ETRE OU NE PAS ETRE UN OURS, TELLE EST LA QUESTION.

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Un soir, à la télévision, sur la grande chaîne nationale, il y eut un reportage sur la fonte des glaciers. On regarda l’émission. Je me blottis contre l’épaule de Max, enroulée dans le vieux plaid qui nous accompagnait dans nos soirées plateau-télé, les yeux rivés sur les images blanches de l’autre bout de la Terre. Ça me paraissait si loin de notre quotidien. La fonte était inexorable, rapide et spectaculaire. Un sujet parfait pour faire le plein d’audimat dans les salons surchauffés de la capitale.

Ces géants blancs aux reflets bleutés reculaient partout sur le globe à une vitesse tellement rapide que l’humanité tout entière était dépassée par la situation. Bien sûr, les idées ne manquaient pas pour ralentir le phénomène mais la plupart d’entre elles étaient impossibles à mettre en place. Je me souviens précisément de cette soirée où je regardais, grelottante d’anxiété, l’immensité de la catastrophe. Pour la première fois, je mesurais vraiment l’ampleur des dégâts aux pôles. Je vis cet ours blanc efflanqué et quasi mourant, accroché à son glaçon misérable qui fondait devant nos yeux, comme si il avait été posé dans un bol fumant de chocolat chaud. Le sujet de la fonte de la banquise était devenu à la mode et on le servait à toutes les sauces : télévision, presse papier et même le récit poignant de quelques explorateurs partis se rendre compte de la situation par eux-mêmes, qui vous retournait les tripes en un instant.

A force de communiquer dans toutes les langues sur la fonte inexorable de la glace, on avait juste simplement fini par l’accélérer. Devant l’imminence de la disparition des glaciers et de la banquise, des cars entiers de touristes du monde entier se précipitaient sur place pour observer le spectacle par eux-mêmes et en profiter, en direct live. Etre le dernier à posséder un glaçon arctique ou un morceau de la mer de glace devint le déplacement tendance du moment. Le voyage ultime à ne pas rater. On s’en parlait maintenant dans les entreprises, à la pause, autour de la machine à café, et les collègues déjà partis vous vantaient les mérites de telles ou telles agences de voyages.

On se déculpabilisait à coup de propagande de masse, de toute façon des glaciers il n’y en aurait bientôt plus.

— Autant en profiter, il faut y aller, avant qu’il ne soit trop tard. Tu devrais envisager le voyage, Mathilde, ce n’est pas si cher, et, en ce moment, il y a même des supers promotions ! m’expliqua Johanna, une de mes collègues qui enseignait dans la classe de CM2.

Elle avait programmé une excursion tout compris, boissons incluses, pour le mois de juillet avec son mari et ses trois enfants. Les compagnies maritimes produisaient des centaines d’expéditions polaires, à la saison chaude. Après les safaris en Afrique, les excursions sur la banquise affichaient des publicités qui vantaient un voyage satisfait ou remboursé. J’étais, moi-même, passée feuilleter des prospectus en papier glacé à l’agence de voyage locale qui promettaient des couchers de soleils inoubliables et des vues à couper le souffle. Je me demandais si un voyage ne serait pas une bonne idée pour détourner Max de ses idées noires.

A la coupure pub du reportage, Max s’énerva, se levant du canapé, grognant et me demandant à quel moment on allait fournir aux touristes des glacières pour que chacun puisse en garder un petit morceau pour le congélateur de la maison. Je n’osais pas lui dire qu’une société y avait pensé et que l’idée était déjà brevetée. Il arrivait trop tard pour commercialiser les Glacières du Pôle mais je me retins de le lui dire devant son air furibond.

Ces géants de glace ne manquaient pas d’atouts touristiques. Il suffisait de voir les minuscules bateaux posés au pied des colosses gelés pour comprendre l’émotion qui devait saisir les visiteurs. Une immensité blanche aux reflets bleutés. Un monde perdu de glace et d’eau sculptés par le vent et les vagues. Le dernier rempart de vie désertique et sauvage que la civilisation n’avait pas encore définitivement envahi, quoi que ce ne fût qu’une question de jours avant que tout ne soit englouti, mangé avec appétit, comme le reste. La glace n’échapperait pas à la voracité de l’espèce humaine.

Les derniers icebergs sur lesquels s’agrippaient les ours blancs diminuaient en nombre. La vie sauvage avait bien changé depuis que les excursions s’étaient multipliées. Aux premiers touristes, les ours avaient distribué des regards étonnés, de longs et paisibles déhanchés, en aller-retour le long de la banquise, pour observer ces drôles de visiteurs en cagoules et gros bonnets. Ces défilés, qui n’avaient rien à envier à Dior ou Chanel, avaient excité l’appétit des photographes en herbe. Ca crépitait, ça photographiait en rafales, ça flashait à l’envi. On jouait à la surenchère sur les bateaux de tourisme : qui avait le meilleur zoom, le dernier téléobjectif à la mode, la meilleure prise du blanc plantigrade ? Je me demande ce que Karl Lagerfeld en aurait pensé, peut être que la dernière égérie de la marque Chanel était là sous les yeux des touristes : une ourse en manteau de fourrure blanc se dandinant gracieusement sur la neige immaculée, le tout sur fond de disparition imminente. Je me disais qu’on aurait pu passer une bande son bien trash par-dessus pour faire bien, en fond sonore.

Au fil du temps, sur fond de réchauffement climatique, les relations entre les touristes et la faune sauvage s’étaient définitivement refroidies : les ourses et leurs petits, les premiers, fuirent le bord des banquises pour des contrées plus reculées. Quelques gros mâles téméraires avaient bien tenté une observation poussée de ces drôles de hautes boîtes noires que les touristes remplissaient de restes de nourritures et qu’ils appelaient poubelles mais, on leur avait rapidement rappelé à coup de tir de trente-deux long rifle où se situait la frontière entre l’homme et l’animal. Le patron, c’était celui qui avait les plus gros fusils, pas celui qui était arrivé le premier sur place. Les vendeurs d’armes nous le rappelaient bien régulièrement, à coup de spots publicitaires, en nous proposant de devenir des maîtres absolus sur terre. Pour essayer de s’excuser un peu, on rappelait que ce n’étaient pas les humains qui avaient inventé la loi de la Jungle mais bien l’espèce animale, les ours en premier. On avait simplement bien vite compris le message, désormais les ours avaient intérêt à se tenir à carreaux.

Les plantigrades avaient finis par disparaître de la vue des touristes et on ne savait plus trop où ils étaient, car de nombreuses opérations d’exploration rapportaient n’avoir croisé aucun ours au cours de leurs récents périples. On supposait qu’ils mouraient en nombre, à moins qu’ils ne se cachent sous la fine couche de glace ? Qui sait ? On en était rendus pour les compter à analyser les images satellites et, ce n’était pas évident, vu qu’ils étaient blancs sur fond blanc et qu’ils ne cessaient de bouger. La nature n’était pas si bien faite. À la fin, nul ne savait bien combien il restait réellement de spécimens sur l’étendue blanche.

Dépourvus d’ours à prendre en photo, les touristes boudaient ferme. Un riche magnat américain avait proposé de monter un zoo en plein air avec des ours blancs reproduits en captivité pour satisfaire la féroce fringale de leurs objectifs tout neufs. Cela avait fait scandale. Ce fut l’occasion pour les médias de nous proposer quelques reportages inédits qui changeaient du réchauffement climatique et nous présentaient sous tous les angles les aventures succulentes et truculentes qui tournaient autour de ce riche promoteur immobilier et américain, aux mille facettes sournoises et qui débordait d’idées saugrenues. Divertissant.

Il y avait maintenant un nouveau projet de vidéo projection d’ours en trois dimensions sur la banquise. Du cinéma en plein air avec des lunettes appropriées. Un projet un peu ridicule mais beaucoup plus consensuel.

Projet criminel, selon Max.

Projet rentable, d’après les concepteurs.

Question de points de vue, à mon avis.

L’autre gros spectacle qui attirait les foules sur la banquise c’était ce qu’on appelait les « grosses chutes surprises » : votre tour opérateur vous en garantissait au moins une par voyage. De temps en temps, d’énormes blocs de glaces se détachaient sous l’effet de la pression et de la fonte inexorable des neiges et tombaient dans l’océan avec un immense fracas. La gerbe d’eau était toujours spectaculaire, soudaine, belle, et surtout, dangereuse. Le grand frisson.

Sauf que Dame Nature était imprévisible. Parfois, les chutes de blocs étaient si nombreuses que les touristes, lassés, finissaient par s’en détourner pour retourner à l’intérieur du bateau au chaud manger leurs spaghettis au pesto. Pour d’autres voyages, la chute du bloc se faisait longuement désirer. Le bateau tournait en rond, devant le glacier, pendant des heures, en attendant que celui-ci se décide enfin à fondre, comme il se doit. Pour lutter contre ces chutes aléatoires et imprévisibles, il se murmurait que certains voyagistes envisageaient le recours à la dynamite. Il fallait ce qu’il fallait. Puisque l’on garantissait la chute dans le prospectus de vente, les moyens étaient nécessaires, sinon on risquait la demande de remboursement d’une centaine de voyageurs.

Max se leva à la fin de l’émission. Il était blanc comme la banquise. Deux reflets bleus battaient sur le côté de son front, les deux veines de sa tempe, gonflées, tendues, qui trahissaient sa colère. Il me dit qu’il avait un truc urgent à voir avec Tom pour l’atelier et qu’il serait de retour dans une heure et il sortit en claquant la porte avec fracas.

Je me souviens que le tableau accroché à droite de la porte d’entrée s’était effondré dans un bruit de verre cassé, témoin de la violence du choc. Max était clairement parti pour ne pas exploser de fureur sur place, en plein milieu du salon. Je connaissais suffisamment mon homme pour savoir qu’il préférait marcher quelques minutes dehors au frais plutôt que de hurler sa douleur sur notre canapé. Il était secret et la plupart du temps il cachait ses émotions. S’il sentait que la situation allait échapper à son contrôle, il fuyait. J’aimais Max profondément mais je n’avais pas encore réussi à percer cette carapace protectrice dont il s’était entouré et je ne savais pas comment l’aider. Il s’échappait. Il m’échappait. Ce soir-là, je me promis d’essayer de faire plus d’efforts pour le comprendre et le mettre à l’aise pour qu’il puisse exprimer ses émotions sans retenues. Quand Max revint quelques minutes plus tard, l’orage était passé, son visage avait retrouvé un semblant d’impassibilité.

En octobre de cette même année, Strasbourg reçut la Cop trente-deux. Quelques années plus tôt, un groupe d’experts internationaux s’était constitué pour étudier d’un point de vue scientifique, l’influence de l’Homme sur son environnement et son rôle dans le changement climatique et, depuis, ils se réunissaient chaque année pour fêter l’événement.

Leurs conclusions étaient les mêmes depuis quinze ans, simples et formelles : nous étions les seuls acteurs de l’augmentation de la température sur Terre. Tous ensembles. Et nous y mettions vraiment du cœur à l’ouvrage car les résultats étaient là : la courbe de température prenait même une accélération que nous n’aurions pas pu imaginer quelques décennies auparavant. Trop forts. On allait même se surpasser si on faisait juste un tout petit effort supplémentaire. Il ne manquait pas grand-chose pour atteindre le sacro-saint point de non-retour qui emmenait la température à la surface du globe terrestre directement dans le rouge.

En s’unissant, on était bien capables d’y arriver.

La température augmentait de plus en plus vite. C’était devenu si important maintenant qu’il était difficile de le nier. Les plus sceptiques d’entre nous citaient les précédentes périodes de glaciations et de réchauffements climatiques que la Terre avait déjà successivement traversées au cours de sa longue histoire, pour minimiser l’événement ou se rassurer. C’était les éternels cycles climatiques, la Terre en avait vu d’autres et, à les écouter, eux-aussi. Sauf qu’on n’y était pas aux dernières glaciations et qu’en vrai personne de vivant ne s’y était gelé les orteils. Notre génération n’avait connu que l’augmentation des degrés, Fahrenheit ou Celsius le résultat était le même : vraiment trop chaud ! Sur google les vidéos pour se faire cuire un œuf au soleil sur sa terrasse en posant une poêle sur le sol faisaient des millions de vues. Je me doutais bien que la Terre n’avait pas dévié de sa trajectoire spatiale pour se rapprocher du Soleil et se faire un peu griller la stratosphère l’été, histoire de mieux bronzer.

Alors oui c’était bien nous, les humains, les seuls bipèdes de la planète chaussés, gantés et chauffés, qui étions les administrateurs exclusifs de ce doux chaos. Pour s’excuser, on se réunissait, pour se le dire, une fois par an, à la grande messe de la conférence sur les changements climatiques : la fameuse Cop. Au fil des années, on avait fini par en arriver à la version trente-deux : une version bêta maintes fois améliorée.

De mon point de vue, cette réunion était juste une immense présentation PowerPoint d’un tas d’études qui tiraient la sonnette d’alarme sur un paquet de sujets flippants : la montée des eaux, l’augmentation de la population sur terre, les glaciers qui se noient… et en tout dernier, tout en bas du tableau, la disparition des ours blancs. On réunissait tous les pays ensemble pour se partager l’info et pour en discuter. Des fois que certains n’aient pas la télé chez eux. On ne savait jamais.

Ça valait bien un gueuleton international, une série de réunions, une série d’avions présidentiels, de serrages de mains, de tapes dans le dos et de séances de discussions musclées entre nations. Parce que c’était de notre faute à tous, d’accord, mais c’était quand même un peu plus la faute du pays voisin. Ça faisait des jolies photos colorées, donnait l’occasion de débats peu passionnants, échauffait souvent un peu les esprits et mettait à jour l’état de la situation écologique dans le monde. Ensuite, tout le monde rentrait chez soi, repus.

Parfois, une série de projets originaux et ambitieux naissaient mais, la plupart du temps, ils mouraient inéluctablement, noyés dans l’indifférence générale, après des essais infructueux.

Sauf que, cette fois, il manquait beaucoup de monde à l’appel. Sur les trois dernières années, de nombreuses nations avaient abandonnées la réunion et on se retrouvait entre pays industrialisés, donneurs de leçon, tous les autres ayant boycotté le rendez-vous. Comme ils ne pouvaient pas vendre leurs idées foisonnantes à d’autres pays, les organisateurs se lassèrent parce qu’un magasin vide, sans clients n’intéresse plus personne.

Alors ça se termina. Cette année, la principale décision de la Cop trente-deux fut simplement d’y mettre fin. Il n’y aurait pas de version trente-trois. De l’avis de tous les pays, c’était la bonne décision et, pour une fois, une unanimité générale se dégagea. La Cop trente-deux, c’était juste un jeu qui arrivait en fin de partie. Pas si grave. Darwinien.

Max suivait la Cop d’assez loin. Ça ne l’avait jamais beaucoup intéressé mais il avait tout de même une oreille attentive, chaque année, sur les déclarations de fin de séances et les propositions de changements. Quand il réalisa que, même les tentatives de conciliations sur les sujets climatiques entre nations étaient closes, ça le déprima un peu plus. Il me dit l’air perdu et le regard triste qu’ils ne se rendaient pas compte de l’importance qu’il y avait à changer nos habitudes. Il affirma que l’humanité toute entière courait à sa perte.

Je trouvais qu’il noircissait le tableau. Pour moi, nous étions bien loin d’être arrivés à la fin de l’humanité mais je me tus pour ne pas ajouter à son désarroi.

J’étais triste de voir Max baisser les bras. Je le découvrais éprouvé. Je ne savais pas comment l’aider à voir notre monde sous un meilleur aspect. Les sorties au cinéma, les soirées au restaurant n’étaient que des parenthèses heureuses dans un quotidien qu’il meurtrissait de ses préoccupations. Max avait besoin d’aide, mais je ne savais pas comment aborder le sujet sans le blesser d’avantage.

Alors je laissais à nouveau passer l’orage et je me concentrais sur l’essentiel. J’aimais plus que tout me blottir dans ses bras, écouter ses explications sur le monde, profiter des câlins sous la couette et je voulus me persuader que tout allait bien finir par s’arranger, sans voir que quelque chose s’était définitivement brisée en lui. A ce moment, pour Max, tout espoir d’une amélioration de la situation avait déjà disparu. Il avait déjà quitté notre réalité mais je ne m’en rendais pas compte et je laissais passer ma chance en fuyant le conflit.

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