54. Les bons Samaritains

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Une nuit, saint Paul quitta Damas dans un panier que des complices firent descendre du haut de la tour flanquant la porte de Kissan.

D'un esprit moins compliqué, ou ayant moins de choses à se reprocher, le prince Coenred franchit tout bonnement cette porte au lever du soleil.

Il est satisfait de quitter Damas. Le calife, certes, lui témoigne une immense gratitude. Mais les grands de ce monde sont réputés versatiles, et souvent oublieux.

La petite caravane qui vient de quitter la ville est commandée par le dénommé Hamlaoui, qui ne souhaite pas s'étendre sur l'objet de sa mission. Hamlaoui est peut-être un officier, sûrement entouré de mystère, en tout cas d'un abord brutal et grossier.

L'esclave de Coenred ne vaut pas mieux. Retranchée dans un ostensible mépris, elle se montre détestable. Elle est ivre de rage d'avoir été soustraite au sérail fastueux du Commandeur des croyants. Le prince regrette déjà de s'en être encombré. À la première occasion, il revendra cette harpie.

— Tu n'as pas un autre moyen de transport à m'offrir que ce cheval ? geint-elle.

— Non.

— Si grande est ta pauvreté, tu n'as pas même un esclave qui porterait tes armes ?

— J'en avais un. J'ai dû l'affranchir pour lui permettre d'épouser la reine des Francs.

Ces derniers mots provoquent sur le prince un frisson désagréable, ainsi qu'une altération de la voix que Gula n'est pas sans remarquer. Mais, s'intéressant avant tout à sa propre personne, elle poursuit ses jérémiades.

— Ai-je mérité pareille infortune ? Partager le sordide quotidien d'un vagabond ? Moi qui connus les féeries indolentes du califal sérail ?

— Comment ! Je t'arrache aux tourments d'une captivité morose, et c'est ainsi que tu me remercies ?

— Tu m'arraches à mon confort ! À ma bonne fortune ! J'étais un médecin respecté…

— Tu as bien failli ne plus l'être ! Avoue que mon os t'a tirée d'un mauvais pas… Tu ne pouvais rien pour le prince Yazid ! Tu le laissais mourir…

— Ma science a guéri Yazid ! Ton os n'y fut pour rien. La magie n'existe pas, sauf chez les nazaréens bas du front.

Gula n'aime guère les chrétiens.

Coenred s'étonne :

— N'as-tu pas dit au calife que…

— Je ne tenais pas à me faire dépouiller de ma science par ces docteurs mahométans que je voyais à l'affût de mes moindres faits et gestes, toujours avides de s'approprier les connaissances d'autrui. Ce que je savais de plus qu'eux était mon sauf-conduit. Dans l'univers sans pitié du sérail, j'étais traitée dignement tant que je refusais de transmettre mon savoir. C'est pour ne pas avoir à révéler le secret de mon remède que j'attribuai la guérison à ton fémur idiot… Mais toi… Pourquoi m'exigeas-tu ?

Pourquoi ? Coenred cherche l'explication. Peut-être veut-il, par une présence féminine, effacer l'obsédante présence de Bathilde, qui le hante à chaque instant de chaque jour et de chaque nuit, depuis la forêt de Compiègne. Si tel est le cas, il a mal choisi. La virago n'a rien pour faire oublier qui que ce soit…

Il finit par dire :

— Mon voyage est long, je commence à avoir des ampoules dans la main…

— Tu veux du plantain lancéolé ?

— Mon voyage est long, pénible, et j'avais besoin de me délasser en des bras soyeux. J'avais espéré que tu serais plus gracieuse…

— Tu n'avances pas la vraie raison. Tu pourrais, sur n'importe quel marché, te procurer une femme aimante et douce…

Coenred reste un moment silencieux, avant d'avouer :

— Les médecins du palais ne surent me dire où l'on enterra leur confrère Simon de Samarie, celui que des esprits étroits ont surnommé « le Magicien »… Restait un médecin que je ne pus interroger, puisque je n'avais pas le droit de l'approcher…

— Moi.

— De par le crédit que t'accordait le calife, je me suis dit que tu devais être la plus savante du nombre. Saint Geileis, abbé de Bobbio, m'a bien recommandé de ne négliger aucun détail, aucune piste, aucun témoin…

— Tu ne sais pas où se trouve la sépulture de Simon ?

— Non.

— Moi non plus.

— Fais un effort. Un ancien pilleur de sépultures, qui mourut d'en savoir trop, n'a pu me dire que : « K… kki… »

— K… kki ?…

— Oui, c'est cela. K… kki…

Sans condescendre à regarder son propriétaire, l'esclave déclare enfin :

— Un minuscule village du nom de Kiryat Luza s'accrochait jadis au flanc du mont Garizim, lieu saint des Samaritains. Le mont surplombe la ville de Sychar*. De nombreuses légendes courent sur la mort de Simon. L'une, pas plus crédible que les autres, prétend que Simon a fini ses jours à Sychar. Pour obtenir un renseignement, tu fais mon malheur ?

Coenred ne répond pas, car il est plongé dans ses réflexions. Il pense à ce qu'a dit le calife. Saint Colman attend beaucoup d'un témoignage impartial, qui sera peut-être suffisant pour ramener Oswy à la raison. Mais il sera difficile de ruiner l'effet péremptoire asséné par un objet sur les ingénus du witenagemot. Il faudra, pour cela, rien moins qu'un nouvel objet. Une preuve.

L'esclave Gula revient à la charge.

— Maintenant que tu détiens ton renseignement, accepteras-tu de me vendre à plus opulent que toi ?

Coenred presse le pas de son cheval et se porte à hauteur de Hamlaoui.

L'officier se fait tirer l'oreille. Il voulait embarquer à Tyr.

— Le calife, rappelle Coenred, t'enjoignit d'accéder à mes désirs.

— C'est bon, grommelle Hamlaoui. Nous ferons le détour par Sychar.

Après Qunaytra, on laisse à main droite la route de Tyr, et l'on continue vers le sud-ouest. Le chemin se révèle particulièrement malaisé. Comble d'infortune, on doit traverser Capharnaüm un jeudi, jour de marché.

Il faut trois dures journées pour arriver à Sychar. Trois journées de récriminations et de plaintes, de la part de l'esclave Gula. Compatissant, Hamlaoui propose au prince de lui prêter son fouet. Coenred a la faiblesse de décliner l'offre.

À l'entrée de Sychar, Hamlaoui désigne un champ sur la droite.

— Voici le champ que donna Jacob à son fils Joseph.

Puis, se tournant vers la gauche :

— Et voici le puits qu'il lui donna pour arroser le champ.

Gula complète :

— C'est ici, près de ce puits, que Jésus rencontra Photini, la Samaritaine. C'est ici qu'il lui délivra le message tout vibrant de cet esprit de douceur et de tolérance qui est l'essence même du christianisme.

Je dois vous l'avouer, sœur lectrice, on ne rencontre plus de Samaritains en Samarie. Ils furent, au siècle dernier, massacrés par centaines de milliers ou, pour les plus chanceux d'entre eux, vendus comme esclaves. D'un million deux cent mille, leur population passa brutalement à sept cent douze individus, auxquels on fit interdiction de gravir leur montagne sainte. On détruisit leur temple, au sommet. On le remplaça par une église, cernée de remparts.

Les sept cent douze rescapés accueillirent avec un indicible soulagement les envahisseurs mahométans. Ceux-ci les firent bénéficier du statut de dhimmis, d'hôtes protégés.

Dans un faubourg, au pied de la montagne, les survivants du génocide ont trouvé refuge. Là, Hamlaoui ordonne que des volontaires soient rameutés à grands coups de pied dans le derche pour servir de guides et de main-d'œuvre.

Tout ce beau monde marchant devant, on gravit le mont Garizim jusqu'aux ruines du pauvre village fantôme de Kiryat Luza, témoin de la sauvagerie chrétienne.

Un peu plus haut, écartant les broussailles, les Samaritains font apparaître la pierre obturant l'un des sépulcres présumés de Simon.

Ils déplacent la pierre avec beaucoup de difficultés. Le héros se glisse dans le sépulcre. Il en examine soigneusement l'intérieur, qui ne contient rien de plus qu'un squelette. Coenred ressort dépité.

— S'agit-il bien de la sépulture de Simon ? demande-t-il.

— Nos guides sont formels, répond Hamlaoui.

— Quelqu'un l'aurait-il visitée, ces derniers temps ?

Hamlaoui interroge les Samaritains dans leur langue. Il est enseveli sous des gesticulations et des torrents de verve. Il traduit :

— Des moines de Sainte-Catherine du Sinaï sont venus le visiter, voilà bien des années. Personne d'autre depuis.

— Pas d'homme en noir ?

— J'ai posé la question. Pas d'homme en noir.

— Quelqu'un aurait pu venir sans être vu, suggère Coenred.

— As-tu remarqué l'effort que les hommes ont déployé pour rouler cette pierre ? Nul n'aurait pu dégager l'entrée sans demander de l'aide, comme nous venons de le faire. Autrement dit, sans attirer l'attention.

L'esclave Gula s'en mêle.

— Qu'espérais-tu de ce tombeau ? demande-t-elle à son propriétaire.

— Y trouver une icône, pour prouver la mystification. Pour confondre Wilfrid. Saint Colman veut certainement une preuve de ce que Wilfrid n'est que mensonge dans tout ce qu'il dit.

— Entendit-on jamais parole de vérité sortir de la bouche d'un religieux ? grince la mécréante.

Les savants, c'est tout de même une plaie pour l'humanité.

— Je ne m'amuse pas, rétorque le prince, à porter des jugements. Je cherche une preuve.

Il est désemparé. La véritable icône serait à Sainte-Catherine du Sinaï ? C'est loin…

— C'est un détour trop important, tranche Hamlaoui. Nous avons, toi comme moi, perdu suffisamment de temps !

— L'icône, dit Gula, peut d'ailleurs avoir pris le chemin de Ravenne, avec Hoplopsyllos… Qui sait si l'homme en noir ne l'a pas détruite ?

Coenred doit se rendre à l'évidence. Il ignore toujours si Wilfrid a produit la véritable icône, ou bien un faux…

— Si tu veux mon avis, dit l'esclave, Simon n'a jamais eu d'icône funéraire… Les icônes étaient rarissimes au Ier siècle !

— Il ne me reste plus qu'à rejoindre la Northumbrie…

— Tu sembles tenir beaucoup à sauver la mise à ton saint Colman, fait remarquer Gula qui n'en manque pas une.

Saint Colman… Pourquoi se préoccuperait-il de saint Colman ? Ce n'est pas pour saint Colman que le jeune homme entreprit ce dangereux voyage… C'est pour… C'est pour…

Au fond, s'il se trouve ici…

Alors, le cœur du héros se serre. Coenred évoque la douce jeune fille. Il pense qu'il se trouve ici pour elle. Il pense qu'il doit rentrer.

Et qu'il doit faire vite, s'il veut qu'elle lui soit rendue…

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* Naplouse.

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