POISSONS CLOWN ET ANEMONES DES MERS FONT BON MENAGE.

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Ma bande d’amis proches a toujours eu une place primordiale dans ma vie et je convertis rapidement mon compagnon solitaire aux fous rires de ma meute en l’associant à tous nos rendez-vous. Au fil de nos soirées souvent bien arrosées, Max développa une solide amitié avec Tom.

Tom adorait les bricolages et ce qu’il touchait avec ses doigts graciles ou ses nombreux outils se transformait presque toujours en or. Cet homme plein de ressources dépanna Max plusieurs fois en lui bricolant des aménagements pour les aquariums de son laboratoire, ne manquant jamais de bons conseils sur les filtres et autres gadgets aquatiques nécessaires aux améliorations des conditions de détention du plancton.

Tom me rappelait le petit génie de la lampe, celui qui sort directement des contes des Mille et Une nuits et qui émerge quand vous frottez la lampe magique avec vigueur. Si vous faisiez un vœu, il se mettait aussitôt en quatre pour le réaliser au mieux. Vous lui demandiez quelque chose et il le dénichait, le dessinait, le fabriquait exactement comme vous l’aviez imaginé, souvent mieux encore. Je me moquais souvent en lui demandant :

— Tom, s’il te plait, dessine-moi un mouton !

Et, notre génie se prenait au jeu, souriait et s’exécutait sur le champ. J’avais ainsi hérité d’une collection de petits moutons qui avaient recouvert notre frigo de dessins colorés, tous crayonnés de sa main habile, un troupeau magique directement issu de mes lectures d’enfance. Je me gardais bien de lui réclamer un dessin de boa ou de chapeau.

Tom regorgeait de bons plans et il connaissait un tas de monde. A force de rencontres et de livraisons de bicyclettes, il avait pris contact avec des centaines de personnes dans la ville, discutant avec tous, enregistrant les fonctions, les adresses, les informations essentielles. Une mine d’informations précieuses qui semblait infinie. Il savait se faire aimer des autres, il était entouré d’une aura positive : vous osiez d’emblée lui confier vos secrets et lui dévoiler vos pensées sans crainte d’être trahi. Les confidences étaient son quotidien.

Grâce à ce don, son commerce de vélos s’était développé et il avait embauché un aide de camp : ils étaient maintenant deux pour gérer la boutique. Robert, un retraité, tenait le petit bazar avec lui. C’était un mordu de vélo à qui Tom avait vendu quelques articles, avant de s’en faire un fidèle allié, et qui circulait en ville dans un vieux fourgon bariolé pour ramasser les vélos achetés ou livrer ceux remis à neuf. Ce second en chef était un atout de taille : il s’ennuyait ferme à la retraite, ne posait pas de questions, s’organisait seul, et, surtout, cet ancien cheminot, qui avait conduit des trains toute sa vie, s’était révélé un vrai pape des achats. En négociation, il était imbattable. On l’avait vu plusieurs fois jeter l’éponge et abandonner des lots complets de vélos quand il n’arrivait pas au prix qu’il s’était fixé. Il avait une technique rodée et bien à lui : la technique du Tout ou Rien. Il vous jaugeait un lot de vélos quasiment à l’œil. Quelques savantes palpations de pneus, tintements ou pincements pour vérifier la tension des câbles de freins et l’affaire était conclue. Il notait son prix d’achat sur un morceau de papier qu’il pliait soigneusement en quatre avant de le tendre au vendeur. Il n’en variait jamais. Tout ou Rien. On prend ou on passe sur l’affaire.

Dans ce domaine du recyclage de bicyclettes, où les marges étaient courtes, c’était la seule technique commerciale valable : ne jamais s’embarrasser avec des vieux cycles vraiment irrécupérables, sinon pour un prix modique. Grâce à lui, le commerce de Tom florissait. Ils s’amusaient beaucoup tous les deux.

Tom avait un incroyable sens du commerce. Il avait une faculté d’écoute hors du commun : on l’appelait entre nous l’oreille absolue. A l’écoute d’une conversation, ce petit homme était capable de reconnaître le son de votre âme : la note de musique qui vous correspondait. Le do sourd, la légèreté du ré, le vibrato du mi, l’étrangeté du fa ou encore la poésie du sol. C’était étonnant. Il ne se trompait jamais, vous cernait au son de votre voix, en quelques secondes, simplement à l’audition de vos accords majeurs. J’aimais imaginer que Tom nous classait ensuite sur la partition de la vie par groupes de notes et nous accordait, entre nous, dans des tierces ou des quartets improbables.

Comme espion, dans la vraie vie, il aurait été drôlement fort. Avec le recul, on aurait dû en parler au Kremlin vraiment sérieusement pour proposer ses services. Tom anticipait tout : le bon outil, la bonne personne, le bon moment. Sur toutes ces années où je l’ai côtoyé, je n’ai jamais vu Tom être pris au dépourvu une seule fois, le mot surprise devait être banni, à tout jamais, de son vocabulaire. Aussi il trouvait aux acheteurs le vélo qui leur correspondait en quelques minutes de conversation. L’admiration de Max pour l’ingéniosité de Tom était sans limites. Max l’adorait et Tom le lui rendait bien. Si Max était torturé et complexe, Tom semblait simple et drôle. C’était un étonnant tandem.

Max, peu curieux sur le passé des autres, ne posait aucune question indiscrète à propos de l’enfance ou de l’adolescence de Tom. Ainsi, ils avaient passé ensemble un contrat tacite, un monde où les questions personnelles n’avaient pas de place et les deux hommes, uniquement tournés vers l’avenir, grouillaient d’idées de bricolages ingénieux et de projets. Je n’eus jamais la proximité simple que Tom avait avec Max. Je jalousais secrètement cette relation dont j’étais exclue et qui me privait de plans de constructions improbables, de soirées interminables qui se perdaient dans des parties de rires infinies entre eux et qui emplissaient les pièces de notre appartement.

Avec son maigre pécule, Max avait aidé Tom à financer son atelier qui se trouvait maintenant dans un ancien hangar assez vaste ; l’endroit était équipé des meilleurs outils disponibles sur le marché. Robert, Tom et Max avaient paternellement appelé leur entrepôt « le club tricycle » en référence au fait qu’ils étaient trois à le gérer et, pour se rappeler, que l’on commençait toujours sur un tricycle avant d’attaquer d’autres vélos plus sérieux en grandissant. Ils se retrouvaient au hangar dès que possible, en fait presque chaque soir.

Notre vie à tous s’écoulait paisiblement dans un quotidien patiné d’un doux train- train.

En Août, Max apprit que les subventions pour ses recherches sur le plancton allaient être revues à la baisse. La faute à l’Europe, lui avait dit le grand chef du laboratoire. Ça lui mit un sacré coup au moral. D’autres dossiers étaient devenus plus prioritaires, on était à l’heure des économies. Un vaccin contre une épidémie majeure qui avait secoué la planète quelques mois plus tôt devenait une priorité européenne urgente. D’ailleurs, les programmes d’études sur ce sujet ne manquaient pas. Le comité de direction du laboratoire proposa à Max de participer à un de ces programmes de recherche car il y avait une foule de donateurs. C’était un coup classique, peu surprenant, les projets de recherche se finançant comme des défilés de haute couture, en fonction de la demande. La mode était passée. C’était fini le plancton, place aux bactéries et virus divers et variés qui avaient envahi nos petits écrans.

Max refusa toutes les propositions de nouveaux thèmes de recherche. Ces nouveaux projets étaient sûrement très importants mais, le sien lui semblait tout aussi primordial. Abandonner le plancton, c’était abandonner l’étude de la survie d’une espèce au profit d’une autre et, selon lui, à l’arrivée on avait autant besoin de l’oxygène du plancton que d’un hypothétique vaccin pour une épidémie qui ne reviendrait peut être pas de sitôt. Et puis, le plancton, c’était toute sa vie.

J’assistais, impuissante, au désarroi de Max. Ces derniers mois, il avait beaucoup avancé dans ses recherches et il s’était investi sans compter au laboratoire, passant des heures les yeux rivés sur les boîtes de Pétri. Il me disait se retrouver démuni, abandonné au bord d’un chemin sans destination. C’était terrible de voir mon homme d’ordinaire passionné partir le matin les épaules basses, sans entrain, puis rentrer le soir l’œil triste et vide. Max avait perdu sa joie de vivre et ne semblait plus avancer que par devoir.

Notre quotidien s’en trouva bouleversé. A cette période de notre vie, je pense que Max était au bord de la dépression.

Il demanda un rendez-vous avec le responsable des subventions. Il obtint, en échange, un vague email d’un ponte haut-placé qui pointait son badge à la commission européenne. Il se lança dans la rédaction d’une longue missive pour vanter les mérites de ses recherches sur la limitation du réchauffement océanique. Il me lut à voix haute quelques passages enflammés sur les bienfaits des Dinoflagellés sur l’équilibre planétaire. Je sentais sa frustration et son dégoût. Il pensait que c’était un vain plaidoyer et il n’espérait aucune réponse du technocrate. Mais Max détestait qu’on décide pour lui et je sais qu’il espérait au fond une issue positive à cette tentative désespérée.

Un matin, je déposais sa missive dans une boîte aux lettres en allant à l’école alors que Max hésitait encore à la poster.

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