QUAND LE CORBEAU LÂCHA SON FROMAGE, IL S'ÉTONNA LUI-MÊME DU RÉSULTAT OBTENU.

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Comme tous les dimanches midi, nous partîmes chercher notre poulet rôti au marché.

Nous aimions cette balade dominicale, l’arrêt chez le marchand de poulet, l’intense réflexion qui s’ensuivait sur le meilleur choix possible du volatile. Max choisissait toujours le poulet le plus cuit, celui avec les ailes bien croustillantes, très grillées et sur lesquelles la peau tendue, légèrement noircie, collait aux os. Il aimait croquer les os brûlés les plus fins avec les dents du fond et ils se brisaient dans un crissement délicieux. On s’asseyait ensuite dans un parc pour prendre le soleil. On dégustait tranquillement notre poulet en suçant nos doigts qui finissaient luisant, couverts de jus de poulet bien gras. Après s’être délecté les papilles, je posais ma tête sur les jambes de Max, le reste du corps allongé sur le banc et, pendant quelques heures, on se partageait des passages de nos meilleurs romans du moment.

Pinto, notre chien, nous suivait toujours avec intérêt pendant tout le trajet, zigzagant au petit trot. Pinto était un savant mélange de plusieurs races Il avait débarqué dans notre vie au cours d’une balade et s’était imposé de lui-même. Cette arrivée fortuite plut beaucoup à Max : maître et chien parlaient le même langage et Pinto trouva immédiatement sa place dans notre foyer. Le dimanche midi, sa truffe à l’air, ses deux grands yeux noirs se fixaient sur le paquet de poulet avec gourmandise. Puis, il se couchait à nos pieds, attendant patiemment que les restes, qui lui étaient dus, lui arrivent dans la gueule, comme par magie. Le rituel était immuable.

Ce dimanche, il faisait beau, seuls quelques longs cirrus occupaient l’espace céleste et j’étais d’humeur badine. J’avais envie de rire et de rapporter à Max quelques ragots croustillants sur la vie dans mon école primaire. Partager les moments drôles ou rageants de la semaine qui s’était achevée était mon petit plaisir dominical. J’allais me lancer dans ma chronique, quand Max, toutes armes dehors et sans prévenir, repartit en guerre contre Cathy. L’exaspération qu’il avait sans doute contenue pendant tout le trajet envahissait sa voix avec fureur. Je vis Max prendre ses airs de combats, les muscles ramassés par la tension.

Ces dernières semaines, j’avais organisé plusieurs repas à la maison avec ma petite bande d’amis, quelques rendez-vous qui s’étaient avérés plus animés que nous ne l’avions réellement souhaité. Max et Cathy avaient échangé quelques piques agressives qui me semblaient néanmoins sans gravité mais je m’étais trompée.

Il m’expliqua qu’il était temps que nous sortions de la zone d’influence de Cathy. Elle était, selon lui, une idéaliste piquante, gentille dans le fond, mais persuadée que les pancartes et les mouvements de foule des activistes écologistes allaient changer les choses.

— Tu parles, lança-t-il. Si les manifestations avaient vraiment changé le cours de nos existences ou quoi que ce soit sur l’état de la planète, ça se saurait depuis longtemps.

— Je ne suis pas d’accord avec toi, argumentais-je. L’espoir que défend Cathy me paraît être un premier signe de changement ou au moins de prise de conscience de la gravité de la situation.

— C’est juste une perte de temps !

La capitale parisienne n’avait pas manqué de manifestations et de rébellions pendant ces dernières décennies et cela c’était d’ailleurs largement accentué ces derniers mois. Tous les prétextes semblaient bons pour se réunir autour d’une complainte quelconque. On passait d’une revendication à une autre sans pause, un week-end après l’autre. Il y avait même une émission télévisée pour élire chaque semaine la meilleure démonstration urbaine c’est à dire celle qui avait réuni le plus grand nombre de manifestants hurlants sous les pancartes, une espèce de mesure de l’audimat de la protestation. Le symbole d’un monde à la dérive, d’une démocratie à bout de souffle, d’une humanité déclinante.

D’après Max, tous ces rassemblements consistaient principalement à casser un peu de matériels urbains et à mettre le feu aux poubelles. Une occupation comme une autre. A l’arrivée, Max en était certain, rien ne changeait : rien de neuf ne sortirait suite à ces mobilisations. On perdait tous notre temps. Max, pragmatique, veillait à nous éloigner de plus en plus des rassemblements soutenus par ma meilleure amie.

La semaine précédente, à la maison, il y avait eu une nouvelle passe d’armes virulente entre Cathy et Max. Mais cette fois le ton était monté d’un cran. Max prétendait que les efforts de ma meilleure amie étaient vains, voire contre productifs puisqu’ils nécessitaient des déplacements polluants, une monopolisation des forces de l’ordre et une joyeuse quincaillerie de panneaux inutiles. A son avis, Cathy brassait du vent, balançait ses idéaux dans le vide et ils finissaient écrasés mollement au sol sans aucun impact sur quoi que ce soit. Au choix, soit elle perdait son temps, soit elle occupait inutilement ses week-ends, qui devaient être bien ennuyeux pour en arriver là. Les piques devenaient méchantes et sournoises entre les deux protagonistes.

J’essayais d’excuser Cathy le plus souvent possible, défendant bec et ongles mon amie de toujours :

— Mais enfin Max, je crois qu’elle essaie simplement de mobiliser du monde autour de l’écologie. Il faut bien faire passer les messages aux gouvernements !

— Tout ça est ridicule, me répondit-il, inflexible, subitement agacé que je prenne la défense de mon amie. Ces manifestations sont juste un rendez-vous de gaulois râleurs et franchement désorganisés. As-tu déjà vu des oiseaux ou des poissons se plaindre ou manifester pour sauver la planète ? Non, pourtant ils sont diablement concernés, eux aussi ! Je te dis que rien ne va changer de cette façon ! En plus, regarde les organisateurs : ce sont des membres idéalistes encore adolescents, c’est à peine s’ils sortent des jupes de leurs mères ! Ils ont juste l’utopie de la jeunesse.

C’est vrai que les organisateurs et les leaders des mouvements écologistes étaient plus jeunes que nous. Leurs propositions se limitaient souvent à des messages simples qui semblaient irréalistes : il fallait tout stopper, revenir en arrière, ne plus se déplacer, manger moins et courir plus.

Je me posais souvent la question. Franchement, quel homme politique allait donc écouter des jeunes à peine sortis de la puberté ? Depuis quand les adultes laissaient les adolescents leur donner des leçons ? Max avait raison sur ce point. Quand un enfant expliquait que vous vous étiez trompé et qu’il fallait tout refaire, en général l’adulte de service changeait rapidement de sujet et surtout, ne lui donnait pas raison. Question de principe : ne jamais perdre la face, sinon c’est le début des ennuis, la porte ouverte à une perte totale d’autorité, l’anarchie assurée.

Ces jeunes gourous, ces idéalistes adolescents dont Max me parlait, je les identifiais sans peine. C’est vrai qu’ils faisaient de plus en plus de bruits et qu’ils organisaient beaucoup de manifestations mondiales ces derniers temps. Je me demandais bien à quoi ça allait bien pouvoir aboutir. Une partie de la population était persuadée que c’était un coup d’épée dans l’eau, une vaine quête à la recherche d’un paradis, perdu depuis longtemps ou dont on avait oublié l’existence mais comme la cause semblait juste et populaire, personne n’osait tellement les critiquer. Ils se transformaient peu à peu en véritables objets publicitaires. L’ironie de notre système capitaliste c’est que l’aura que ces jeunes gens dégageait aidait à vendre des voitures électriques ou des éoliennes de dernière génération. Les messages détournés par les adeptes du marketing devenaient de vrais slogans commerciaux à l’efficacité redoutable.

En écoutant Max pester violemment contre Cathy, je me remémorais mentalement notre dernier dîner. Avec la tribu présente à table, nous nous étions serrés les coudes pour survivre et j’avais débarrassé le plat principal à toute vitesse pour passer au fromage sans encombre. Ils avaient raison d’échanger leurs points de vue sur le sujet bien sûr ; sauf que ce n’était pas le moment de se lancer dans des débats politiques, il n’en sortirait rien de bon. J’avais eu peur de ne jamais avoir l’occasion de sortir le dessert. Un fraisier qui nous tendait les bras depuis le bout de la table et qui me faisait drôlement envie. Pinto bavait sous la table en attendant nos reliquats de fromage. Une lâcheté nous avait tous envahis, l’envie pressante de vider nos verres et nos assiettes dans nos estomacs affamés et de finir la soirée dans un semblant de paix.

Les messages portés par Cathy, dans le fond, Max les comprenait parfaitement. Je savais bien que ces deux-là menaient le même combat : limiter nos gaz à effets de serre, lutter contre cette chape de plomb que l’on avait au-dessus de la tête et dont les médias nous rabâchaient la tête régulièrement dès qu’il y avait un trou à combler dans le timing du journal de vingt heures. Ils échangeaient des mots vifs sur ce qui faisait le détail : les manifestations, les organisations politiques, les personnalités qui comptaient. C’était bien là que le diable se cachait, dans ces fichus détails qui les séparaient. A court d’arguments des deux parties, le débat avait fini par s’éteindre, noyé dans le coulis de fraises.

Mais le mal était fait.

Ce dimanche midi, du poulet plein la bouche, je mesurais la portée de la dernière passe d’armes entre Cathy et Max. Ça sentait la fin de nos dîners entre amis pour un bon moment. Le Rubicon avait été une nouvelle fois franchi et je frémissais à l’idée de devoir bientôt faire des choix douloureux.

Ce déchirement me rendit triste car le réchauffement climatique était un sujet consensuel : l’augmentation de la température de notre planète personne n’y échappait. D’ailleurs le sujet mettait d’accord tout le monde, ou presque, exception faite de quelques derniers climato-sceptiques à la mèche blonde ou brune. Pourquoi Max et Cathy n’arrivaient ils pas à se mettre d’accord sur ce point ?

Le message sur le changement climatique on le partageait tous. On se le passait même comme une patate chaude tant qu’on pouvait pour se déculpabiliser, se racheter une conscience peu à peu. C’était de bon ton d’acheter ses fruits et ses légumes chez le producteur local, de voter pour les listes écologistes et surtout de vanter ses efforts en le disant haut et fort aux voisins sur le marché du samedi matin. Cela finissait par des petites attentions de tous les jours pour notre planète, mais avec modération tout de même, doucement, tranquillement. D’ailleurs, de l’avis de notre gouvernement, on ne pouvait pas tout changer tout de suite, il fallait se ménager et ne pas se précipiter, sinon on allait tous se décourager trop vite et relâcher nos efforts. Agir lentement, mais surement, c’était le mot d’ordre collectif. Acheter des voitures électriques, installer des panneaux photovoltaïques, voilà des gestes simples qui pouvaient, de l’avis général, tous nous sauver.

Max était d’accord avec ces efforts collectifs. Qui ne l’aurait pas été d’ailleurs ? Mais le message lui semblait vraiment léger et les efforts bien trop succincts. Pour lui, c’était trop lent, beaucoup trop lent.

Avant de quitter la maison, Cathy avait insisté lourdement, reprochant à Max de critiquer mais de ne rien faire de plus que les autres :

— C’est vrai, tu tries les déchets dans quatre poubelles différentes. Bravo ! D’accord, tu nourris une armée de microscopiques phytoplanctons dans ton laboratoire, et tu sais limiter tes achats de vêtements vu que je ne te connais pas plus de cinq à six tee shirts différents, tous usés. Tu nous donnes des leçons, c’est un peu facile ! Mais tu ne fais pas plus. Dans le fond tu n’es pas du tout plus fort que les autres. Tu es pareil, fondu dans la masse !

Nous avions refermé la porte sur nos invités. Ce soir-là, Max s’était retourné vers moi le regard vide, la bouche figée et il n’avait rien dit. Pas un mot quand il avait vidé le lave-vaisselle, pas un mot quand le pas lourd il s’était rendu dans la chambre pour se coucher. L’atmosphère pesante n’avait rien présagé de bon et lâchement j’avais pris mon temps pour le rejoindre dans notre lit histoire de fuir une mise au point.

Les réflexions de Cathy secouèrent Max. Profondément. Sans doute plus que ce qu’elle avait escompté. Max avait atteint le point de non-retour avec Cathy, leurs différends étaient trop nombreux. Aussi, finissant d’engloutir son poulet, il fut inflexible et déterminé :

— Je ne participerai plus aux repas avec tes amis. La dernière soirée m’a suffi. Je ne veux plus perdre de temps dans ces débats stériles. Bien sûr, tu peux continuer à voir Cathy tant que tu veux, mais pour les dîners, c’est fini pour moi. Evitons d’ailleurs de programmer de nouveaux dîners à la maison, on évitera les confrontations houleuses et inutiles.

Je reposais mon poulet dans le sac de papier, l’appétit coupé. Max ne me demandait pas encore de choisir entre lui et mes amis mais c’était bien le sujet de fond. Je sentis que ce serait l’étape suivante. Il n’y aurait plus de soirées fantastiques autour de mes petits plats maison, plus de débats animés entre rires et fureur, ces instants magiques qui font le sel de la vie, le rythme de nos existences banales. Max était l’homme qui partageait ma vie, il ne me fut pas possible d’entrer dans une confrontation dans l’immédiat d’autant que je le savais de plus en plus irascible sur ces sujets sensibles. Je regardais ce grand maigre en réfléchissant aux conséquences de ses mots. La sagesse me recommanda de laisser passer l’orage.

Je pensais que Max avait simplement été blessé, vexé d’être pris la main dans le même sac que les autres sur le sujet de l’écologie. Je me fis une raison et je me persuadais qu’il finirait par changer d’avis.

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