Ricochets - 5 - चंद्र

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Nous avons mis le cap vers Fiume à bord du navire que l’intendant de la comtesse Niamh avait affrété à ce port. Nous naviguons de conserve avec la caravelle de la marquise Teafa.

C’est fou quand j’y pense, nous avions entrepris un voyage de plus de six lunes. Partis du nord du royaume de Shay, nous avions emprunté les chemins longeant la côte est, jusqu’au sud du sous-continent septentrional, franchi le bras de mer qui le sépare du Méridional, traversé Shanyl d’est en ouest, vogué sur l’océan pour rejoindre Alastyn. Dans le seul but de permettre à Bhediya d’observer un évènement astronomique !

Rare, exceptionnel, extraordinaire, unique, il peut dire ce qu’il veut ; il n’en reste pas moins que vu du palais d’Alastyn ou d’ailleurs, visuellement, c’était d’un intérêt très limité. Rien de comparable au spectacle d’une éclipse.

Hier, après le déjeuner, les Sgitheanachs ont pris la mer pour leur île.

L’après-midi, je me promenais dans les jardins du palais devisant avec un auditoire essentiellement féminin, lorsque l’on me pria de narrer un récit de mon pays. Je choisis de leur traduire les ślokas de Sambhava Parva*, qui relate la naissance des Kauravas :

« Comment :

– Lors du Sarpasatra, le brahmane Vaishampāyana conta au Mahārāja Janamejaya qu’à cette époque le rājā Dhṛtarāṣṭra – qui était aveugle – engendra par Gāndhārī une centaine de fils et un autre par une femme vaiśya en plus de cette centaine.

– Le rishi Dvaipāyana satisfait de l’hospitalité de Gāndhārī lui accorda la grâce qu’elle demandait, c’est-à-dire qu’elle aurait une centaine de fils tous égaux à leur père en force et en accomplissements.

– Après deux ans de grossesse, quand Gāndhārī entendit dire que Kuntī avait donné le jour à un fils égal en splendeur au soleil du matin, elle sortit de son ventre une masse de chair dure comme le fer.

– Avisé par son pouvoir psychique, le rishi – que l’on nommait aussi Vyāsa – se rendit auprès de Gāndhārī qui s’apprêtait à jeter la boule de chair.

– Il mit fin aux récriminations de Gāndhārī et lui demanda de quérir une centaine de pots de beurre clarifié ainsi que de baigner la boule de chair avec de l’eau claire.

– La boule de chair fut divisée en cent et une parts de la taille du pouce et mises dans chacun des pots de beurre clarifié, lesquels furent dissimulés et surveillés pendant deux années avant que Gāndhārī ne puisse en soulever les couvercles.

– Le hautain Duryodhana fut le premier à naître des embryons du globe de chair mis dans les pots.

– Dès sa naissance, Duryodhana se mit à crier et à braire comme un âne. Ânes, vautours, chacals et corbeaux lui répondirent ; les vents soufflèrent avec fureur et les plages du ciel parurent comme incendiées.

– Dhṛtarāṣṭra, dans sa grande frayeur, réunit ses sympathisants et alliés ainsi que de nombreux brahmanes et leur dit qu’il reconnaissait Yudhishthira, le fils de son frère Pāndu né deux ans auparavant, comme l’aîné des princes et héritier du trône. Mais il leur demanda quel serait le rôle de son fils qui venait de naître, serait-il rājā ? Il les pria de lui dire ce qui était juste.

– À ces mots, les chacals hurlèrent de sinistres augures et les autres carnivores se mirent à rugir de façon menaçante.

– En réaction à ces présages, brahmanes et sages lui conseillèrent d’abandonner cet enfant qui sans cela causerait la destruction de sa lignée. Ils soulignèrent qu’il lui resterait quatre-vingt-dix-neuf fils, espérant ainsi le consoler.

– Par affection pour son fils, Dhṛtarāṣṭra ne tint pas compte de l’avis de son demi-frère Vidura, de Bhīshma et de ses autres conseillers.

– L’espace d’un mois s’étant écoulé, il naquit à Dhṛtarāṣṭra une centaine entière de fils et une fille, par-dessus la centaine.

– Pendant la grossesse de Gāndhārī, une servante de la classe des Vaiśyas fut attentive aux besoins de Dhṛtarāṣṭra. Elle lui donna un fils doté d’une grande intelligence, nommé Yuyutsu. »

Lorsque j’eus terminé, on me pressa de questions :

Qui était cette Kuntī qui avait donné le jour à un enfant beau comme un lever de soleil ? Je répondis qu’il s’agissait d’une des deux épouses du Mahārāja Pāndu et que l’enfant ainsi décrit était Yudhishthira.

La marquise de Fiume, Teafa, me demanda, comme le fit Janamejaya à Vaishampāyana, qui était cette fille dont on ne faisait que mentionner la naissance. Je l’informais de cette coïncidence, et lui rapportait ce que le brahmane dit de Duḥśalā au Mahārāja.

La marquise me déclara qu’elle avait encore de nombreuses questions à me poser, avec un sourire engageant, elle me convia dans sa suite afin d’y répondre, je ne pus refuser.

Ainsi, c’est chez elle que ce matin, un serviteur vint m’aviser – comme j’en avais fait la requête à l’intendant du palais – que Bhediya était de retour.

Lorsque je le retrouvais, je l’informais de la disparition de ma briolette et des évènements qui s’étaient produits en son absence. Malheureusement Aubierge ayant embarquée pour Erestia, nous étions contraints de nous y rendre, pour espérer récupérer le bijou. Nous décidâmes de prendre la mer le jour même.

Nous remerciâmes le roi Liam et la reine Eileen pour leur hospitalité, saluâmes la Bandrui Maebd qui nous pria d’excuser Menskr pris par ses devoirs sur son navire, nous présentâmes nos respects au duc Mael, puis j’allais seul chez Teafa pour lui faire mes adieux.

Celle-ci qui devait regagner son fief, avec son oncle, m’invita à faire la traversée à bord de son vaisseau. Je ne pouvais décemment accepter l’offre de Teafa alors que son oncle et suzerain était à bord. J’arguais que je ne pouvais abandonner Bhediya, dès son retour de trois jours de chasse. À ce sujet, je me demande s’il est un piètre chasseur ou s’il fit ripaille dans une forêt particulièrement giboyeuse, en prévision du séjour en mer.

J’observe avec intérêt la manœuvre de la chaloupe qui se prépare à accoster notre caraque.

J’avais été fasciné par le marin de la caravelle, qui avec un drapeau dans chaque main exécutait une pantomime, levant, tendant, pliant, baissant les deux bras ensemble ou séparément. Un matelot, qui se trouvait à la droite de notre capitaine, ne quitta son homologue des yeux que lorsque celui-ci baissa les deux bras et réunit les fanions-signaux dans la même main. Alors, il s’exclama « Le duc Mael invite le prince Chandra et le seigneur Bhediya à dîner à son bord ! » Après en avoir délibéré, Bhediya estima que son invitation à dîner était de pure forme, que son transbordement impliquerait l’accostage des deux navires ; il déclina me demandant de l’excuser auprès du duc, et m’assura que tout se passerait bien pour lui pendant mon absence, quelle que soit sa durée. Ce fut au tour du matelot de notre vaisseau de manipuler ses drapeaux. Sur la caravelle, une chaloupe fut mise à la mer.

Maintenant, elle est contre la coque de la caraque, l’un des rameurs tend l’échelle de corde qui pend depuis la coupée, j’entame la descente.

¤¤¤

Notes :

* Śloka श्लोक ➢ Verset composé de seize syllabes sanskrites. La version actuelle du Mahābhārata en comporte cent mille.

Sambhava Parva सम्भव पर्व ➢ La partie de l’origine, la 5e d’Adi Parva आदि पर्व ➢ le livre du commencement (Livre 1 du Mahābhārata).

Sarpasatra सर्पसत्र ➢ Sacrifice pour la destruction des serpents (effectué par le Mahārāja Janamejaya).

Vaiśya वैश्य ➢ Membre de la classe marchande ou agricole. Troisième des quatre classes de la société hindoue.

Rishi ऋषि ➢ Voyant védique.

Chandra résume ici la section CXV d’Adi Parva, les ślokas 4485 à 4521 qu’il récita la veille. (Résumé d’après les traductions françaises de Jean-Claude Pivin [pour l’essentiel] et d’Hippolyte Fauche, ainsi que la traduction anglaise de Kisari Mohan Ganguli.)

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