56. S'opposer aux forces du mal

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Face à cet être considérable, dur, hiératique, ce colosse au regard cruel, Coenred n'en mène pas large. Le pape est le genre de personnage que l'on ne rencontre pas le matin, en bas de chez soi, en allant acheter le pain.

Tout au sommet de la hiérarchie religieuse règne le pape. L'héritier des pharaons. Le descendant d'Amon-Rê. Un gars un peu dérangé.

Trente-septième successeur de Marc l'évangéliste, Benjamin est le premier des évêques du monde chrétien. Du moins croit-il l'être toujours, dans son délire mégalomaniaque. Curieux mélange d'obsédants fantasmes païens, de rêves évanouis et de domination économique bien réelle…

Les prêtres aident le pape dans son apostolat. Ils interprètent ses rêves. Ils y décèlent des signes envoyés par Dieu pour l'aider à bien mener son action. Car le Saint-Père est investi d'une mission. Il est le médiateur entre les hommes et le Ciel.

S'opposer aux forces du mal (les Romains), au Chaos (le concile de Chalcédoine), combattre le Malin (le patriarche de La Nouvelle Rome), c'est satisfaire Dieu. Telle est la conception du monde, dans l'ordre chrétien. Garant de l'équilibre de ce monde, le Saint-Père concentre tous les pouvoirs. Ses emblèmes, ses couronnes proclament son essence divine.

Il est également le maître du temps. À la mort d'un pape, le Chaos menace l'ordre de l'univers. Fort heureusement, l'avènement d'un nouveau pape ouvre une ère nouvelle. La Création originelle repart sur de plus solides bases. L'équilibre de la Nature est rétabli ! Le changement de pape a donc une signification cosmique.

Premier magistrat de la ville la plus riche de l'univers, le Saint-Père en est à la fois l'administrateur principal et le prêtre suprême. Son rôle est d'assurer le bien-être de ses sujets. Pour cela, il se doit de bâtir, de restaurer, d'agrandir les églises, de les doter de façades impressionnantes, de les orner de statues impressionnantes à son effigie, celle d'un père à l'autorité sans faille.

Benjamin est un vieillard vigoureux, grincheux, avaricieux, cassant, arc-bouté depuis deux cent treize ans sur sa haine de La Nouvelle Rome et de « l'imposteur », l'évêque de cette ville.

D'un regard, le Saint-Père congédie les musiciennes et les danseuses nues qui tentaient de lui faire oublier le concile de Chalcédoine.

Mais qu'est-ce enfin, me direz-vous, que le concile de Chalcédoine ?

Comme Benoît Biscop le rappelait à Vitaliano, c'est en Alexandrie que saint Marc fonda la première communauté chrétienne citadine. Dix ans seulement après la mort, hélas ! de Jésus.

Marc fut le tout premier citadin ayant disposé du pouvoir d'ordonner des prêtres. Ce qui veut dire qu'il fut le tout premier évêque de la Terre, un an avant que saint Evodius ne devienne évêque d'Antioche, onze ans avant que saint Onésime ne devienne évêque de Byzance, vingt-cinq ans avant que ce traînard de Timothée ne devienne évêque d'Éphèse, et je ne saurais dire combien d'années avant que Jacques le Juste, le frère de Jésus, ne devienne le premier évêque de Jérusalem.

Vous savez que, dédaignant la lutte à couteaux tirés pour la prééminence, les abbés irlandais se sont habilement placés au-dessus de la confuse mêlée des évêques. Les abbés irlandais se réclament tout simplement de Pierre. L'humble Pierre ne fut pas citadin. Il ne fut donc pas évêque. Mais il convertit Marc. Il est par conséquent antérieur à Marc. C'est-à-dire supérieur.

À l'étage inférieur, chez les citadins, chez les évêques, la guerre pour la prééminence fait rage à grands coups de dogme en pleine gueule — ce qui présente le mérite d'expliciter à quoi sert le dogme. En 251 pourtant, la paix avait été rétablie. Tout le monde avait admis que l'évêque d'Alexandrie, successeur de Marc, était de surcroît évêque de la ville la plus riche de la Terre. À ce double titre, il s'était vu décerner par les autres évêques le titre de pape, qui veut dire papa, père des chrétiens. Autrement dit, Dieu le Père, en chair et en os, apte à séduire ceux qui difficilement adhèrent au nébuleux concept d'impalpable entité.

De par le prestige que confère l'antiquité du siège, de par la référence au dieu Soleil héritée d'Héliopolis, de par la puissance économique de sa ville, l'évêque d'Alexandrie plastronnait donc en tête de tous les évêques de la Terre.

Jusqu'à cet ubuesque concile de Chalcédoine, en 451, dont le canon 28 redistribua la hiérarchie. En fonction non plus de l'antiquité du siège, non plus de la richesse de la ville, mais de l'importance politique de la ville. Ce canon 28 affublait Constantinople du nom boursouflé de Nouvelle Rome, et conférait la primauté sur toute la Terre au sordide lèche-cul tenant lieu de patriarche à la ville en question… à un minable qui n'était même pas métropolitain… simple suffragant de l'évêque d'Antioche ! La primauté !

Imposteur !

Le pape, de façon bien compréhensible, était indigné !

Depuis ce concile scélérat de 451, un imposteur avait prééminence sur tous les évêques de la Terre !

Par cette décision brutale, l'empereur se mit à dos non seulement le pape, mais toute la population d'Égypte. Et, dans cette fronde, Benjamin, quand vint son tour, ne se montra pas le moins virulent. Il dénonçait à tous vents le scandale. Au point qu'il récolta de graves ennuis.

Humilié, persécuté, Benjamin fut même déposé par l'empereur.

Pour échapper au dur travail forcé tout au fond des sombres mines du Wadi Gabgaba, le Saint-Père fut contraint de se cacher treize années durant dans les monastères du désert. Il en conçut une aversion fanatique pour l'occupant. Quant à la population d'Égypte, elle n'avait pas besoin d'être excitée par lui pour détester de bon cœur les Romains. Cupides. Pillards sadiques. Bornés. Friands d'exactions.

Fort heureusement, la Divine Providence finit par inventer les mahométans. Quatre mille de ces braves gens, doux, compréhensifs et raffinés, délivrèrent les Égyptiens du joug insoutenable. Le martyr Benjamin fut ramené triomphalement dans sa ville. Les mahométans le rétablirent sur le siège de Marc avec toute la pompe souhaitable.

Le Saint-Père entretient donc avec ses sauveurs les meilleurs rapports. Il invite à dîner, une semaine sur deux, le bon Amr ibn al-As, commerçant avisé, général immense et sage administrateur. Celui-ci le convie l'autre semaine pour un thé parfumé de menthe, agrémenté d'une partie d'échecs ou d'un dromadaire farci.

Les mahométans, qui sont maintenant au nombre de trente mille, prennent grand soin de se ménager les six millions d'Égyptiens chrétiens (surtout les collecteurs d'impôt), leur accordant le statut de dhimmis, et ne forçant pas sur le prosélytisme…

Oubliés, les odieux pillards romains ! Gouvernés avec intelligence et doigté par l'excellent Amr, les Égyptiens chrétiens se félicitent du changement… L'allégresse règne dans les foyers, dans les rues, dans les églises et dans les cœurs. Les cloches carillonnent à tout va. Partout, de folles farandoles d'enfants espiègles célèbrent la joie d'être libres à nouveau.

Coenred s'adresse au Saint-Père en grec :

— Sauras-tu me pardonner, Ta Sainteté ? J'avais une lettre pour toi, de l'abbé de Lindisfarne, mais un certain Jean s'est essuyé le derrière avec.

— Tu viens de Lindisfarne ? demande Benjamin en arabe.

Pour rien au monde, le Saint-Père ne parlerait le grec, cette langue maudite, la langue des païens romains… La langue de La Nouvelle Rome… La langue de l'imposteur… La langue du concile de Chalcédoine !

Coenred, un peu surpris, opte pour l'arabe.

— J'étudie dans le monastère de Lindisfarne. Je suis Coenred, prince mercien, otage à la cour du roi de Northumbrie.

— Otage ? Et ces étourdis te laissent courir le vaste monde ?

— Ils me connaissent assez pour avoir foi dans ma parole.

— Puisque ta parole est digne de foi, parle-moi de Lindisfarne… Comment se porte saint Colman ? Toujours à courir le jupon ?

— En pleine forme !

— Ah ! jeunesse… Fabuleux gaillard ! Quelle santé, ce Colman… Regarde ! mes pauvres doigts… tout tordus… ces rhumatismes… Il va toujours nager le matin, sitôt expédié l'orthros ?

— Toujours. Mais il a connu la douleur d'affronter la trahison d'un de ses moines… un dénommé Wilfrid…

— Wilfrid ? L'enfant que saint Aidan avait recueilli ? Wilfrid, qui disparut en mission ?

— Il s'agit bien de ce Wilfrid.

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