Jaipur – 1

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Le bonheur terrestre a sa contrepartie, le chagrin.

Appuyée sur la balustrade de la loggia, la mahārājñī Dalaja admirait les jardins du palais, son regard errait des Orchidées angéliques aux Lis rayés, des splendides Fritillaires impériales aux magnifiques Toads Lily, des cloches des Sirois Lily aux Dzokous Lily, des Jasmins aux Narcisses sis au bord du plan d’eau où trônaient les Lotus. La seconde fille du rājā de Dungarpur, Bhadra, qui n’était auprès de la mahārājñī que depuis deux ans, lui récitait des ślokas :

« Vaishampāyana poursuivit :

‹ En apprenant que les fils héroïques de Pāndu dotés d’un excès d’énergie étaient devenus si puissants, le rājā Dhṛtarāṣṭra, malade d’inquiétudes, s’abîma dans les soucis. Alors, il convoqua auprès de lui Kanika, ce ministre supérieur, très au fait de la science politique et expert en conseils. ›

Le rājā lui dit : ‹ Ô meilleur des brahmanes, les Pāndavas ombragent quotidiennement la terre. J’en suis extrêmement jaloux. Dois-je faire la paix ou la guerre avec eux ? Ô Kanika, donne-moi ton avis sincère, je ferai comme tu m’y invites. ›

À cette question du monarque, le brahme éminent à l’âme sereine lui répondit avec ces mots bien choisis conformes au propos de la science de la politique :

‹ Écoute, rājā irréprochable, pendant que je réponds à ta question. Ô meilleur des rois des Kurus, il ne convient pas que tu sois en colère contre moi après avoir entendu ce que j’ai à dire.

Que la massue soit toujours levée, que l’énergie soit toujours visible. Évitant soigneusement de commettre eux-mêmes des fautes, ils devraient sans cesse surveiller celles de leurs ennemis et en tirer avantage.

Que l’ennemi ne voie pas le défaut de ta cuirasse ; attaque l’ennemi par le défaut de la sienne, et mets à l’abri ton côté faible, comme la tortue cache ses membres.

Toute chose une fois commencée, que jamais elle ne soit mal exécutée ; car une épine mal coupée enfante une longue douleur. ›

Écoute, Mahārāja, lui répondit Kanika, l’aventure exacte d’un chacal, qui jadis vécut dans les bois et dont le regard embrassait les choses des Traités de politique.

Il était un “sage” chacal, qui avait terminé ses études et qui, soucieux de ses propres intérêts, habitait avec quatre amis : un tigre, un rat, un loup et une mangouste.

Un jour, ils virent dans les bois un cerf fort, le chef d’un troupeau, dont ils ne pouvaient s’emparer en raison de sa rapidité et de sa force.

Ils tinrent conseil et le chacal, ouvrant les débats, dit : ‹ Ô tigre, tu as fait beaucoup d’efforts pour te saisir de ce cerf, mais toujours en vain, car ce cerf est jeune, rapide et très intelligent.

Que le rat aille mordre ses pattes quand il repose endormi. Ensuite, ne pouvant plus courir avec ses pieds mangés, que le tigre fasse de lui sa victime.

Puis, nous la mangerons tous, l’esprit en joie ! ›

Sur ces paroles du chacal, ils se mirent tous à la tâche soigneusement selon ses instructions. Le rat alla ronger les pattes du cerf et le tigre le tua comme ils avaient prévu.

Et voyant le corps du cerf gisant immobile sur le sol, le chacal dit à ses compagnons : ‹ Soyez bénis ! Allez faire vos ablutions. En attendant, je surveillerai le cerf. ›

Entendant ce que disait le chacal, ils allèrent tous au cours d’eau. Le chacal attendit là, méditant sur ce qu’il devrait faire.

Le tigre à la grande force, s’étant baigné, revint le premier et vit son ami, l’âme plongée dans la rêverie. Le tigre dit : ‹ Pourquoi es-tu si triste, Ô sage ! Tu es le plus intelligent de tous les êtres. Réjouissons-nous aujourd’hui en festoyant de cette carcasse. ›

Le chacal dit : ‹ Écoute, Ô toi puissamment armé, ce que dit le rat.

Il a dit : “Fi de la force du roi des animaux. C’est moi qui ai tué ce cerf et c’est par la puissance de mon bras qu’il va aujourd’hui satisfaire sa faim.”

Alors qu’il s’est vanté en de tels termes, pour ma part je ne toucherai pas à cette nourriture. ›

Le tigre répondit : ‹ Si en effet le rat a parlé ainsi, ma raison est maintenant éveillée. De ce jour, je tuerai de la puissance de mes propres bras les créatures qui vagabondent dans la forêt et ensuite festoierai de leur chair. ›

Ayant dit cela, le tigre s’en alla.

Après que le tigre eut quitté les lieux, vint le rat.

Le chacal lui dit : ‹ Béni sois-tu, Ô rat. Mais écoute ce qu’a dit la mangouste.

Elle a dit : “La carcasse de ce cerf est empoisonnée (1). Je n’en mangerai pas. D’autre part, si tu le permets, Ô chacal, je vais tuer le rat et en festoyer.”

En entendant cela, le rat s’alarma et rentra vite dans son trou.

Après que le rat fut parti, le loup, Ô rājā, revint de ses ablutions.

Le chacal lui dit : ‹ Le roi des animaux s’est mis en colère contre toi. Il va certainement t’arriver malheur. On l’attend ici avec son épouse. Fais comme il te plaira. ›

Ainsi, le chacal se débarrassa aussi du loup friand de chair animale. Le loup s’enfuit en contractant son corps le plus petit qu’il put.

C’est alors, Ô rājā, que vint la mangouste et le chacal lui dit : ‹ Par la force de mon bras, j’ai vaincu les autres qui ont déjà fui. Combats avec moi d’abord puis mange cette chair selon ton bon plaisir. ›

La mangouste répondit : ‹ En fait, comme le tigre, le loup et le rat intelligent ont tous été vaincus par toi, eux qui sont des héros, tu sembles être un plus grand héros encore. Je ne souhaite pas me battre avec toi. ›

Disant cela, la mangouste s’en alla aussi.

Kanika continua : ‹ Quand ils eurent tous quitté la place, le chacal, satisfait du succès de sa politique, mangea seul cette chair, qu’il devait à l’invention de son ingénieux stratagème.

Si les rois agissent tous de cette manière, ils peuvent être heureux. Ainsi, c’est en excitant la peur du timide, par l’art de la conciliation dans le cas du courageux, par le don de richesses au cupide, et par l’exhibition de sa prouesse aux égaux et inférieurs qu’on les amène… › »

Bhadra se tue lorsque le gong retentit. Toutes deux regagnèrent le salon attenant à la loggia, Dalaja s’installa dans son fauteuil, la demoiselle de compagnie alla dans l’antichambre pour s’enquérir de qui souhaitait s’entretenir avec la mahārājñī.

Lorsque Bhadra revint, le sowar Vari marchait à son côté. Dalaja ne comprit pas, comment pouvait-il se trouver ici, alors qu’elle l’avait chargé de remplir une mission à Thanjavur ? Elle se dressa comme un naja qui déploie sa coiffe, prêt à frapper.

Le sowar était au service de la mahārājñī depuis plus de vingt ans. Pour la première fois, il lut, du courroux dans son regard. Aussi débita-t-il d’une traite en s’inclinant :

« Namasté, Mahārājñī. La devadāsī est arrivée !

— Mais ce n’est pas possible, il n’y a que deux semaines que je vous ai envoyé la quérir. Il faut un mois pour rejoindre Thanjavur, et autant pour en revenir. Vasikari ne peut pas plus être dans nos murs que vous ne devriez l’être ! s’insurgea Dalaja, en insistant sur le nom de la devadāsī.

Mahārājñī, je n’ai pas eu à me rendre à Thanjavur, j’ai rencontré la devadāsī à Sânchî. Désireuse de vous entretenir de ses inquiétudes, elle avait quitté Thanjavur trois semaines plus tôt, expliqua le sowar.

— Fidèle Vari, êtes-vous certain qu'il s'agit bien d'elle ? demanda la mahārājñī d’un ton apaisé, mais sceptique.

— Euh ! il est impossible de se tromper, affirma Vari mal à l’aise.

— Faites-la entrer ! ordonna Dalaja.

— Elle n’est pas seule, intervint Bhadra. »

Dalaja n’arriva pas à réprimer l’espoir que Chandra accompagne la devadāsī .

« Faites-les entrer ! s’impatienta-t-elle. »

Trois personnes pénétrèrent dans le salon, saluèrent en portant añjali mudrā au chakra de la couronne puis au chakra du cœur. À leur vue, les émotions de Dalaja se bousculèrent, la stupéfaction qui la saisit fut percutée par l’incompréhension, suivie par une révélation qui généra une terrible colère et une immense joie. La mahārājñī était tétanisée, ses sentiments se télescopaient, se heurtaient, se fragmentaient, se reconstituaient comme des images dans un kaléidoscope. Comme une carpe hors de l’eau, à plusieurs reprises elle ouvrit et referma la bouche, bouleversée, elle tituba. Bhadra la pris par le bras et l’aida à s’asseoir.

Dès qu’elle estima que la mahārājñī avait repris ses esprits, Vasikari battit des cils en signe d’assentiment. Aussitôt, ceux qui l’entouraient, avancèrent, se prosternèrent devant Dalaja. Délicatement ils lui prirent chacun une main, la tourna la paume orientée vers le haut et les doigts vers le bas, puis ils y posèrent leurs fronts en disant : « praṇam, dādī ».

¤¤¤

Notes :

1) Sous-entendu, "empoisonnée" par les griffes du tigre.

Sowar सवार ➢ Littéralement cavalier. Officier subalterne de cavalerie.

Vari वरि ➢ Sénior.

Añjali Mudrā अञ्जलि मुद्रा ➢ le sceau de salutation. Mains pressées fermement l’une contre l’autre, le bout des doigts pointant vers le haut (au chakra de la couronne pour saluer les dieux, au chakra du cœur pour saluer une ou des personnes).

Praṇam प्रनम् ➢ je m’incline respectueusement devant toi. De Praṇāma प्रणाम ➢ se prosterner pour saluer avec respect (souvent pour saluer les aînés).

Dādī दादी ➢ Grand-mère paternelle. Nānī नानी ➢ Grand-mère maternelle.

Bhadra भद्र (Douce) récite ici les ślokas de la section CXLII d’Adi Parva (la dernière), qui commence au śloka 5543 et se termine au 5634. Bhadra a été interrompue par le gong, au milieu du 5591e. La situation amenant Kanika à conter la fable au rājā Dhṛtarāṣṭra m’a semblé suffisamment bien exposée dans les sept premiers ślokas, par conséquent, j’ai remplacé par des points de suspension les ślokas 5551 à 5565.

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