53. Abel et Caïn

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Gula coud les blessures de son propriétaire, puis les recouvre de plantain lancéolé.

Coenred a troqué l'hospitalité rudimentaire de Jean pour les molles splendeurs du palais. On y vit sensuellement, pieds nus sur des tapis. L'ambiance est feutrée, l'abandon nonchalant. Le temps se partage entre les siestes voluptueuses, dans les profonds coussins, et les empiffrades de confiseries.

Ça gonfle un peu Coenred, le luxe discret, les agréments superflus. Il évoque la rude cour du château de Bebbanburg. Avec nostalgie, le héros pense aux mœurs grossières de ses occupants. Il revoit, attendri, la trogne ravagée de Struwenfl. Il débusque, surpris, le visage d'une occupante de ce château.

Moawiya l'entraîne par les allées, sous les ombrages de délicieux jardins. Bassins, jets d'eau, fontaine, cascades, l'eau partout est présente. Elle se faufile entre lis, palmiers, lauriers-roses, citronniers, plantes aromatiques, manguiers, cognassiers…

Moawiya renonce vite à faire goûter à son hôte l'exquis dialogue de l'eau, de la lumière et de la végétation, subtilités inaccessibles à la brute occidentale.

— Perses et Romains, explique-t-il, ont commis l'imprudence de se livrer une longue guerre, relâchant leur surveillance à notre endroit et perdant de précieuses forces dans l'affaire. Nous n'avons eu qu'à grouper nos énergies, jusque-là vainement dispersées. Nous avons balayé tout ce beau monde. Me voici maître de l'Orient.

Le paradisiaque jardin recèle bien des merveilles. L'une est chère entre toutes au cœur du calife. Une fourmilière. Le calife s'arrête. Il la contemple avec respect.

— Aucun autre animal n'exerce sur l'homme une telle fascination. L'homme a choisi d'adopter les turpitudes d'une bestiole sinistre, au Q.I. sanglé dans l'unité. L'homme emprunte à la fourmi le culte superstitieux des morts, l'agriculture, la propriété, la guerre, les inégalités sociales, l'esclavage, l'élevage…

Le calife étend le bras dans un vaste mouvement circulaire.

— Abel construisit ici-même sa fourmilière, la toute première ville du cosmos. Il l'appela Damaski, la Maison irriguée. Puis il écrasa de son mépris le laboureur Caïn, achetant à vile condition ses grains pour les revendre à prix décuplé. Car telle est la vocation de la ville.

— Il finit par susciter la révolte du laboureur Caïn, ne manque pas de relever Coenred.

Le noble regard du calife se tourne vers le couchant, vers le mont Qassioum…

— Stérile révolte. La ville est toujours ici. Le martyr Abel la contemple toujours de son tombeau, là-haut, sur cette montagne. La ville des commerçants doit réduire les laboureurs à merci. La ville doit en faire des esclaves. Dans tous les cas, c'est elle, la Ville, qui doit commander. C'est elle, le Dieu mâle et unique, incarné par le souverain mâle et unique.

— On trouve dans nos contrées, dit Coenred, d'étranges religieux… Ils ont opté pour le Dieu mâle et unique des commerçants méditerranéens, alors qu'ils n'ont pas de villes…

Le calife s'arrête net.

— Le sage Youssouf m'en a parlé. C'est en effet extrêmement curieux.

— J'imagine que, dans le secret de leurs cœurs, ces religieux sont toujours des druides, des scientifiques… Ils ne se lassent pas d'interroger les quatre forces fondamentales et les trois interactions…

Le calife s'étonne :

— Ils posent toujours des questions à la Nature ? Alors que la Ville, négation de la Nature, est la réponse évidente ? Le Parasitisme est la Force unique, tout le monde le sait ! La fainéantise EST la Force unique… Qu'est-ce qu'il fout, le Dieu des évêques et de Colman, là-haut, à ton avis ? hein ? Il travaille ?

— Les religieux atlantes paraissent ignorer ces vérités. Lorsqu'ils submergent la Gaule et l'Italie, pays vérolés de villes, eh bien ! ils prennent fait et cause pour les campagnes… Ils s'opposent violemment à la domination des villes.

— Plus exactement, rectifie le calife, ils s'opposent à la domination des évêques, détenteurs du pouvoir municipal, qui guettent sans cesse le retour des Romains.

Le calife a son avis bien tranché sur la question.

— Les villes gagneront, assure-t-il. Parce qu'il faut du vice pour gagner. La vertu n'est qu'aveu de faiblesse. La vertu ne peut gagner.

— Un loser vertueux m'a chargé de lui rapporter du papyrus d'Alexandrie.

— Quantité d'artisans papetiers chinois sont installés à Samarcande… Je peux te donner tout le papier que tu veux pour saint Colman ! Et les chameaux avec !

— Saint Colman a dit papyrus. Il a dit Alexandrie. J'imagine qu'il tient à ce que j'informe le pape de ce qui se passe en Occident. J'obéis à l'abbé. Je vais devoir à regret te quitter, Ombre d'Allah… Navré d'être venu t'importuner, sur l'interprétation erronée du récit d'un voyageur…

Le calife parvient à masquer le soulagement de se voir débarrassé d'un tel phénomène.

Il précise :

— Je n'ai jamais reçu la visite de Wilfrid. Je n'ai jamais adressé le moindre présent au roi de Northumbrie. Surtout pas une icône ! Le Créateur, tu le sais, a fait l'homme à son image. Les religions du Livre considèrent donc le portrait comme sacrilège.

— Wilfrid aurait menti ? demande douloureusement un Coenred qui ne veut toujours pas y croire.

— Il aurait eu tort de se gêner ! Apparemment, il avait affaire à des niais qui ne se donnent jamais la peine de vérifier… Comme dit votre proverbe mercien, les vaches des terres lointaines portent de longues cornes. Si le voyageur Wilfrid a menti sur un point, on peut le soupçonner d'avoir menti sur toute la ligne : il n'a jamais mis les pieds en Orient, L'Ancienne Rome ne domine pas l'univers, l'évêque de cette ville n'exerce d'autorité sur personne et c'est lui l'hérétique…

Coenred est épouvanté. Cependant, il reconnaît là des suppositions que les abbesses et les abbés, au long de son périple, ne se sont pas privés de lui glisser dans l'oreille…

— Le calife, admet-il, est mieux renseigné sur l'Occident que ne le sont bien des Occidentaux !

— Saint Colman n'a jamais été dupe de la fable de Wilfrid. S'il attend beaucoup du témoignage d'un garçon qui ne sait pas mentir et qui réellement aura voyagé, c'est pour remettre à l'heure la pendule du naïf Oswy, pour remettre à l'heure celle de l'assemblée de sages qui, entre deux crânes de bière descendus d'un trait, furent sans doute très impressionnés par la production d'un objet… d'une preuve… Ne perds pas de temps ! Cours en Alexandrie prendre livraison de ton papyrus, et retourne chez toi confondre le mystificateur ! Voudras-tu bien te charger de quelques babioles destinées au roi de Northumbrie ? Peu de chose, en comparaison de son inappréciable cadeau ! Mon fidèle Hamlaoui part en mission demain. Tu profiteras de son bateau. Ton voyage sera plus sûr.

Le calife ajoute avec simplicité :

— La Méditerranée m'appartient.

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~ O.E.
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