59. Au-delà du promontoire de Mercure

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Les hurlements alertent les matelots. Ils accourent. Ils arrachent trop tard le corps à la tueuse qui, après avoir égorgé Gula, s'est acharnée sur le sublime visage. Ils ont grande peine à désarmer cette furie.

Surgi en même temps que Coenred, Hamlaoui fait immédiatement maîtriser le prince, dont la main se porte déjà sur l'épée.

— Ne la tue pas maintenant. Ce serait un sort trop doux pour elle.

On reconduit le prince à l'arrière. Hamlaoui le raisonne.

— Ramène cette fille en Northumbrie, comme il était dans ton intention. Au prix de vicieux sévices, fais-lui tout avouer devant le synode. Après quoi, tu pourras jouir de la torturer encore d'interminables journées durant, avant qu'elle ne crève enfin, égorgée de tes mains. Hoplopsyllos sera vengé. Ton esclave sera vengée. Laisse méditer cette misérable sur les insoutenables souffrances qui l'attendent.

Le beau corps de l'esclave est jeté dans la mer.

La navigation se poursuit le long des côtes de Cyrénaïque, puis de Tripolitaine.

Le port de Medina* marque l'extrême avancée des mahométans vers le ponant. Au-delà, ce sont des eaux romaines. Au siècle dernier, en effet, La Nouvelle Rome a repris l'Afrique du Nord aux Vandales et la Sicile aux Ostrogoths.

Le général Oqba ibn Nafi semble très satisfait des ordres que vient de lui transmettre Hamlaoui. Depuis quatorze ans, ce pauvre Oqba devait se contenter de mener des raids dans le Maghreb, et de se replier vite fait sur le Tripolitaine…

À Medina, la mission de Hamlaoui prend donc fin. Il va repartir vers Damas. Il déposera l'artiste, au passage, en Alexandrie.

Ce dernier s'est acquitté d'une nouvelle icône, authentifiée par la lente patine des siècles. Elle représente un fort bel homme, irradiant la bonté.

L'artiste enveloppe lui-même son œuvre, avec un soin extrême, dans de la toile cirée. Puis il fait ses recommandations à Coenred.

— Voici l'icône bien protégée. Ne déballe point ce paquet avant de te retrouver face au roi de Northumbrie.

Hamlaoui, de son côté, met le prince en garde.

— N'essaie pas de rallier la Sicile. Les Romains sont nerveux, en ce moment.

— Ils l'attendent depuis quatorze ans, votre offensive… Pourquoi seraient-ils nerveux, tout d'un coup ?

— Les Romains n'ignorent pas que c'est notre guerre civile qui leur vaut quelque répit. Maintenant que le calme revient chez nous, ces canailles savent que l'Occident, telle une épouse insatisfaite, nous ouvre ses bras opulents… Allah akbar !

— D'une façon ou d'une autre, il faudra bien que j'y pénètre, en Occident !… Par où veux-tu que je passe ?

— Mieux vaut éviter les Romains. Depuis que l'empereur est à Syracuse, tout leur est suspect. J'ai donné l'ordre au général Oqba de lancer un raid de diversion sur Hadrumète**. Je vais te fournir un bateau.

Hamlaoui guide Coenred le long du quai.

Les énergiques dispositions militaires de l'empereur n'entravent que modérément la vitalité du trafic. Les échanges entre Medina, port mahométan, et Carthage, port chrétien, battent leur plein, pourvu que les marins soient dhimmis.

Dans le port de Medina, nombre de bateaux se prélassent, les flancs gonflés de pierres précieuses, de soieries de Xi' an Lanzhou et de Xining, d'ambre, d'ivoire, de vin de Chypre, de féeriques tapis d'Iran, d'Afghanistan et d’Ouzbékistan, de jeunes vierges pêle-mêle blanches, brunies ou dorées, étincelantes beautés de Sumatra, sévères coupeuses de têtes de Bornéo, Bugies au sein velouté, gaillardes Punjabies, prestes et fières Orang lauts, « gitanes de la mer »…

— J'ai raconté ton duel au général Oqba, dit Hamlaoui.

— Qu'en a-t-il pensé ?

— Sur la conduite du combat, il est très admiratif. Sur le reste… heu… sur l'enjeu de ce duel… il a du mal à saisir…

Hamlaoui désigne un bateau marchand.

— J'ai fait transborder ta prisonnière et ton fret sur ce bateau que j'ai réquisitionné. Ses huit hommes d'équipage sont tous dhimmis, pour le cas d'une mauvaise rencontre. Nous gardons la cargaison du navire et le fils de son patron, tant que celui-ci n'est pas revenu, porteur d'une lettre de ta main certifiant qu'il t'a débarqué, vivant, au-delà du trou de la Sibylle, sur une rive que baigne la mer Atlantique.

— J'espère que ces marins seront grassement indemnisés ?

— Ils le seront. Je t'en donne ma parole.

— Si l'équipage est dhimmi, qu'ai-je à craindre des Romains ?

— Méfie-toi des Romains ! Les nazaréens n'ont ni foi ni loi. Non, regarde. Nos navires quittent la rade. Le tien doit rester en retrait. Oqba va entraîner au large ces gros lourdauds de Romains. Tu profiteras de la confusion pour t'en aller virer tranquillement le promontoire de Mercure***. Poursuis alors droit vers le ponant, loin des côtes maghrébines infestées de Romains, vers la Bétique, terre des Wisigoths. Évite les Romains, prince Coenred… Qu'Allah te protège !

— Qu'Odin veille sur toi, Hamlaoui.

— Nous nous reverrons ! Dans ton île ! Tiens-toi ce jour-là loin de mon épée ! Allah Akbar !

— Que les Walkyries guident ton âme jusqu'à la cinq cent quarantième porte, Hamlaoui, si tu dois me rencontrer !

Coenred embarque. Lorsque l'escadre a quitté la rade, le patron du navire marchand donne l'ordre de larguer les amarres.

Les choses se passent comme Hamlaoui l'a prévu. Le bateau serre la côte, et peut virer sans encombre le promontoire. Soulagé, Coenred s'enivre de l'air du large.

Il s'avise soudain que Hamlaoui n'est plus là pour lui prodiguer d'excellents conseils. Il ordonne que la prisonnière soit extraite de la cale. Dépouillée de son froc noir, elle est attachée au mât. Elle est fouettée férocement. Bien qu'émoustillés par l'impromptu, les matelots désapprouvent. Quand on se trouve en mer avec une femme, il existe des moyens plus conventionnels de s'en divertir. Les larmes aux yeux, Coenred pense à sa pauvre esclave Gula, massacrée par cette fille cruelle. Comment peut-on manquer à ce point d'humanité ?

On détache la meurtrière, qui s'affale sur le pont.

— Jetez-la par-dessus bord, dit Coenred.

Les matelots s'emparent du corps affreusement ensanglanté, le traînent jusqu'à la lisse.

Coenred comprend que c'est le destin qui dépêcha cette fille. Le destin lui dit :

— Il était juste que l'esclave Gula meure. Tu ne dois pas te disperser, Coenred. On t'attend, dans l'île d'Albu. Elfleda ne fait qu'attendre.

Les seize yeux des marins ont perçu l'hésitation.

Voici maintenant que retentit la sage voix de Mariniain, le patron.

— Hamlaoui m'a tout expliqué. Il m'a demandé de veiller à ce que tu ne commettes aucune erreur.

— Et quelle erreur pourrais-je commettre ?

— Je dois t'empêcher de tuer cette fille sous un futile prétexte de vengeance. Cette fille est la preuve que tu es venu chercher au Levant. Ne va pas t'en séparer, dans un mouvement de rage. Conduis-la devant Oswy, pour qu'elle soit patiemment et sauvagement torturée, pour qu'elle livre les noms de ceux qui lui dictent des ordres, pour qu'elle fasse mesurer l'étendue de leurs exécrables mensonges !

Coenred considère Mariniain d'un œil mauvais. Va-t-il tuer ce trouble-fête ? Nul doute que la pensée lui traverse l'esprit. Mais la voix de Hamlaoui surgit dans sa tête :

— Écoute ce que dit Mariniain. Il est le seul maître à son bord après Dieu. Tu dois lui obéir.

Coenred finit par dire :

— Remettez-la dans la cale.

La fille est flanquée dans la cale.

–––––––––––

* Tripoli.

** Sousse.

*** Le cap Bon.

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