60. Fortune de mer

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Coenred, ses marchandises et sa prisonnière sont débarqués à Conil, sur la côte occidentale de la Bétique*.

Pas de bateau pour Albu. Le temps presse. Coenred ne veut pas attendre. Il embarque sur un navire brigant qui se rend dans le Penn Marc'h** avec marchandises et commerçants.

Le prince ronge son frein durant la remontée sans fin le long de la côte.

Froilan, le patron, profite d'une escale à Vigo pour consulter les vieux marins qui toute la journée scrutent les mystères du ciel, debout, à l'abri du vent. Pétris d'expérience, forts d'une observation scrupuleuse de la configuration des nuages, de l'humeur des oiseaux, des incartades de l'air et des subtils tourments de leurs orteils, ils sont formels : le temps va se maintenir au beau. Leur avis incite Froilan à traverser le golfe.

Les côtes ont disparu. Quand tombe le soir, le ciel noircit d'un seul coup. Le vent fraîchit, lance sa plainte sinistre dans la mâture, et tourne. De grosses rafales assaillent le navire, gorgées de pluie. Froilan fait ariser. Les matelots, cramponnés à la vergue, bataillent pour ferler soigneusement la voile. Le bateau commence à rouler de façon inquiétante. Il roule tant qu'un deuxième timonier vient prendre en main le deuxième aviron de gouverne. Froilan fait vérifier l'arrimage de la cargaison.

La mer est déjà grosse. Elle se couvre d'écume. La lame enfle, se creuse, déferle. Attaquant l'avant, elle pousse le bateau d'un quart sous le vent, le soulève les fesses en l'air pour l'offrir dans cette posture à la vague suivante. Malmené par les flots, le navire gémit de partout. Parfois, il part vers le lit du vent. L'étrave jaillit vers le haut.

— Bâbord la barre ! brame Froilan.

La violence du tangage est telle que les tripes vous descendent dans le fond du slip et vous remontent avec enthousiasme dans la bouche. À vrai dire, il part dans tous les sens, le navire, à ne plus savoir où l'on en est.

Le vent hurle sa démence. La mer ne ressemble plus à rien de connu. Quand une vague plus haute que les autres s'effondre sur le pont, chacun se met à l'abri comme il peut, s'agrippe à ce qu'il trouve. Des passagers malades sont roulés, soulevés, enlevés.

Le bateau met en fuite. Il tente de regagner la côte, porté par les vagues gigantesques. Car la tempête ne cesse de forcir. Les lames butent sur l'arrière, submergeant parfois le gaillard, courant par tout le pont, d'un seul mouvement, jusqu'au gaillard d'avant. Ce ne sont qu'accélérations brutales, acculées soudaines, pilonnage incessant. On peut à tout moment venir en travers. Dans ce déchaînement grandiose, Coenred croit l'apercevoir, bavant du sang et du poison, Iormungand, le serpent monstrueux, orchestrant le désordre et la furie. Chacun se sent coupé des autres, entre les paquets de mer, ne pense plus qu'à cramponner à du vide sa maigre destinée.

Les hommes de veille croient distinguer un feu.

Brigantia*** !

On fait, tant bien que mal, route vers la vie, qui tremblote là-bas, par intermittences.

Froilan descend examiner une nouvelle fois la cale. Il remonte, inquiet. Il hèle Coenred.

— Prends les passagers. Fais-leur jeter la cargaison.

Coenred va secouer les marchands, tassés sur le pont, trempés, geignant, grelottant de terreur, gerbant partout. Sacrifier la cargaison, ça ne leur semble pas très bon signe. Les choses ne vont pas toujours dans le sens où elles devraient aller. Tout est perdu, je l'avais bien dit. Il ne fallait pas faire confiance à ce Froilan. Coenred, laissant quelques hommes sur le pont, ordonne aux autres de descendre à la cale.

En bas, ce ne sont que tonneaux brisés, coffres éventrés, tout ça précipité d'un bord sur l'autre à chaque coup de roulis, soulevé, jeté d'avant en arrière, d'arrière en avant, à chaque creux, dansant la satanique sarabande, pouvant crever le bordé à tout moment, ou déséquilibrer le navire. Coenred met ses hommes au travail, sans plus attendre.

— En priorité, le plus dangereux, tout ce qui s'est libéré. Puis tout le reste.

Les passagers s'affairent, hagards, au déblaiement de ce bordel dans lequel ils avaient placé toutes leurs espérances.

Le héros a deux choses à sauver. Les deux preuves de la forfaiture de Wilfrid. La tueuse et le portrait véritable de Simon de Samarie. Il retrouve l'icône. La fille est enfermée dans la soute avant. Mais se risquer dans le couloir mouvant, entre les piles de marchandises, relève du suicide. Tout bouge. Tout est chamboulé.

Sans lâcher l'icône, sans se préoccuper des hurlements d'un maladroit qui vient de se faire écraser, Coenred, armé d'une hache, se lance. Il faut escalader, ramper, se précipiter entre deux passages d'un tonneau ivre, soulever, étayer, briser des planches. Ça vibre et branle, dans un fracas de tonnerre.

Les passagers restés sur le pont réceptionnent au fur et à mesure les marchandises que l'on hisse. Ils jettent par-dessus bord. Tout y passe. Les soieries de Xi'an Lanzhou et de Xining. Le papyrus d'Alexandrie. Le papier de Samarcande. Les cimeterres persans incrustés de diamants. Pris par la tâche, préoccupés de n'être pas emportés par une lame, les passagers de pont ne prêtent qu'une attention médiocre à la mise à l'eau de l'annexe. Quand ils s'avisent enfin que l'équipage est en train d'y descendre souplement, il est trop tard. L'annexe est pleine. Les passagers veulent y prendre place à toute force, rendus fous par l'épouvante et la fureur. Ils sont accueillis à coups de rames et de bâtons-crocs. Ils sont balancés à la mer comme la cargaison.

Les passagers œuvrant dans la cale finissent par comprendre qu'il se passe quelque chose, là-haut. Ils grimpent en renfort. Les marins reçoivent sur la tronche un déluge de coffres, de tonneaux, de claires-voies, de grappins retenant l'annexe prisonnière au flanc du navire, de cordages qui s'emmêlent à leurs bras, à leurs avirons. Une nouvelle vague d'assaillants, armés de cabillots, tente l'abordage. Les pauvres marins se défendent comme ils peuvent, à coups de hache, tapant à l'aveugle dans la furie, le vent, les vagues, la pluie, coupant un cordage, une main…

Ignorant tout de ces événements, Coenred débouche enfin à l'avant. Il libère la tueuse, assourdie, tout abrutie de coups. Il la tire vers l'arrière. Le retour à deux s'annonce problématique. Il ne reste plus rien du couloir. Plus rien qu'une confusion en mouvement assassin, ne répondant plus à la moindre logique, et de l'obscurité bien épaisse, et de grosses masses bien stupides, bien épouvantables, qui craquent et s'éventrent et se démolissent les unes les autres.

Coenred entraîne la tueuse à travers la cale en délire. Ils y vont bravement. Ils sautent, esquivent, survolent, se cognent, butent.

Il n'y a plus rien de vivant dans la cale. Rien que du branlement de sinistre abandon dans les hurlements du vent et le martèlement de la mer. Coenred et sa prisonnière finissent par se retrouver sous ce qui leur semble bien être l'écoutille.

Ils se précipitent sur le pont. Ce n'est que pour voir l'annexe s'éloigner sous les imprécations haineuses des malheureux passagers… Ah ! des invectives bien senties, je vous dis… vociférations salement gratinées… Mille malédictions ! L'urbanité n'est pas de mise. Elle vogue tranquillement, l'annexe, léger bouchon, dansant dans la tourmente, vers l'enfer qu'on lui promet…

Sur le navire, livré pantelant aux éléments, chacun sait maintenant où sont les récifs. Nul ne les voit. On ne voit pas la mort. On ne voit que l'écume prodigieuse. Le grondement effroyable enfle.

Un long craquement bien lugubre, un profond ébranlement de tout le bâtiment ne laissent plus aucune place à l'illusion. Nous avons bel et bien talonné. Déjà l'eau froide envahit tout, recouvre tout, les vagues n'ont plus qu'à taper contre le navire deux ou trois fois pour le disloquer, et Coenred tente de déceler dans les débris un enchevêtrement de cordages, de quoi saucissonner l'icône et la tueuse à quelque vestige, auquel il se cramponne sans avoir eu le temps de s'arrimer lui-même. Les plus chanceux vite sont avalés par la mer, ou bien écrasés sur les rochers, les uns comme les autres n'ayant pas connu le sursis de terreur face à la mort qui se dérobe encore, fait des mines de coquette, mais promise et bien promise.

Des corps flottent par moments entre les débris, soulevés avec force jusqu'aux nues. Coenred comprend qu'il n'y a plus de navire, qu'ils sont seuls, la tueuse et lui. Puis moins de débris, puis plus de corps, puis plus rien que de puissants mugissements, que de l'eau les assaillant, les retournant, les broyant.

__________________

* Andalousie.

** Pays bigouden, à la pointe sud-ouest de la Bretagne.

*** Port plus ou moins mythique. Peut-être La Corogne, sur la côte nord de la Galice.

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