouvement et d’avancer. C’était un chef d’équipe incroyable, le roi incontesté de la meute.

Je ne sais pas trop de Max ou de Tom qui était le mentor de l’autre. Aucun des deux probablement. Je crois qu’ils se soutenaient mutuellement en réalité, deux moitiés qui s’étaient cherchées et que la vie avait réunies.

En une dizaine de jours, l’équipe de recherche fut choisie. La méthode de sélection était bien rodée : d’abord une pêche de Curriculum Vitae sur Internet, puis, un entretien Skype et, pour les plus chanceux, une rencontre dans un café, voire deux rencontres si besoin, pour confirmer le choix. Rien n’était laissé au hasard. Tom avait rencontré des centaines de candidats pour n’en retenir que dix à l’arrivée et je me disais que la sélection était bien moins drastique dans l’éducation nationale.

Au fil des recrutements, je les ai tous croisés à un moment ou à un autre, dix énergumènes triés sur le volet. Il y avait Linda, Josh, Chloé, Elie, Alice, Lucas, Nathan, Anna, Gabriel et Côme, tous bardés de diplômes, tous avec des spécialités en mathématiques et en informatique, assorties de quelques notions de biologie. Avec une équipe pareille, le réchauffement climatique n’avait qu’à bien se tenir.

Max était ravi de la sélection. Il me dit fièrement un matin que l’équipe était au complet et qu’ils allaient se mettre au travail d’arrache-pied.

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