58. L'homme en noir

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Cet énervé de Barnabé brame au voleur en moulinant des bras et dans son mouvement envoie dinguer son étal sur le chétif Mersou, lequel est propulsé sur l'homme en noir dont le geste mortel est dévié. Et qui c'est qui morfle ? Ce pauvre Anien, qui passait par là sans rien demander à personne. C'est lui qui se la prend en pleine poire, l'épée. Ah ! c'est pas joli… Laissez les adultes regarder, les enfants… Alerté par l'esclandre, Coenred dégaine en se retournant, pare le second coup, contre-attaque comme il peut dans la bousculade. Touche. Hurlement aigu. L'homme en noir se tient le visage, du sang plein les mains.

Je crie, je me lamente, on s'éparpille, tu te soulèves, on veut voir le sang, remue-ménage, vacarme montent d'un cran sérieux, on veut participer, on trépigne, on se rue. Le scandale est patent. La folie s'empare de la foule…

Coenred rejette en arrière le capuchon du moine. Ce n'est pas Wilfrid.

Un visage fin, pour peu qu'on puisse en juger, car atrocement défiguré par le coup d'épée, car ouvert de la bouche au coin de l'œil… Ah ! notre Coenred l'a bien arrangé, l'homme en noir…

Des moines armés de bâtons et de tessons accourent, se fraient un chemin agressif, piétinent l'innocent Anien.

L'homme étrange, vêtu de noir, ils l'avaient repéré depuis quelques jours déjà, qui rôdait entre quais et palais. Tout à l'heure, ils l'ont vu se mettre en faction devant le palais, puis emboîter le pas de Coenred à sa sortie. Intrigués, ils l'ont pris en filature.

Les arrogants moines du désert avec leurs crânes rasés et leurs gueules rudimentaires d'assassins agitent leurs robes, font cercle, repoussent durement les curieux criards, désarment l'homme ensanglanté qui conserve autour de son crâne rasé comme une couronne de cheveux, disgracieux ornement… Ils le maîtrisent, le jettent à terre.

Coenred veut avoir confirmation de ce qu'il soupçonne vaguement. Il retrousse le blessé jusqu'à la taille. Un cri de stupeur jaillit de la horde des moines, bientôt répercuté par tout le marché du port. Les moines pensent d'abord à quelque disciple d'Origène, friand de pureté… Puis s'installe l'évidence.

— Une femme !

Avec une fureur hystérique, les moines relèvent déjà l'abjecte créature… Ils l'entraînent. Ils l'entraînent. Il faut comme Hypatie la conduire dans l'église du Kaisarion pour achever de la dévêtir, pour la violer et la dépecer vive et racler ses os avec des coquilles d'huître !

Coenred leur barre le chemin, épée levée.

— Pas question ! Cette fille est un témoin trop précieux pour moi… Je la garde !

Il saisit la tueuse par le bras, plante là les adeptes du tri sélectif, dépités. Il se fraie son chemin dans la cohue. Il tire la funeste inconnue jusqu'au port des Rois. La foule, atterrée, s'écarte respectueusement, ceux de devant prenant plaisir à marcher sur les pieds de ceux de derrière.

À bord, tout l'équipage se presse pour contempler la prise de Coenred. Gula se montre furieuse parce que son maître ramène une femme à bord… Et dans quel état ! Gula n'approuve pas ce genre de choses… Elle attendait si joyeusement le retour de Coenred ! La fête est gâchée…

Hamlaoui s'étonne.

— Quelle obstination à vouloir te supprimer ! Même au prix d'un difficile voyage… Manifestement, une vérité ne doit pas quitter le Levant…

— Comme quoi, triomphe Coenred, elle existe, la vérité !

La tueuse est jetée dans la cale avant, enchaînée par les pieds.

— Je l'interrogerai plus tard, dit le héros. Si tant est qu'elle puisse un jour parler, au vu de sa blessure…

Pour l'heure, il préfère bousculer Hamlaoui.

— Vers la Crète !

— Nous n'allons pas vers la Crète, le douche Hamlaoui. Ma mission me conduit ailleurs. De toute façon, pour toi la route sera beaucoup plus sûre par le midi.

— Mais je suis pressé !

— Justement ! Si nous n'avons pas à combattre, tu gagneras du temps… Ne va pas t'embourber dans le même chemin qu'à l'aller, où tes ennemis sont embusqués… Ils n'ont pas renoncé. Ils veulent te supprimer, tu viens de le constater !

Coenred en reste désappointé. Le destin l'écarte de la route de Compiègne.

Mais non. Il s'en moque bien, de la forêt de Compiègne. C'est fini. Fini. Coenred sait à présent ce qu'il doit faire. Confiante, une bien-aimée l'attend, prisonnière quelque part en Northumbrie. Sans doute à Streanaesharch. Elle attend, proie de mille tourments, que les exploits de son héros la délivrent des griffes du repoussant dragon Hilda. Les dernières paroles que lui adressa le Très-Saint-Père résonnent en Coenred.

— Si tu veux épouser ta copine, trace ta route… Trace ta route ! Fais vite ! Vite !

L'esclave Gula remonte le pont, munie d'une trousse d'instruments chirurgicaux et d'un sac contenant baumes et pansements.

Coenred l'intercepte.

— Où vas-tu ?

— Je dois soigner cette femme, dit Gula fermement.

— C'est inutile !

— Je…

— Retourne à l'arrière !

Gula bat en retraite, en marmonnant des avis définitifs sur les hommes, ordures infectes, puantes et ignominieuses, bien en dessous de l'animal.

Apparaît sur le quai l'artiste dépêché par Sa Sainteté. Des moines l'encadrent, portant son hâtif baluchon et son matériel. L'homme embarque, abasourdi.

On met à la voile aussitôt. Vers le soleil, qui décline.

À la nuit tombée, Gula profite de ce que Coenred compte les étoiles en compagnie d'Hamlaoui. Elle s'empare d'une lampe, s'engage sur le pont et se glisse furtive par l'écoutille.

Elle descend l'échelle, tenant son matériel entre ses dents. Elle se retrouve dans un gouffre noir, qui résonne des coups sourds des vagues sur la coque. Les fonds sont emplis de papyrus et des présents du calife pour Oswy, et puis aussi de papier de Samarcande pour remercier saint Colman d'avoir eu l'idée de l'os magique. Tout est emballé de toile cirée, rigoureusement empilé, solidement accoré. L'ensemble grince avec régularité.

Gula, bousculée par les mouvements du bateau, s'engage dans l'étroit couloir que l'on ménage entre les piles de la cargaison pour vérifier l'arrimage.

Elle se trouve maintenant à l'avant du navire, où les secousses deviennent plus désordonnées, où les coups se font plus violents.

Une forme lamentable gît, entortillée dans son froc de moine noir, tassée contre la paroi, malmenée, soulevée par la véhémence du tangage.

Gula s'accroupit avec peine dans l'incommode espace, cale sa lampe, déplie sa trousse, ouvre son sac.

Elle entreprend de nettoyer, puis de recoudre la hideuse blessure. L'arme a fait du dégât.

Tout au long de la méticuleuse opération, dans ce réduit brutal, Gula se sent complètement isolée. Ne la rattache au monde que le fracas des vastes remous marins.

La prisonnière, sauvagement repliée sur elle-même, endure l'épreuve avec courage.

La voici pansée, tout enturbannée. Elle saisit alors, dans la trousse de Gula, le bistouri. Elle se jette sur la jeune esclave pour l'égorger.

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