57. Un Coenred plus buté qu'un tabouret

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Et le prince de raconter la trahison de Wilfrid, son insistance à se réclamer d'un évêque italien dont nul n'avait entendu parler jusque là…

— Un évêque italien ?

— L'évêque de L'Ancienne Rome.

Le Saint-Père farfouille laborieusement dans sa pauvre mémoire…

— L'Ancienne Rome ?

— Une ville d'Italie… Non loin de Tusculum…

Le pape cherche, cherche, les doigts de pied entortillés, les neurones tirebouchonnés, crispé de tout son être.

— Oui… Tusculum… je vois très bien. Mais L'Ancienne Ro…

Soudain, il s'assène une grande claque triomphale sur le front.

— L'Ancienne Rome ! N'est-ce pas dans cette ville que séjourna trois semaines durant l'empereur Carus ? voilà quatre siècles ? en 282 ?

— C'est bien de cette ville que je veux parler, Très-Saint-Père…

— Elle existe donc toujours ? Elle aurait un évêque ? Un évêque chrétien ? Le christianisme serait arrivé jusque là-bas ?

Il arrive à l'Occidental, si candide, d'oublier parfois le mépris pour se consacrer à d'autres activités : tuer, boire beaucoup trop, dormir, honorer son épouse… L'Oriental ne se départit jamais du mépris.

Le pape s'entend sur un point avec son plus mortel ennemi, le patriarche de La Nouvelle Rome : ils méprisent tous deux, sans la moindre nuance, l'évêque de L'Ancienne Rome, qu'ils n'appellent jamais autrement que l'hérésiarque. Ce loser pitoyable, invétéré faussaire, habité par le Mal, agite des prétentions surdimensionnées. N'appartient-il pas, cet hurluberlu, à quelque peuple converti tardivement ? Autant dire païen ?

Coenred détaille la mission dont il est chargé.

Le coup de l'os magique fait beaucoup rire Sa Sainteté.

Que l'icône produite par Wilfrid soit un faux lui paraît une évidence.

Le fait que le prince n'ait pas trouvé d'icône dans le sépulcre de Simon ne surprend guère Benjamin. Il est du même avis que Gula :

— Les icônes funéraires étaient très rares au Ier siècle.

N'ayant jamais prêté d'attention aux embrouilles politiques (trop simples à ses yeux) d'un Occident qu'il juge inférieur, le Saint-Père ne se soucie pas de démêler par qui Wilfrid put être dépêché.

Mais le délai dont bénéficie Coenred le rend soucieux.

— Tu dis qu'avant le divin office de Pâques tu dois impérativement rallier la Northumbrie ?

— Durant la Grande Semaine, va se tenir à Saint-Pierre de Streanaesharch un synode où le roi décidera si Colman est hérétique ou non.

Benjamin compte sur ses doigts.

— Deux et je retiens quatre.

S'il n'a pas complètement embrassé la religion de ses libérateurs, le Saint-Père a depuis longtemps adopté le calendrier de l'hégire. Il se livre à de savantes contorsions mentales pour établir la concordance. En plus, comme si ce n'était pas assez difficile comme ça, Brahmagupta vient d'introduire le zéro dans les calculs. Un sac vide moins un sac vide égale ni sac ni vide. Égale quoi alors ? Les choses se compliquent encore du fait que, pour calculer la date de la Résurrection, il existe autant de méthodes que d'évêques. Chacun brandissant la vraie méthode, qu'il vient d'inventer. Chacun tirant prétexte d'une si stupéfiante nouveauté pour chercher noise à ses rivaux.

Et le Saint-Père de rappeler :

— En 192, Victor, anodin évêque de Rome, s'avisa qu'il était seul au monde à l'utiliser, sa méthode révolutionnaire… Il excommunia d'un seul coup tous les évêques de la Terre, sauf lui-même !…

— C'est loufoque.

— Comme tu dis. Mais, dans son offensive haineuse contre les abbés irlandais, l'évêque de L'Ancienne Rome ne limitera pas sa charge à la coupe de cheveux, crois-moi !… Tu le verras ressortir l'inénarrable calcul de la date de Pâques à Victor !…Tu verras !… Je prends le pari !…

Le résultat de ses propres calculs semble épouvanter Sa Sainteté.

— Je crois, prince Coenred, que tu ne dois pas t'attarder ici ! Je crois que tu dois larguer les amarres sans tarder… Je dépêche à ton bord un artiste de grand talent, à même d'exécuter un portrait bien plus crédible que le faux du médiocre Hoplopsyllos.

Et le Saint-Père fait signe à l'un des moines du désert, qui part au galop chercher l'artiste en question.

— Mais je ne veux pas d'un autre faux ! s'exclame le prince. Je veux rapporter une preuve de la vérité… Je ne veux pas mentir !

Interloqué, le pape examine Coenred comme un cancrelat ferait d'un rince-doigts. Il existe donc des gens encombrés d'états d'âme ?

Le Saint-Père entreprend de ramener l'excentrique à la raison.

— Mentir… mon pauvre garçon ! Pour que le mensonge existe, il faudrait que son contraire existe…

— La vérité ? Mais elle existe ! s'insurge Coenred. La Vérité, c'est la Parole de Dieu !

— C'est la Parole de Dieu, tempère Benjamin, telle que l'interprète l'homme, avec ses pauvre mots. Dès lors que l'homme — croyant traduire la Parole divine — introduit le mot vérité, l'homme voit surgir un corollaire si gluant qu'il ne s'en peut dépêtrer : le mensonge. Dieu ne saurait mentir, je te le concède, puisqu'Il est infiniment parfait… Mais c'est loin d'être le cas de son Son traducteur ! Si tu veux ne serait-ce que survivre parmi les hommes, tu seras obligé de mentir…

Mesurant qu'il affronte plus buté qu'un tabouret, le Saint-Père insiste.

— Écoute-moi bien, prince Coenred… Quelqu'un a-t-il jamais prouvé l'existence de Dieu ? Non, car la vérité n'existe pas. Seul, compte l'acte de foi. La notion de vrai n'est qu'un mythe, servant à rouler encore et toujours les âmes simples dans la farine, au profit d'escrocs en bande organisée. Tous les vrais sont fabriqués dans une tête. Tu prétends avoir vu de tes yeux une sépulture de Simon le Magicien ? Elle correspond à la vérité que tu te fabriques.

Sa Sainteté désigne, par les vastes baies, une implacable étendue bleue.

— Tu trouveras autour de cette mer autant de sépultures de Simon qu'il existe d'intérêts à défendre. Tu recueilleras sur Simon autant de calembredaines qu'il existe de vérités à promouvoir. Dans un monde où la règle du jeu consiste à tricher, le vainqueur est celui qui triche le plus effrontément. Même l'arbitre applaudit, puisqu'il est acheté ! Si tu veux devenir roi, ne te contente pas d'être un pillard assassin, prince ! Regarde… nous autres… religieux… dont le mensonge est le gagne-pain… pourquoi crois-tu que nous avons tant de succès ? Parce que les âmes simples ont besoin du mensonge. Parce que le mensonge leur fournit les repères qui leur donnent le courage d'avancer. Les âmes simples tueront quiconque voudra les faire passer de l'autre côté du miroir… Opte résolument pour le mensonge, prince !

Coenred soupire. Les saints de Lindisfarne, quatre ans durant, n'ont cessé de lui répéter ces horreurs.

Le Saint-Père enfonce le clou.

— En politique tu rencontreras constamment des religieux. Et, parmi les religieux, des crapules du calibre de l'évêque de L'Ancienne Rome. Ton épée ne sera qu'une arme bien dérisoire face à la malignité d'individus qui noient jour et nuit le tangible dans les brumes de l'irrationnel… La politique, ce n'est pas la loyauté ni l'héroïsme angélique. La politique, c'est la religion. La politique, c'est le mensonge et le compromis, prince…

Le Saint-Père veut à tout prix convaincre cet original. Car le Saint-Père aime les abbés atlantes. Car la seule chose qui les intéresse, les abbés atlantes, c'est l'Occident septentrional. L'assassinat de l'Atlante Pélage, en 423, les incite à se le tenir pour dit : ils abandonnent l'Afrique et l'Orient à qui veut bien s'en occuper. Ce net partage des sphères d'influence contrarie le jeu de l'impérialisme romain et, par conséquent, fait le jeu de Benjamin.

Car le père des chrétiens, soulagé de se retrouver hors de l'empire chrétien, éprouve en même temps le besoin d'exister. Il a besoin de ces chrétiens hardis qui, comme lui, refusent d'assimiler superstitieusement le christianisme à l'empire romain. Il tient à ce que ces vrais chrétiens restent en position de force dans leurs terres.

Aussi frémit-il d'horreur, Benjamin, à la perspective de voir les abbés atlantes perdre le Ponant. Ce serait offrir la puissance aux évêques occidentaux, toujours plus ou moins à la botte de l'empereur… Intolérable !

— Tu dois sauver Colman ! crie soudain Benjamin faisant peur à un garde qui dormait paisiblement cramponné à sa lance.

— Je sais, reconnaît le prince. Je dois sauver Colman, si je veux épouser ma copine…

Ancien numéro 9 du FCA, Benjamin récupère d'une acrobatique volée la raison touchante.

— Tu dois épouser ta copine ! Alors… qu'importe le moyen ! Nous ne sommes que les pantins d'une comédie dont l'argument nous échappe… Méritons-nous mieux qu'un mensonge ? C'est pourquoi je te conjure d'accepter la présence de l'artiste à ton bord… Si tu veux épouser ta copine, trace ta route, mon enfant ! Avec l'artiste ! Fais vite ! vite !

Coenred traverse en courant salles et jardins, au grand émoi des ibis sacrés, des esclaves, des hippopotames et des crocodiles qui s'envolent en piaillant dans tous les sens. Le voici dehors, assailli de soleil, bousculant les moines agglutinés sur les marches qu'il dévale.

Hélas ! il s'enferre dans le marché cernant le palais… Or, sachez-le, sœur lectrice, il est plus facile de boire cul sec la Méditerranée que de traverser en ligne droite le marché du port d'Alexandrie quand on est pressé.

Voici Coenred bloqué. Ça n'avance pas. Ça freine de partout, ça l'emporte ailleurs, ça flue, reflue, chamboule, chahute, ça divague, c'est la tourmente…

Sans remarquer l'homme en noir qui le suit tant bien que mal depuis les marches du palais, Coenred est consciencieusement moulu dans les remous embrouillés d'un enchevêtrement d'échoppes, de bric-à-brac désordonné… Tumulte paisible cependant ! Reconnaissons-le… Ah ! c'est bien la sereine turbulence… Le branle-bas. Mais bizarre. Indolent. La tempête égale. L'émeute placide. Dites-moi que je rêve. Coloré sabbat nonchalant. Le tourbillon posé. Ça chambarde. Insouciant. L'esclandre se veut peinard, l'affolement tranquille à jamais entre les empilements incohérents de légumes. Échafaudages compliqués de fruits, entassement de vieilleries jetées pêle-mêle, invraisemblable fouillis de bijoux, édifices de poteries. Hallucinante variété d'épices enfiévrant les méandres du ténébreux labyrinthe aux mille secrets replis. Écheveau de laines multicolores, amoncellement de peaux, chaos de cuivres travaillés, désordre de tissus, amas de robes, flegmatique fatras de vannerie. Et le bordel de maroquinerie. L'imbroglio de lampes de fer forgé, sacré foutu fourbi, pagaille de meubles, accumulation de tapis comme s'il en pleuvait, confusion de babouches, herbes, fruits légumes, poulets, viandes étalées par terre assaillies de mouches vibrionnantes, poissons frais et pourris savamment mêlés. Toujours pris dans les rets de l'agitation olympienne, de cette bousculade lymphatique. Toujours ce cataclysme languide, il faut le dire. L'orgasme est compassé. Détendu. Imperturbable est l'embrasement. Dans les lacis de l'hétéroclite magma l'on s'active malgré tout, houle imprévisible, et l'on s'affaire, et ça bouillonne dans le fouillis, ça va, ça vient, ça refoule et ça grouille, la gabegie, l'imbroglio, charivari débraillé, ça crie, ça tapage, et ça pérore, et ça s'excite, et ça querelle, piaille, jacasse et ça marchande inlassablement, j'ai tout mon temps, ça s'interpelle et vas-y que j'te, cacophonie, raffut, joli méli-mélo ! Brouhaha décousu.

Profitant de l'animation, enivré par le boucan et les senteurs, l'homme en noir est maintenant tout proche de la cible.

Il s'empare d'une épée à l'étal, et la brandit pour frapper au cou.

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