62. Dans la clairière sacrée

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Veillé par la tueuse, Coenred revient petit à petit à la vie.

— Où suis-je ?

— Tu es dans l'abri de Bela.

— Bela ?

— Un ermite.

— Un ermite ?

— Il t'a soustrait aux mains des naufrageurs. Rappelle-toi… Le naufrage…

— Le naufrage.

— Les naufrageurs m'ont découverte sur la grève…

— Les naufrageurs. Je me rappelle. Ils te voulaient du mal…

— Ils ne t'avaient pas encore trouvé. Tu devais t'être échoué un peu plus loin.

— Oui, personne ne m'avait vu venir… Je pus gratifier d'un bon coup de hache le plus entreprenant et le plus brutal de ces misérables…

— Alors ils se jetèrent tous sur toi.

— Je me rappelle. Ils se jetèrent sur moi. J'ai quand même pu distribuer quels vaillants coups de hache. Et, après, plus rien…

— Tu succombais sous le nombre. L'ermite surgit à ce moment-là. Il s'interposa. Il usa de son autorité pour nous tirer de ce bien mauvais pas. Nous t'avons transporté jusqu'ici. Tu étais inconscient, bien abîmé… Bela t'a soigné, plusieurs jours durant…

— Plusieurs jours ! mais je… le synode… Je dois me hâter ! Il me faut un bateau ! Il n'est donc pas là, cet ermite ? Quand le verrons-nous ?

— Il est toujours à gambader on ne sait où, toujours en quête de femmes à renforcer dans leur foi.

— Pourquoi m'a-t-il sauvé ?

— Parce que tu prenais ma défense. Bela considère que les femmes doivent être respectées. C'est un religieux d'avant. De bien avant.

— De bien avant ?

— Du temps de la déesse Ana. De bien avant la religion masculine. À cet homme bon, j'ai tout raconté.

— Tout raconté ?

— Qu'en Alexandrie tu m'as arrachée des mains des moines qui voulaient me violer, m'écorcher vive et m'éviscérer. Que tu m'as retirée de la cale juste avant le naufrage, au péril de ta vie. Que tu m'as évité la noyade en m'attachant à la claire-voie. Que, sur la grève, tu m'as défendue contre les pauvres gens qui se proposaient de me tuer et de me violer…

— Ne te fais pas d'illusions. Je ne suis pas sensible à ton charme. Je t'ai sauvée parce que tu constitues un précieux témoin. Parce que je veux que tu sois torturée devant le synode.

— Pourquoi me torturer ? Je n'ai rien à cacher… Je dirai bien volontiers tout ce que je sais.

— Le témoignage d'un esclave ou d'un malfaiteur n'est pas recevable devant une juridiction ecclésiastique s'il n'est obtenu par la torture… Tu le sais aussi bien que moi !

— Dois-je informer Bela de tes mauvaises dispositions à mon égard ? Je te trouve bien faible encore pour te mesurer à lui… Bela n'est que trop vigoureux… Doit-il cesser de te soigner ? Doit-il te rendre à tes agresseurs, pour qu'ils achèvent ce qu'ils ont commencé ?

Le héros comprend qu'il va devoir faire une croix sur le témoin.

— Et mon paquet ? Celui que j'avais arrimé près de toi, sur la claire-voie ?

— Qu'a-t-il donc d'important, ce paquet ?

— Où se trouve mon paquet ?

— Il est ici. Bela, d'instinct, préféra le soustraire aux coureurs de grève. Mais Bela considère les objets comme inutiles. Il t'abandonnera celui-ci volontiers.

À défaut de témoin, Coenred a toujours une preuve. L'icône authentique.

— C'est bon, dit-il à la tueuse. Tu peux rester avec ton ermite. Moi, je dois partir. Je dois remplir ma mission. Et les jours passent… Je crains d'arriver trop tard… Il me faut un navire au plus vite !

— Bela pense que tu seras bientôt à même de te déplacer. Tu pourras marcher jusqu'au port de Brigantia.

Coenred tente deux ou trois pas, au-dehors.

Il se trouve dans une clairière.

Ah ! l'ermite l'a bien choisie, sa cachette… On dirait que les Forces sacrées de la Nature se sont donné rendez-vous ici pour offrir, en un même lieu, tout ce dont un homme a besoin pour vivre… Des cailloux pour se faire un matelas. Des fougères, en guise de couverture. Une source sacrée, pour boire. De l'herbe, pour manger. Un chêne sacré qui fabrique de l'oxygène, pour respirer tant et plus. Et le joyeux soleil brigant qui fournit à l'ensemble toute l'énergie souhaitable.

Le héros revient vers la tueuse, assise en tailleur, à l'entrée de l'abri, s'offrant nue au regard. Elle s'emploie à rapetasser le froc noir. Coenred s'approche d'elle. Sa décision est prise. Il va l'étrangler avant le retour de l'ermite. Gula sera vengée. Le prince examine cette misérable. Un corps délicieusement proportionné. De longues cuisses dodues. Des épaules bien rondes. De grands yeux gris très pâles. Des dents de carnassier. Une brune divine. Exquise, d'une intolérable beauté.

Remettant à plus tard de l'étrangler, le pusillanime Coenred l'interroge :

— Bela rapporta ma hache dans son abri. Pourquoi n'as-tu pas profité de ma faiblesse, les premiers jours, pour me tuer ? te dérobant ainsi aux cruelles tortures que je te promettais ?

— Bela m'a défendu de toucher à ta hache. Bela considère que la vie présente un caractère sacré.

— Un carac…

— Ce sont de vieilles superstitions des premiers temps du monde, auxquelles Bela se raccroche vaille que vaille… Heureusement que les chrétiens sont plus tolérants !

— Quel est ton nom ?

— Je suis Hultrude. La fille d'Aunemond.

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