52. Le duel judiciaire

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— Tu viens de sauver la vie de mon fils, chien de nazaréen. Tout ce qu'il est de plus beau de par le vaste monde, je puis te l'offrir. Veux-tu La Nouvelle Rome, la Merveille de l'univers ? Je la prends et je te la donne.

— Ta générosité n'a pas plus de limites que ton empire, Commandeur des croyants. Mais sache que je ne suis pas plus nazaréen que toi. Sache par ailleurs qu'à mes yeux la Merveille de l'univers n'est pas La Nouvelle Rome…

Les guerriers murmurent. Le franc-parler du Romain ne devrait pas tarder à lui valoir de nouveaux ennuis.

— Quelle est donc à tes yeux la Merveille de l'univers ? demande le calife avec un calme surprenant. Parle, et tu l'obtiens.

Coenred ne sait pas mentir. L'instant est donc délicat. Le jeune homme marque une seconde d'hésitation avant de se lancer.

— Mes yeux ne connaissent que ses yeux, Ombre d'Allah, puisqu'elle t'appartient. Je suis submergé d'un déchirant sentiment de gratitude en songeant à l'esclave dont le discernement sauva ma vie en même temps que celle inestimable de ton fils.

Un frisson de joie vient d'électriser l'assistance. La moindre allusion à l'une des deux mille pensionnaires du sérail est punie du pal, après émasculation et rhinotomie.

Hélas ! contre toute attente, le calife parvient à juguler le sanglant réflexe… Au prix d'une démentielle lutte intérieure, il décide que rien ni personne ne peut lui faire perdre la face. Il décide qu'il est sincèrement éperdu de reconnaissance.

En outre, il est content de garder pour lui La Nouvelle Rome.

— Il n'est de puissance, il n'est de majesté qu'en Allah, dit le calife. Je n'aurai que mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf femmes à satisfaire, cette nuit, mais ça me reposera un peu. Mesrour, le chef de mes eunuques noirs, ira sur le marché demain matin, d'un pas diligent, me faire l'emplette d'une vierge hors de prix. L'esclave est à toi, prince Coenred. Louée soit la clairvoyance de ton choix.

L'assistance, terrorisée, n'ose rien dire. On fait venir l'esclave, toujours voilée. Elle contourne le bassin où glougloute une fontaine. Elle s'arrête au pied de la marche qui donne accès au manda'rah. Le calife désigne Coenred.

— Esclave, incline-toi devant ton propriétaire !

Gula se prosterne devant Coenred.

Sur l'agora, la dangereuse racaille gronde, chrétiens et mahométans soudés en une même fervente revendication. Longtemps on a repoussé l'exécution de l'espion romain, sous prétexte de deuil imminent… Et maintenant on vient nous annoncer qu'il n'y a pas de deuil, et que le Romain est gracié ?… C'est quoi, ce bordel ?

Le Commandeur des croyants est bien conscient des remous que son excès de libéralité suscite. Par une attention de la Sainte Providence, il lui reste à récompenser les deux intermédiaires. Le Romain, dans le fond, n'a fait que remplir la mission que le roi de Northumbrie lui avait assignée. Mais Barsos et Jean ?… Le calife estime que ces deux-là ont agi par intérêt en acheminant l'os jusqu'à l'esclave Gula.

— Barsos, dit-il à l'évêque, c'est en partie grâce à toi que mon fils est guéri. Je tiens à te récompenser. Je t'offre le dinar symbolique pour la moitié nord de ton église.

— Je…

— C'est cher payé. En 392, sous le criminel Théodose, les chrétiens détruisirent le temple de Jupiter pour le remplacer par cette église. Ils se contentèrent de massacrer les malheureux païens en guise de dédommagement. Tu réalises une confortable plus-value.

Moawiya fait quérir Jean.

— Toi, nazaréen, tu touchas un objet magique, enfreignant la loi de Moïse, toute de spiritualité.

Le calife aime à se gargariser de mots creux appris du sage Youssouf.

— Sais-tu qu'un bon nazaréen tient en horreur la magie ? Sais-tu qu'il doit abandonner les superstitions aux peuples primitifs ? Par ailleurs, n'étais-tu pas chargé de garder le prisonnier, au lieu d'aller te promener ? Que dis-tu pour ta défense ?

— Mhmm… mhm… mhgmm…

Jean ne peut dire grand-chose de plus, car on arracha sa langue à titre conservatoire.

— Le peuple, dans sa grande sagesse, nourrit l'espoir d'un cruel supplice… Tu vas remplacer le Romain sur le pal.

Coenred intervient.

— Minute, Ombre d'Allah ! J'ai donné ma parole à cet homme qu'il obtiendrait une récompense, s'il m'aidait à sauver le prince Yazid.

— Le pal est une récompense bien suffisante pour cet individu.

— J'ai précisé la nature de cette récompense, Ombre de la Splendeur divine. J'ai dit que tu lui délivrerais cent dinars et le grade de caporal.

— Cent dinars à ce porc rance ?

— J'ai donné ma parole.

— Je viens de te gracier, chien de nazaréen. Cet effort me laisse épuisé.

— J'en appelle au jugement d'Allah ! Désigne ton champion… Je serai le champion de Jean, dans un combat où Dieu désignera le vainqueur…

— Tu veux te battre pour… Tu veux risquer la mort pour… pour…

— La mort est une récompense pour qui se bat en héros.

Le calife consulte son conseiller favori.

— Les Boches, explique le sage Youssouf, ne connaissent pas le divertissement du pal.

— Comment peut-on être ignorant à ce point ?

— Ce ne sont pas des sauvages pour autant ! Ils ont le duel judiciaire…

Les mahométans n'ont jamais entendu parler de cette procédure, une des trois formes que revêt chez les Boches le jugement des dieux. Mais, dans un monde qui a sombré dans l'obscurantisme, les mahométans sont là fort heureusement pour la sauvegarde du savoir humain. Les mahométans sont avides d'apprendre. À défaut de pal, un spectacle inédit devrait réjouir la foule…

Le sage Youssouf est le mieux informé de la pratique du jugement de Dieu. Il est donc promu maréchal de camp, et chargé de fixer les strictes modalités de l'étrange audience.

— Chaque tireur dispose d'une arme de poing, et d'une seule. Et d'un bouclier. Le terrain est délimité. Le tireur qui met le pied hors de la piste est empalé sur-le-champ. Le tireur qui tue son adversaire gagne le procès. Le calife entérine la décision d'Allah.

L'imprudent Jean a, depuis longtemps, vendu l'épée qui aurait pu lui sauver la vie. Son champion possède par chance la technique du badelaire, que lui transmit Einion dans la haute cour de Bebbanburg. Coenred saura manier un cimeterre.

Friands de pâte feuilletée, les Damascènes eurent un jour l'idée d'en appliquer l'art difficile à l'élaboration de leurs inégalables lames. Ils pétrissent une barre de fer carburé, l'étalent, posent en son centre une barre plus petite de fer doux, rabattent sur celle-ci les pans de fer carburé qui dépassent. Puis ils tourent, c'est-à-dire qu'ils abaissent le pâton, qu'ils replient un tiers de l'abaisse sur le tiers central, et le tiers restant sur les deux premiers. Ils répètent cinq fois cette opération de tourage. Ce qui fait six, en tout, si je compte bien. Ils obtiennent ainsi les sept cent vingt-neuf feuillets qui constituent l'âme à la fois souple et résistante du cimeterre… Mais j'en dirai plus une autre fois, car les deux champions ont déjà salué le maréchal de camp…

— En garde ! lance le sage Youssouf. Prêts ? Allez !

Le champion du calife est vivement à craindre. Sa technique irréprochable, sa fougue et son courage le rendent particulièrement dangereux. Coenred, moins lourd, table sur son agilité. Virevoltant, il se multiplie en feintes, assauts, esquives et parades, parvenant certes à fatiguer son adversaire, mais sans plus de résultat.

À quatre reprises il est touché, ce qui suscite les hurlements d'enthousiasme que l'on devine. Il ne touche qu'une fois, occasionnant une blessure dérisoire à ce combattant vigoureux. Brutalement impuissant face à trop de rigueur et de superbe, Coenred sent une présence inconnue le gagner… La p…

Non. Un Angle ignore la peur. Un Angle appelle la mort de ses vœux. La mort en héros, celle ouvrant la bonne porte parmi les cinq cent quarante qui donnent sur le Walhala.

Coenred sait que, face au pur spécialiste du cimeterre, il ne s'en tirera qu'en appelant à la rescousse une escrime dont l'adversaire ignore tout, celle de l'épée. Coenred doit parer en prime les coups de taille. Il peut de la sorte riposter de la pointe. L'adversaire aura, d'une lame courbe, le plus grand mal à parer un coup droit. Mais pourquoi ne la risque-t-il pas, sa pointe, notre Coenred ? Qu'est-ce qu'il fabrique ? Il guette le moment propice ?… Non ! active ! active, Coenred ! remets du rythme !

Le mahométan, lui, ne perd pas de temps. Il comprend que Coenred est affaibli par la perte de sang. Il estime en avoir pris la mesure. Enivré par les folles acclamations, il se laisse aller à l'orgueil. Il croit pouvoir mépriser le frêle garçon. Après tout, ce n'est qu'un Romain. Un nazaréen. Le mahométan commet surtout la folle imprudence de se dire que le calife doit s'impatienter. Il se fend. L'attaque intrépide est malheureusement parée, prime, contre-attaque, instinct, vista, saucisse, le mahométan est dérouté, fente, Coenred tient bien, coup droit, la pointe est là, touche au ventre, gagné, coup de bouclier en pleine gueule, Coenred pivote sur lui-même, talon dans les roubignolles, touche au jarret, le mahométan se plie, vacille, incrédule, un instant. Couronné royal. Touche à la gorge. Allah est grand. Jean est sauvé.

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SMOOTHIE relate le parcours d'une poignée d'êtres qui tentent de se réaliser.

Il ne sera pas question d'une histoire linéaire, régie par un fil conducteur ; mais plutôt d'une pelote de fils de vies entremêlés, d'un univers qui se développe à travers le récit que chacun donne de sa propre existence, dans lequel chaque personnage revendique son droit à la parole et dans lequel chacun s'exprime selon ses propres codes.

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~ O.E.
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