55. Le plus somptueux palais d'Alexandrie

7 minutes de lecture

On embarque à Césarée Maritime. Route ouest-sud-ouest.

Retrouvant le bercement de la houle, le prince découvre avec bonheur que l'image cruelle de Bathilde ne vient plus le martyriser. Celle de la délicate Elfleda s'y substitue, légitime. Coenred comprend mieux ce qui lui fit demander au calife l'esclave acariâtre. Elle allait servir de repoussoir. Les choses s'éclairent à présent dans le cœur du jeune homme. Celle qu'il n'a jamais cessé d'aimer est toujours présente en lui. Après Alexandrie, ce sera le retour vers Bebbanburg, vers Elfleda. Qu'importe qu'il n'ait pas trouvé la preuve matérielle de la félonie de Wilfrid. Sa parole convaincra le roi.

Tout est rentré dans l'ordre.

Le gréement du bateau est dit « alexandrin », sans que l'on en connaisse réellement l'origine. La voile est triangulaire, enverguée sur une grande antenne mobile fortement apiquée. Ce curieux gréement permet de remonter le vent au près. Saint Rodan en chantait la louange, sans éveiller le moindre intérêt dans la population d'abrutis que constituaient ses élèves.

Ces quatre jours de mer sont pour le prince les plus agréables de son voyage. Il se sent apaisé. Le mouvement de la houle est très long, très lent. La mer, puissant révélateur, vient même à bout du caractère de chiotte de Gula. Le héros, de son côté, détend l'atmosphère en jurant à son esclave de la vendre, sitôt arrivés en Alexandrie. Gula se permet tout de même de poser une condition.

— Je ne veux surtout pas d'un nazaréen !

— Nous te trouverons un maître mahométan, promet Coenred.

Si la savante Gula hait les abrahamistes dans leur ensemble, elle nourrit une aversion toute particulière à l'égard des chrétiens. D'ailleurs, le prince remonte dans son estime depuis qu'elle veut bien admettre qu'il n'appartient pas à cette engeance. Les chrétiens n'inspirent à la pauvre fille que dégoût et terreur.

Gula refuse de croire à quelque forme de révélation que ce soit. Elle rejette les textes, piétine le dogme, raille toute forme de rituel et vomit, bien sûr, les religieux.

— Quand un humain parle, c'est Dieu qui s'exprime. Nous devons donc l'écouter avec respect.

— Mais… les humains disent des choses contradictoires.

— Ai-je parlé de cohérence à propos de Dieu ? Il est la représentation que nous nous en faisons. Il est en chacun de nous, et non pas dans des temples, qui ne sont que des pierres sans âme. Il est ce qu'il y a de meilleur en chacun de nous.

Gula professe une religion insolite, pêchée quelque part dans le Tigre ou dans l'Euphrate. Une religion totalement déphasée, préconisant rien moins que la liberté sexuelle, l'humilité, la simplicité…

— Ma religion interdit de manifester à quiconque une marque de respect. Car les humains sont égaux entre eux. L'homme est l'égal de la femme. L'esclavage est condamné, comme toute forme de violence ou d'oppression. Les animaux doivent être respectés. L'eau, l'air, la terre que Dieu nous a donnés doivent être préservés. La science n'est pas l'ennemie de la religion. Enfin, chacun doit cultiver sa terre, afin de se procurer de quoi manger. Aucune place pour les fainéants et les parasites. Le pillage… le commerce… l'usure… toutes ces formes de vol sont défendues !…

Coenred juge extravagants des préceptes allant à l'encontre de ceux du patriarcat abrahamique. Celui-ci, sous des airs hypocrites, prône le Mal et triomphe partout. Le héros trouve néanmoins plaisir à questionner Gula sur son étrange croyance. Il se montre patient quand il écoute ses élucubrations. Et c'est à regret qu'il s'arrache à son ensorcelante présence, quand il doit participer à la manœuvre.

Certaines personnes perdent beaucoup à être mieux connues. D'autres, c'est l'inverse. Hamlaoui, à l'usage, se révèle un brave, plaisant et honnête compagnon. Il est un marin avisé. Coenred apprend beaucoup de lui. L'officier dit avec fierté :

— C'est notre calife — la bénédiction d'Allah soit sur lui ! — qui, le premier, comprit l'importance de la guerre maritime. C'est lui qui vainquit notre répugnance à prendre la mer. C'est lui qui développa les chantiers navals. Après quoi, nous n'avions plus qu'à piller Chypre, Arad, la côte d'Isaurie, Rhodes, la Crète, Kos…

— Vous avez échoué devant La Nouvelle Rome !

— Un peu de patience ! Ce n'est que partie remise… Dans les détroits, nous avons infligé, comme a dû te le raconter saint Rodan, une raclée grandiose à l'escadre menée par l'empereur. La Nouvelle Rome va tomber. Notre calife a raison de dire que la Méditerranée n'appartient plus aux Romains.

Coenred retourne à l'avant, près de son esclave, dont il goûte infiniment le discours. Il s'est pris d'une tendre affection pour les deux yeux noirs comme le péché, et pour l'âme païenne. Une affection grandissante, à vrai dire. Et qui semble partagée. Troublante affection que le soleil brûlant ne semble pas vouloir atténuer.

Au quatrième soir, on voit le feu d'Alexandrie. On approche du port, de nuit. On mouille à distance, car la passe est dangereuse.

Au lever du jour, le pilote vient à bord. On se risque enfin dans l'étroit chenal oriental qui sinue parmi les récifs, au pied du haut phare blanc.

Comme on traverse le Grand Port afin d'aller s'amarrer au port des Rois, Gula désigne sur tribord l'imposante église du Kaisarion, avec ses deux obélisques de part et d'autre de l'entrée.

— C'est là que mourut Hypatie, la mathématicienne et philosophe, chef de file de l'école néoplatonicienne.

— L'abbesse de Leuconay m'en a parlé. Les larmes lui venaient aux yeux, à cette évocation. Rien, semble-t-il, ne peut lui faire oublier cet épisode…

— Je ne peux l'oublier, moi non plus… En 415, le lecteur Pierre, sur ordre du pape Cyrille, rameuta des moines du désert de Nitrie. Ces derniers jetèrent la pauvre fille à bas de son char, la menèrent dans cette église, la dévêtirent, la violèrent, l'écorchèrent vive au moyen de tessons de poteries. Ils l'éventrèrent et la démembrèrent. Ils raclèrent ses os avec des coquilles d'huître. Cette bouillie sanglante fut traînée derrière le char par toutes les rues d'Alexandrie, puis enfin brûlée sur la décharge du Cinaron, que tu vois fumer là-bas…

Gula frissonne. Elle contemple la sinistre fumée. En tant que femme et savante, ce qu'elle craint par-dessus tout, ce sont les chrétiens.

— Je préfère encore les mahométans. Ils partagent avec les chrétiens la haine des femmes, mais, l'un dans l'autre, ils respectent un peu plus la connaissance.

En dépit de cette préférence affichée, Gula ne réclame plus un maître mahométan. D'ailleurs, elle n'exige plus d'être vendue. Coenred lui-même a complètement oublié la promesse qu'il lui fit.

On entreprend de charger le papyrus commandé par saint Colman, qui craint une pénurie. Les copistes de Lindisfarne se voient déjà réduits à calligraphier sur des peaux de mouton. Ce qui réjouit Hamlaoui.

— Notre prophète était un commerçant. Le fondement de notre religion est le commerce. Pourquoi veux-tu que nous cessions d'approvisionner le Ponant ? Nous nous contentons d'agiter une menace de pénurie, pour faire monter les prix. C'est de bonne guerre.

En effet, à voir l'activité qui règne sur le port, on a du mal à croire à quelque changement. Certes, la ville ne ravitaille plus en blé La Nouvelle Rome. Mais elle ravitaille Damas. L'Égypte ne paie plus son colossal impôt à l'empereur. Mais elle le paie au calife. Le trafic avec le reste de l'empire mahométan bat son plein. Quant au commerce avec le Ponant, s'il est bousculé, il n'a pas cessé. Les bateaux qui s'aventurent dans les eaux chrétiennes sont menés par des Égyptiens chrétiens, qui bénéficient d'une immunité des deux bords : en tant que dhimmis de l'un, en tant que chrétiens de l'autre. Alexandrie fait venir de l'Afrique noire, pour les réexpédier, les plumes d'autruche, l'or, l'ivoire, les esclaves, les animaux sauvages. Elle fait venir de l'Inde et de l'Arabie les épices et la soie. Elle exporte ses vases, ses parfums, ses bijoux, ses toiles et ses mousselines de lin.

Tandis que le chargement s'opère, Coenred se dispose à quitter le bord.

Gula s'inquiète.

— Tu t'en vas, maître ?

— Je dois aller régler la transaction. Ce papyrus nous est vendu par le pape.

— Reviens vite ! Touche ma peau…

— Comme elle est douce… Je n'en ai pas pour longtemps !

Coenred, déchiré, quitte son esclave. Il traverse le marché, ce qui n'est pas une mince affaire. Il arrive au palais du pape, qui domine le port.

On dénombre quatre mille palais en Alexandrie. Pas un n'égale en taille, en magnificence le palais du pape, grand comme une ville afin de pouvoir loger les courtisans du Saint-Père, ses épouses, ses enfants et ses esclaves. C'est là que l'existence privilégiée du Très-Saint-Père se partage entre arts et plaisirs, entre complots, intrigues de harem et meurtres chafouins…

Escorté de moines du désert, Coenred parcourt ce cadre fastueux, agrémenté de paisibles étangs, de jardins aimablement fleuris. Spacieuses volières, pièces d'eau peuplées d'hippopotames et de crocodiles, salles immenses à perte de vue, ces ors, ces meubles précieux, ce confort, ce luxe inouï, ces hallucinantes étendues de beau calcaire blanc… Et puis…

Tout au fond d'une salle encore plus blanche, encore plus indéfiniment démesurée… tout en haut d'un monumental escalier, tout là-haut sur le trône de saint Marc, encadré d'esclaves noirs agitant de lourds éventails, tel Amon-Rê se perche, vieil oiseau solaire coiffé de sa spectaculaire tiare de pharaon, le père de tous les chrétiens de la Terre…

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Recommandations

Opale Encaust
À force d'entendre que mes épisodes sont trop longs... Voilà. Vous avez gagné !
Voici le micro-découpage de SMOOTHIE, pensé pour ceux qui ne s'accordent que 5min de lecture en prenant leur café !

Œuvre originale : https://www.scribay.com/text/816309372/smoothie--en-cours-
__________________________________________________________________________________________________________

En l'an 2108, dans l'archipel d'Agnakolpa.
À l'aube de la saison des pluies, le quotidien des sœurs Iunger se trouve bouleversé par une succession d'étranges événements. Tandis que les jeunes femmes découvrent leur véritable nature et tentent de réapprivoiser leurs propres corps, un ennemi anonyme menace de profaner les secrets de leur père, Magnus, un scientifique solitaire.
Luna, Emmanuelle, Faustine, Adoria, Cerise, Eugénie, Roxane et Nolwenn devront tracer leur voie et assumer les conséquences de choix irréversibles.

__________________________________________________________________________________________________________
TRAILER : https://www.youtube.com/watch?v=Wx15fBCSInE


ANNEXES / mémo : https://smoothiefiction.tumblr.com/
/!\ Si vous n'êtes pas à jour, le blog ci-dessus risque de sévèrement vous spoiler...
__________________________________________________________________________________________________________
SMOOTHIE relate le parcours d'une poignée d'êtres qui tentent de se réaliser.

Il ne sera pas question d'une histoire linéaire, régie par un fil conducteur ; mais plutôt d'une pelote de fils de vies entremêlés, d'un univers qui se développe à travers le récit que chacun donne de sa propre existence, dans lequel chaque personnage revendique son droit à la parole et dans lequel chacun s'exprime selon ses propres codes.

Avant d'entamer votre voyage, lecteurs, il vous faut renoncer à l'idée d'une vérité unique ou d'une morale universelle. Il vous faut envisager que les personnages puissent êtres ignorants, cachottiers ou menteurs et garder à l'esprit que la réalité n'a pour limites que celles que l'esprit lui fixe.
~ O.E.
__________________________________________________________________________________________________________
CONTENU SENSIBLE (sexe, violence)


[2015 - présent]
88
100
38
524
Défi
SeekerTruth
En réponse au défi "Une phrase par jour".
2330
1633
24
12
Didi Drews
Un monde étouffé par son quotidien gris.
Une ville couverte de suie.
Au large des eaux, par-delà les parterres de menthe, la commune de Val-de-Nelhée bourdonne comme à son habitude, entre les tensions latentes et les crimes sanglants. L'équilibre se trouve toujours.
Les eaux sont là pour ça.
Jusqu'à ce qu'une série de meurtres vienne brouiller les cartes.




Image de couverture par Free-Photos de Pixabay
397
757
1407
420

Vous aimez lire Ivi de Lindisfarne ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0