Jaipur – 2

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Le bonheur supplanta tous autres sentiments. Accompagnant son geste d’un regard d’excuses, doucement, la mahārājñī retira sa main droite de celles de la jeune fille, elle la posa sur celles du garçon qui emprisonnaient sa dextre. Elle le fit se lever en même temps qu’elle, libéra ses doigts de la douce étreinte dans laquelle les maintenaient ceux de son petit-fils. Elle prit son visage entre ses mains, les larmes envahirent ses yeux, tant il était identique à celui de Chandra au même âge. Elle ne remarqua pas qu’il avait la peau sombre de sa mère ni que son crâne lisse était dépourvu de l’abondante chevelure de celui qu’elle voyait en le regardant. Elle n’entendit pas plus la devadāsī dire : « je vous présente mon fils, Karuppu ṭirākaṉ” (1) ! »

Dalaja se détacha du jeune homme, elle se tourna vers celle qui en signe de respect était restée à genoux, elle lui tendit les mains, la releva, elle la saisit par les épaules et admira l’ovale d’une face juvénile aux traits délicats, ses fins sourcils, ses yeux en amande, aux longs cils, berceau d’un nez droit, à base légèrement élargie, qui surmontait une bouche charnue.

Vasikari dit : « voici ma fille, “Sudaroli” (2) ». La mahārājñī trop occupée à chercher ce qui l’intriguait tant dans le visage, si familier, de cette dernière, ne saisit pas son nom.

Elle avait les traits, la couleur – ambrée rougeâtre – du miel de cerisier, les yeux de jais et les cheveux aile de corbeau de Chandra. Mais elle avait quelque chose en plus, quelque chose d’indéfinissable, dans le regard et le sourire. Soudain, Dalaja réalisa, c’était flagrant, elle avait le sourire mutin de sa mère, et même en cet instant, d’intense émotion, dans ses yeux brillait l’espièglerie de Vasikari. Ce qui rappela l’existence de la devadāsī à Dalaja, ravivant sa colère envers elle.

Elle prit ses petits-enfants dans ses bras, les serra contre elle, se les appropriant, leur baisa le front, et par-dessus leurs têtes, lança à leur mère :

« Comment, mais comment…

Mahārājñī, je suis restée auprès de Chandra plus d’une semaine », l’interrompit Vasikari, simulant une méprise sur le sens de la question, avec un sourire désarmant.

Et cela fonctionna, un sourire étira les lèvres de Dalaja, puis elle laissa s’échapper le soupir et le mouvement de tête, qui marquent l’indulgence à l’égard des incorrigibles garnements. La colère de la mahārājñī retomba. Lorsqu’elle reprit la parole, il ne restait dans sa voix que l’incompréhension et la déception d’avoir été trahie par celle avec qui elle avait passé un pacte plus de quinze ans plus tôt.

« Comment as-tu pu ? Pourquoi ? »

Une expression que Dalaja n’y avait jamais observée, apparue sur le visage de Vasikari. Sérieuse, du ton que l’on emploie pour énoncer une évidence, avec respect, à ceux qui ne la voient pas, elle exposa :

« Mahārājñī… combien de temps croyez-vous qu’auraient vécu les enfants de Chandra et d’une devadāsī tamoule, si leur existence avait été connue à Jaipur ? … Croyez-vous qu’ils auraient vu le jour, si je vous avais fait savoir que je les portais ? »

La bouche de Dalaja s’ouvrit pour une protestation, mais c’est l’inquiétude qu’elle exprima :

« Vari ?

— À leur vue, personne ne peut ignorer qui ils sont. Très nombreux sont ceux qui les ont vus, tous les occupants du palais doivent actuellement savoir qu’ils sont chez vous, mahārājñī ! déclara le sowar, ajoutant aussitôt. Rien ne peut leur arriver dans le palais, le mahārāja ne tolérerait pas que l’on vous offense de telle manière.

— Pourquoi maintenant, Vasikari ?

Mahārājñī…

Mahārājñī, mahārājñī, cesse donc ! Les enfants, eux ont bien su m’appeler naanee. Bhadra apporte des poufs qu’ils puissent s’asseoir à mes côtés ! ordonna Dalaja en reprenant place sur son fauteuil.

Ils sont vos petits-enfants, je suis une devadāsī. J’ai porté les enfants de Chandra, mon corps et mon cœur sont à lui, il ne quitte jamais mes pensées. Mais l’effigie de Śiva orne le médaillon du thâli (3) que je porte autour du cou, je suis l’une de ses épouses éternelles. Je ne peux vous appeler sautēlī mām̐ (4) !

— Appelle-moi maan, ou Dalaja, mais dit moi pourquoi tu les mets en danger aujourd’hui ?

Maan, ils sont grands aujourd’hui, ils sont à même de se défendre, tous deux pratiquent le Silambam (5) et le Kaḷaripayat… (6) »

Vari quêta du regard, auprès de la mahārājñī, l’autorisation d’interrompre la devadāsī . Il l’obtint.

«  À quel niveau pratiquent-ils le Kaḷaripayat ? demanda le sowar incrédule.

— Ils maîtrisent Verumkai (7). Leurs gurukkaḷ (8) affirment qu’à eux deux ils peuvent tenir tête à une dizaine de combattants. »

Une lueur de respect s’alluma dans le regard de Vari.

« Vous n’ignorez pas le lien qui m’unit à votre fils, reprit Vasikari. Depuis près d’un an, le lien était distendu. Ses caresses étaient si lointaines que je les percevais à peine comme le souffle d’une respiration apaisée. Mais depuis un mois, ce ne sont plus les doigts de Chandra qui touchent notre lien. Je suis inquiète pour lui.

— Moi aussi, je m’inquiète de ne pas recevoir de nouvelles, de sa part, c’est inhabituel. C’est pour cela que j’avais envoyé Vari au temple de Râjarâjeshvaram, j’espérais que tu pourrais me rassurer. Mais comment te portes-tu ?

— La plupart du temps, la larme est dissimulée, enfermée dans un coffret, une bourse ou je ne sais quoi. Elle n’est pas volontairement maltraitée, mais elle ne voit pas le soleil et n’est en contact avec une peau que très peu de temps chaque jour, je commence à m’affaiblir.

— Nous allons bien nous occuper de toi, Bhadra fait nous servir une collation !

— C’est gentil, Mahārājñī, pardon, maan…

Pfftt, Pfftt ! Oublie ça !

— Lorsque je danse pour lui, Śiva me parle. Il dit que si Chandra – votre fils, le père de mes enfants – n’est pas l’avatar du doublement né (9), il en a le penchant pour les amours multiples et tumultueux. Il estime qu’il est temps que mes enfants rencontrent leur père, où qu’il puisse se trouve.

— Mais nous ne savons pas où il est, cela fait un an que je n’ai plus de nouvelles. J’espérais que tu pourrais m’en donner, se désola Dalaja.

— Dites-nous d’où il vous a donné des nouvelles pour la dernière fois, Karuppu ṭirākaṉ et Sudaroli commenceront leurs recherches à partir de là. »

¤¤¤

Notes :

Tamoul :

1) Karuppu ṭirākaṉ கருப்பு டிராகன் ➢ Dragon noir.

2) Sudaroli சுடரொளி ➢ Lumière Brillante, de façon plus triviale : flamme.

3) Thâli தாலி ➢ bijou de mariage, porté autour du cou ; l’équivalent de l’alliance.

5) Silambam சிலம்பம் ➢ art martial tamoul qui se pratiquait déjà IVe siècle av. J.-C.

Nisha, une jeune Tamoule a fait le buzz cet été en exécutant une démonstration vêtue de sa robe de mariée : https://twitter.com/ANI/status/1410636823857041413

Malayalam :

6) Kaḷaripayat കളരിപയത് ➢ art martial malayalee.
Plus ancien art martial connu, ses techniques de base furent inscrites sur des feuilles de palmes datant du IIe siècle av. J.-C.. Est considéré comme la mère de toutes les formes d’arts martiaux. Il comporte quatre disciplines enseignées successivement.
1ere Meythari ➢ le travail du corps : exercices de préparation du corps aux mouvements dynamiques.
2e Kolthari ➢ le combat aux bâtons.
3e Ankathari ➢ la lutte avec les bras métalliques.
7) 4e Verumkai ➢ se battre à mains nues.
François Gautier y a consacré un article passionnant sur son site :

https://www.francoisgautier.com/fr/2019/08/02/le-plus-vieil-art-martial-au-monde-le-kalaripayat/

Silambam et Kaḷaripayat – arts martiaux dravidiens, ouverts depuis toujours aux femmes comme aux hommes – ont de nombreux points communs.

8) Gurukkaḷ ഗുരുക്കൾ ➢ Gourous, maîtres Kaḷaripayat. Souvent appelés par leurs élèves : Asaṁ അസം ➢ maître.

Hindi :

4) Sautēlī mām̐ सौतेली माँ ➢ belle-mère ou belle-maman.

9) Chandra चन्द्र ➢ dieu personnifiant la Lune (dont le genre est masculin dans l’hindouisme), il est le réceptacle de l’ambroisie. Né du barattage de la mer de lait, mais aussi des larmes d’Atri comme fils d’Anasūyā, il est dit doublement né.
Ses amours furent tumultueuses :
Chandra et Tārā तारा (Étoile) – l’épouse de Bṛhaspati बृहस्पति (le Maître de la Force et de la parole) – étaient amoureux, ils s’enfuirent.
Après de multiples missions de paix infructueuses et menaces, Bṛhaspati déclara la guerre à Chandra.
Bṛhaspati, qui était leur précepteur, rallia les devās (10). Son rival Śukra et les asurās (11) – dont il était le précepteur – se joignirent à Chandra.
La guerre entre devās et asurās, qui porte le nom de Tārakāmayayuddha (guerre à propos d'Étoile), prit fin lorsque Chandra fut coupé en deux par le trident de Śiva, et dut rendre Tārā – enceinte de ses œuvres – à Bṛhaspati .
C’est depuis cet événement que Śiva conserve un croissant de lune sur son chignon.

Chandra épousa 27 filles de Dakṣa दक्ष (l'Expert en rituel) – les maisons lunaires.
Comme il en délaissait 26 au profit de la seule Rohiṇī रोहिणी (littéralement : Rougeoyante. Il s'agit de l’étoile Aldébaran), elles se plaignirent à leur père qui maudit Chandra et le condamna au dépérissement (décroissance de la lune).
Ses épouses intercédèrent auprès de leur père pour lui rendre une taille normale. Incorrigible, il continua à considérer Rohiṇī comme le seul amour de sa vie, ce qui entraîna une nouvelle punition de la part de son beau-père.
Sur le point de disparaître complètement, Chandra implora Śiva d’intervenir en sa faveur – en promettant à nouveau de s’occuper de toutes ses épouses –, lequel commua la sentence en dépérissement périodique.

La chronologie de ces deux épisodes est mal établie.

10) Devās ➢ Divinités aussi dénommées sura ➢ êtres de lumière.

11) Asurās ➢ êtres surnaturels, les souffles de vie. Les uns, les radieux, sont les alliés des devās, les autres en sont les ennemis. Les qualifiés de démons, constitue une simplification, voire une interpretatio christiana.

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